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Full text of "Essai critique sur le réalisme thomiste comparé à l'idéalisme kantien"

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V^M&: 


MÉMOIRES   ET   TRAVAUX 

PUBLIÉS    PAR    DES    PROFESSEURS 

ES   FACULTES  CATHOLIOLIRS   DE   LILLE 

Fascicule  III 


ESSAI    CRITIQUE 


SUR      L  E 


RÉALISME  THOMISTE 

COMPARÉ   A   L'IDÉALISME   KANTIEN 


l'Abbé    H.     DEHOVE 

MAITRE    DE    CONFERENCES    A    LA    FACLLTÊ    CATHOLIQUE    DES    LETTRES 

r 

DOCTEUR    ES  LETTRES 


FACULTÉS  CATHOLIQUES 
60,  Bouleoari/   VauUcn.  00 


LILLE 

Librairie  B.   BERGES 
RENÉ    GIARD,    Successeur 

2,  rue  Jiorjale,  2 


1907 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2011  with  funding  from 

University  of  Toronto 


http://www.archive.org/details/essaicritiquesurOOdeho 


ESSAI    CRITIQUE 


SUR     LE 


RÉALISME    THOMISTE 


COMPARE   A    L'IDEALISME    KANTIEN 


MÉMOIRES    ET    TRAVAUX 

PUBLIÉS    PAR    DES    PROFESSEURS 

DES    FACULTÉS   CATHOLIQUES   DE   LILLE 

Fascicule  III 

ESSAI    CRITIQUE 

SUR      LE 

RÉALISME  THOMISTE 

COiMPARÉ   A   L'IDÉALISME   KANTIEN 


PAR 

l'Abbé    H.     DEHOVE 

MAITRE    DE    CONFÉRENCES    A    LA    FACULTÉ    CATHOLIQUE    DES    LETTUES 
DOCTEUR    ES  LETTRES 


LILLE 

FACULTÉS  CATHOLIQUES         i  Librairie  H.   HEKGÈS 

i        HENÉ    GIAKD,    Successeur 


611,  Boalaoaril    Vauhan.   67/ 


I  <^,  rue  Jior/alo,  2 

1907 


THE  INSTITDTF  CF  ^^^r^ 


KQV  5  - 1931 


A     LA     MEMOIRE 


DE 


M.    Am.     de    MARGERIE 


TAHLK     (iKXKRALK 


AVANT-PROPOS. 


Pages 
I 


INDEX   BIBLIOGRAPHIQUE ix 

Chapitre  préliminaire.  —  Objet,  méthode  et  division  du  présent 

TRAVAIL 1 


PREMIÈRE    PARTIE 
EXPOSÉ    DU    RÉALISME    THOMISTE 

Chapitre  I.  —  Vue  d'ensemble  de  la  doctrine  thomiste  ....        25 

Chapitre  II.  —    La  nature  de  l'opération  intellectuelle.   — 

1.  Notion  plus  approfondie  de  l'abstraction.   —   Son  fond 
intuitif 44 

Chapitre  III.  —  La  xnature  de  l'opération  intellectuelle.  — 

2.  Limites  de  l'intuition  et  rôle  du  discours 72 

Chapitre  IV.  —  Les  principes  de  l'opération  intellectuelle. 

—  Intellect  agent  et  intellect  possible 92 

Chapitre  V.   —  Les  produits  de  l'opération   intellectuelle. 

—  Caractère  analogique  de  notre  connaissance  du  supra- 
sensible  117 


DEUXIÈME    PARTIE 
LE  RÉALISME  THOMISTE  au  POINT  DE  VUE  CRITIQUE 

Chapitre  VI.  —  Le  réalisme  thomiste  et  l'idéalisme  en  général.  135 

Chapitre  VII.  —  Le  réalisme  thomiste  et  l'idéalisme  kantien. 

—  1 .   Le  problème  de  la  science 147 

Chapitre  VIII.  —  Le  réalisme  thomiste  et  l'idéalisme  kantien. 

—  2.   Le  problème  de  la  croyance 190 

CONCLUSION 219 

TABLE  ANALYTIQUE 229 

ERRATA 235 


AVANT-PROPOS 


On  sait  quelle  faveur  ont  retrouvée  depuis  un  peu  plus 
d'un  demi-siècle  les  éludes  thomistes.  Ce  n'est  pas  ici  le 
lieu  de  rechercher  les  lointaines  orig-ines  ni  de  retracer, 
même  à  g'rands  traits,  l'histoire  de  ce  mouvement  remar- 
quable à  plus  d'un  titre  ^  Aussi  bien  le  présent  travail 
n'a-t-il  pas  pour  objet  la  philosophie  de  saint  Thomas 
dans  son  ensemble,  mais  seulement  la  théorie  de  la 
connaissance  intellectuelle_,  qui  en  est  d'ailleurs  une  des 
parties  maîtresses.  C'est  aussi  Tune  de  celles  qui  ont 
attiré  les  premières  et  retenu  le  plus  longuement  l'atten- 
tion des  modernes  disciples  de  saint  Thomas.  Rien  qu'à 
ce  point  de  vue  particulier^  la  littérature  du  sujet  est  déjà 


8.  Cf.  G.  Besse,  Deux  centres  du  mouvement  thomiste,  Rome  et 
Louvain,  Paris,  1902.  —  E.  Buonaiuti,  Il  neo-tom.ismo,  etc.,  dans  les 
Studi  religiosi  de  Florence,  1904,  p.  489  sq.  —  F.  Picavet,  Esquisse  d'une 
histoire  générale  et  comparée  des  philosophies  médiévales,  ch.  IX:  La 
Restauration  thomiste  au  XIX*  siècle.  —  A.  Pelzer,  Le  mouvement  tho- 
miste^ dans  la  Revue  néoscolastique,  1904,  p.  478  sq.  et  1905,  p.  'ibOsq. 
—  M.  Schneid,  Die  neuere  Litteratur  des  Thomismus,  dans  le  Litlera- 
rischer  Handweiser  (Miinster),  1881,  p.  266  sq.,  322  sq.,  390  sq.,  450  sq. 
(très  complet).  — T.  Wehofer,  Die  geistige  Bewegung  im  Anschtuss  an 
die  T homasencyclica  Leos  XIII  vom  4.  August  1819,  Vienne,  1897.  — 
0.  "WiLLMANN,  Geschichte  des  Idealismus,  Braunschweig,  1896  (t.  III,  sect. 
XVIII,  §119sq.)  —  M.  DE  WuLF,  Le  mouvement  thomiste,  dans  ia.  Revue 
néo-scolastique,  1901,  p.   76,  205  et  404  sq. 


8Q 


(; 


II  AVANT-PHOPOS 

considérable.  Il  faut  ineiiie  renoncer,  dans  un  exposé  de 
l'élal  de  la  question^  à  mentionner  en  détail  toutes  les 
publications  parues  jusqu'ici,  pour  s'en  tenir  aux  œuvres 
de  première  importance,  à  celles  qui  ont  exercé  par 
elles-mêmes  une  réelle  influence  et  desquelles  relèvent 
plus  ou  moins  directement  toutes  les  autres.  Dans  la 
mesure  où  une  classification  est  possible  en  pareille 
matière^  il  semble  que  l'on  soit  fondé  à  les  partag-er  en 
trois  groupes  assez  nettement  caractérisés. 

Ce  sont  en  premier  lieu  les  ouvrages  à  visées  tout  à  fait 
générales,  qui  s'attachent  à  quelque  grand  problème  de 
philosophie  ou  d'histoire  de  la  philosophie  et  qui  se  réfè- 
rent à  la  théorie  thomiste  de  la  connaissance  intellectuelle 
comme  à  leur  idée  inspiratrice  et  directrice.  Deux  écrivains 
surtout  doivent  être  cités  à  cet  égard,  et  tout  d'abord  l'un 
des  néo-thomistes  de  la  veille,  l'un  des  propres  initiateurs 
même  de  la  restauration  scolastique  au  XIX®  siècle_,  l'alle- 
mand Kleutgen.  Né  en  i8ii^  membre  de  la  Compagnie 
de  Jésus,  auteur  de  remarquables  travaux  théologiques,  il 
publia,  de  1869  à  i863,  la  Philosophie  der  Vorzeit^, 
c\m,  avec  les  ouvrages  similaires  de  K.  Werner  ^  et  de 
E.  Plassmann  ^  et  la  volumineuse  histoire  de  la  philosophie 
médiévale  d'A.   Stôckl  ^,  contribua  puissamment^  surtout 


1.  Exactement  Die  Philosophie  der  Vorzeit  vertheidigt,  2  vol.  Munster, 
1859  et  1863,  traduite  en  français  sous  le  titre  de  La  philosophie  scolas- 
tique exposée  et  défendue  par  C.  Sierp,  Paris,  1868,  4  vol. 

2.  Der  heilige  Thomas  von  Aquino  (lier  Bd,  Lehre),  1858. 

3.  Die  Schule  des  hl.  Thomas  von  Aquino,  Soest,  1857-1862  (d'après 
Goudin). 

4.  Geschichte  der  Philosophie  der  Mittelalters,  3  vol.  Mayence,  1864 
à  1866. 


AVANT-PROPOS  IH 

en  Allemag-ne,  au  réveil  des  idées  lliomisles.  Estimant  à 
bon  droit  que,  si  la  théorie  de  la  connaissance  est  presque 
toujours  la  clé  d'un  système,  cette  loi  se  vérifie  en  parti- 
culier du  système  de  saint  Thomas^,  Klentg^en  commence 
par  fixer  avec  soin  les  principes  sur  lesquels  repose 
l'idéologie  du  docteur  ang-élique  ^  C'est  ég^alement  à  la 
lumière  de  cette  doctrine  que,  tout  près  de  nous^  la 
Critériologie  générale  ^  de  Mgr  Mercier^  fondateur  et 
jusque  dans  ces  derniers  mois  directeur  de  l'Institut 
supérieur  de  philosophie  de  Louvain,  examine  sous  ses 
divers  aspects  le  problème  g-énéral  de  la  certitude. 

La  seconde  catégorie  contiendrait  les  exposés  d'en- 
semble, dans  lesquels,  quelque  développement  qu'elle 
reçoive,  la  théorie  de  saint  Thomas  ne  figure  qu'à  la  place 
qui  lui  revient  dans  le  système.  Ici  encore,  on  peut  dire 
que  la  liste  est  ouverte  par  un  autre  et  fécond  précurseur  du 
néo-thomisme^  G.  Sanseverino,  chanoine  et  professeur  de 
métaphysique  au  lycée  archiépiscopal  de  Naples,  converti 
à  la  philosophie  de  l'Ecole  vers  i84o^.  Il  s'occupe  de  la 
doctrine  thomiste  sur  l'intelligence  dans  le  tome  VI  ^  de 
sa  Philosophia  christiana  cum  antiqaa  et  nova  comparata, 
œuvre  considérable,  riche  en  indications  et  références  de 
diverses  sortes^  fruit  d'un  labeur  opiniâtre  de  vingt 
années,  publiée  de   1862  à  1876,  malheureusement  inter- 


1.  Erste  Abhandlung,  Von  den  intellectuellen  Vorstellungen  (t.  I, 
p.  25  sq.). 

2.  Critériologie  générale  ou  traité  général  de  la  certitude,  Paris- 
Louvain,  1899.  —  Sar  l'influence  de  cet  ouvrage,  cf.  Revue  néo-scolas- 
tique,  1901,  p.  79  sq.  et  1904,  p.  482. 

3.  Cf.  G.  Besse,  Deux  centres  du  mouvement  thomiste,  etc.,  p.  12  sq. 

4.  T.  II  de  la  Dynamilogia. 

*# 


IV  AVANT-PROPOS 


rompue  par  la  mort  de  l'auteur.  A  la  nierne  époque  (iSOi), 
Jloux-LavergTie  réédilail  à  Paris  la  Pliilosopkia  juxia 
D.  Thomae  dogmata  de  Goudin,  qui  rencontra  une  grande 
faveur  dans  les  nnilieux  catholiques  de  France  et  d'Italie. 
Il  convient  de  ne  pas  oublier  que_,  trois  ans  auparavant 
(i858),  Gh.  Jourdain  avait  fait  paraître  sa  Philosophie  de 
saint  Thomas  d^Aqain,  couronnée  par  l'Institut  en  i856. 
En  appelant  l'attention  des  érudits  sur  le  grand  docteur 
du  XIII®  siècle^  la  section  philosophique  de  l'Académie  des 
sciences  morales  et  politiques  encourageait  efficacement  les 
recherches  historiques,  en  particulier  les  recherches  médié- 
vales, mises  en  honneur  par  l'école  éclectique:  les  historiens 
de  la  rénovation  thomiste  n'ont  peut-être  pas  toujours  fait 
à  cette  influence  de  l'éclectisme  la  part  qui  lui  revient  ^ 
Viennent  enfin  les  monographies  proprement  dites. 
La  Lace  intellettiiale  e  rOntologismo^  de  T.  M.  Zigliara,  de 
l'ordre  de  Saint-Dominique  ^^  appartient  plutôt  à  ce  groupe. 
Il  n'y  est  en  effet  question  que  de  la  théorie  de  saint 
Thomas  sur  l'intelligence  en  elle-même  (livre  I)  et  dans 
ses  applications,  soit  à  la  critique  de  l'ontologisme 
(1.  II  et  III),  soit  aux  divers  ordres  de  connaissances, 
ontologiques,  cosmologiques^  psychologiques^  morales  et 


1.  C'est  la  même  influence  qui,  en  1845,  avait  pareillement  déterminé 
TAcadémie  à  mettre  au  concours,  pour  1848,  un  «  examen  critique  de  la 
philosophie  scolastique  ».  Le  mémoire  couronné  de  B.  Hauréau  {La.  Philo- 
sophie scolasiique,  2  vol.  Paris,  1850),  devint  ensuite  VHistoire  de  La 
philosophie  scolastique  (1872-1880),  que  tous  les  lecteurs  français  connais- 
sent. C'est  encore  à  cette  influence  prolongée  que  Ton  peut  rapporter,  au 
moins  pour  une  part,  l'ouverture  à  la  Sorbonne  d'un  cours  libre  de  philo- 
sophie de  saint  Thomas,  professé  par  M.  Gardair,  et  d'où  sortit,  entre 
autres  livres,  La  Connaissance,  Paris,  1895. 

2.  Rome,  1874.  Traduit  en  français  par  un  anonyme,  1884. 


AVANT-PROPOS 


théologiques  (1.  IV).  Mais  Touvrage  classique,  peut-on  dire^ 
en  ce  genre,  est  le  second  volume  du  traité  Délia  Conos- 
cenza  intellettaale^  de  M.  Liberatore_,  jésuite  \  dont  la 
première  édition  remontée  1 857-1 858  et  classe  ainsi  son 
auteur  parmi  les  ouvriers  de  la  première  heure.  De  fait^ 
professeur  au  Collège  romain  comme  Zigliara  à  la  Minerve^ 
écrivain  fécond  à  l'instar  de  son  émule  et  collègue 
dominicain^  fondateur^  avec  Curci  et  Taparelli  d'Azeglio^ 
de  la  Civiltà  cattolica,  le  P.  Liberatore  est  aussi  l'un  des 
hommes  de  sa  génération  qui  ont  travaillé  le  plus  acti- 
vement  à  la  diffusion  des  doctrines  renouvelées  de  l'Ecole. 

Tels  sont^  à  des  titres  divers^  les  travaux  les  plus 
marquants  sur  la  doctrine  thomiste  de  la  connaissance 
intellectuelle.  Nous  renvoyons  à  l'Index  bibliographique 
la  nomenclature  des  nombreuses  études  ou  publications 
secondaires  qui  leur  font  pour  ainsi  dire  cortège^,  ainsi 
que  des  principaux  cours  ou  manuels^  postérieurs  à  ceux 
de  Sanseverino^,  de  Goudin  et  de  Stôckl,  où  la  question 
est  pareillement  traitée.  Cette  abondance  même  de  livres 
consacrés  à  la  théorie  de  l'intelligence  chez  saint  Thomas 
eût  pu  nous  détourner  d'en  augmenter  encore  le  nombre. 
Il  nous  a  paru  pourtant  qu'il  y  avait  place  pour  une  étude 
nouvelle^  et  nous  ne  saurions  être  trop  reconnaissant  à  la 
Faculté  des  lettres  de  l'Université  de  Clermont  d'avoir 
bien  voulu  agréer  notre  initiative.  Il  serait  superflu  d'in- 
sister sur   les   exposés   en  langue  latine,   que   le   public 


1.  Traduit  en  français  par  M.  F.  Deshayes,  1885.  Le  tome  I  (non  traduit), 
est  dirigé  contre  les  doctrines  de  Lamennais,  Gioberti,  Ventura  et  Rosmini. 


VI  AVANT-PKOPOS 

français  n'aimera  ^uèrc  à  consulter.  Quant  aux  ouvrages 
de  portée  très  g-énérale^  étant  donné  le  but  qu'ils  se 
proposent^  l'exposition  de  la  théorie  de  saint  Tfiomas  sur 
la  connaissance  intellectuelle  y  est  forcément  discontinue 
et  fragmentaire.  Chez  plusieurs  d'entre  eux,  elle  est  aussi 
subordonnée  à  des  polémiques  dont  l'intérêt  a  singulière- 
ment vieilli  pour  nous.  C'est  ainsi  que  dans  sa  Philosophie 
der  Vorzeitj  Kleutgen  a  sans  cesse  présentes  à  l'esprit  les 
doctrines  de  Gûnther  et  d'Hermès,  qui^  à  l'époque  où 
écrivait  le  savant  religieux,  jouissaient  d'un  grand  crédit 
en  Allemagne.  Il  en  faut  dire  à  peu  près  autant  de  l'étude 
de  Zigliara,  tout  orientée  vers  la  critique  de  l'ontologisme 
dans  le  goût  d'UbagJis  ou  de  l'école  française.  Enfin,  nous 
avons  noté  tout  à  l'heure  que  le  traité  de  Liberatore 
lui-même  ne  va  pas  sans  obéir  à  une  préoccupation  ana- 
logue, puisque  le  tome  i^^  de  ce  livre  s'emploie  à  la  réfu- 
tation de  divers  systèmes  traditionalistes  ou  ontologistes. 
Seule,  la  Critériologie  générale  de  Mgr  Mercier^ 
beaucoup  plus  récente  d'ailleurs^,  s'inspire  de  besoins  bien 
autrement  actuels  :  en  particulier^  elle  prend  nettement 
position  à  l'égard  d'une  grande  doctrine,  dont  Tinfluence 
sur  la  spéculation  moderne  est  incalculable  et  par  rapport 
à  laquelle  il  faut  bien  que  tout  philosophe  aujourd'hui 
situe  sa  propre  pensée^  à  savoir  l'idéalisme  kantien.  Mais, 
par  son  caractère  même,  ce  «  traité  général  de  la  certitude  » 
est  obligé  de  considérer  le  problème  sous  les  multiples 
aspects  et  de  le  suivre  dans  tous  les  développements,  en 
sens  assez  divers,  que  comporte  un  cours  classique  ; 
d'autre  part,  l'auteur  y  suppose  plutôt  la  doctrine  thomiste 


AVANT-PROPOS  VII 

de  la  connaissance  intellectuelle  qu'il  ne  l'expose  au  pied 
de  la  lettre. 

Sans  donc  méconnaître  l'importance  de  cet  ouvrage 
considérable,  non  plus  que  des  travaux  précédents_,  nous 
avons  cru  qu'une  analyse  consciencieuse  de  la  doctrine 
thomiste^,  préparant  un  examen  de  cette  doctrine  dans 
son  rapport  avec  le  problème  critique  proprement  dit 
et  faisant  conver|o;-er  vers  ce  point  déterminé  les  résultats 
acquis  jusqu'à  présent,  aurait  quelque  chance  d'être  bien 
accueillie.  Nous  aurons  à  revenir  dans  notre  chapitre 
préliminaire  sur  la  manière  exacte  dont  nous  entendons 
cet  examen^  et  par  là  sans  doute  achèvera  de  se  préciser 
le  point  de  vue  propre  du  présent  travail.  On  voudra 
peut-être  bien  reconnaître  d'ores  et  déjà  qu'une  mono- 
graphie directement  consacrée  à  l'utilisation  critique  du 
thomisme  n'est  pas  tout  à  fait  dépourvue  d'intérêt. 

Nous  citons  le  texte  de  saint  Thomas  d'après  l'édition 
de  Parme  (Fiaccadori),  imprimée  de  1862  à  1878.  Si  elle 
n'est  pas  à  l'abri  de  tout  reproche^  tant  s'en  faut  ^^  elle 
est  cependant  préférable  à  celle  de  Vives  (Paris,  1871-79), 
qui  contient  beaucoup  de  fautes  d'impression  et  d'inexac- 
titudes ^.  Il  ne  nous  est  malheureusement  pas  possible  de 
nous  référer  à  la  grande  édition  romaine,  entreprise  en  1882 
par  les  soins  du  pape  Léon  XII î,  et  qui  est  encore  en 
cours  de  publication. 

Le  tome  et  la  page  de  l'édition  que  nous  avons  utilisée 


1.  Cf.  Lilterarischer  Handweiser   (Munster),  1881,  p.   227,    article   de 

M.    SCHNEID. 

2.  Cî.Ibid.  et  1877,  p.  371  sq.,  art.  L.  Schûtz. 


VIII  AVANT"-PaOI»OS 

sont  Indiqués  entre  [)arenlhèses  après  chaque  cilalion^  le 
premier  en  chiffres  romains,  la  seconde  en  chiffres  arabes. 
Toutefois^  pour  faciliter  les  recherches^,  nous  nous  confor- 
mons à  l'usag^e,  qui  consiste  à  mentionner  le  titre  et  la 
partie,  question  et  article^  chapitre  ou  leçon  de  Touvrage 
allégué. 

En  ce  qui  concerne  Kant_,  nous  nous  sommes  servi  de  la 
traduction  Barni  pour  la  Critique  de  la  raison  pure  et 
de  la  traduction  Picavet  pour  la  Critique  de  la  raison 
pratique.  Nous  indiquons  entre  parenthèses  aussi  les 
références  à  l'édition  allemande  de  Hartenstein^  pareil- 
lement en  chiffres  romains  pour  les  tomes  et  en  chiffres 
arabes  pour  les  pages. 

Lille^  le  3  juin  1906. 


INDEX    BIBLIOGRAPHIQUE 


I.  —    OUVRAGES    DE    PORTEE    GENERALE 

A.  Adeodâtus,  Die  Philosophie  und  Cultur  der  Neuzeit  und  die 
Philosophie  des  hl.  Thomas  v.  Aquino.  Cologne,  1887. 

G.  M.  CoRNOLDi,  La  Filosofia  scolastica  speculativa  di  S.  Tommaso 
d'Aquino,  S""'  édit.  Bologne,  1872. 

M.  Glossner,  Die  Philosophie  des  hl.  Thomas  v.  Aquino.  —  Die 
Philosophie  des  Christenthums  und  der  Zukunft,  dans  la  Philo- 
sophische  Festschrift  z.  Juhilaeum  Sr  H.  Léo  XIII  (p.  3  à  72). 
Paderborn  et  Munster,  1887. 

J.  V.  DE  Groot,  Saint  Thomas  d'Aquin  philosophe,  traduit  du  hol- 
landais. Revue  thomiste,  1894. 

J.  Kleutgen,  Die  Philosophie  der  Vorzeit  vertheidigt.  Munster, 
1859-63. 

V.  Maumus,  s.  Thomas  d'Aquin  et  la  Philosophie  cartésienne.  Paris, 
1890. 

D.  Mercier,  Critériologie  générale.  Paris-Louvain,  1899- 

M.  Schneid,  Die  Philosophie  des  hl.  Thomas  v.  Aquino  und  ihre 
Bedeutung  fur  die  Gegenwart.  Wûrzbourg,  1881. 

S.  Talamo,  Il  rinnovamento  del  pensiero  tomistico  e  la  scienza 
moderna,  tre  discorsi.  Sienne,  1878. 

A.  Van  Weddingen,  Les  Bases  de  l'objectivité  de  la  connaissance. 
Bruxelles,  1889. 

II.   —    EXPOSÉS    D'ENSEMBLE 

Histoires  diverses  de  la  philosophie  : 
A.  CoNTi,  Histoire  de  la  philosophie,  trad.  Collas,  t.  II,  p.  257 
5^.  Paris,  1881. 


X  INDKX     liUilAOGHAPUlQUE 

Z.  Gonzalez,  Ilisloire  do  l;i  j)}iiloHOf>hic  (t.  II  de  la  trad.  îv.  de 

G.  DK  Pascal!   Paris,  181)0,  p.  257  .sy.). 
U.  IIauiikau,  Histoire  de  la.  j)liiloso]>hie  scolastique,  2'  [>.  t.  I 

(ch.  XIV  et  XV).  Paris,  1880. 
H.  RiTTER,  Geschichte  der  christlicheri  Philosophie.  Hambourg, 

1845  (t.  IV,  p.  257  6v/.). 
A.     Stôckl,    Geschichte    der    Philosophie    des    Mittelalters. 

Mayence,    1864    (t.    II,    p.    427   sq.    —     Cette    partie    de 

l'ouvrage  a  été  adaptée  au  public  français  par  l'abbé  Crolet, 

sous  le    titre  de  Doctrine  philosophique    de  saint   T/ionias 

d'Aquin.  Paris,  1890). 
0.  Willmann,  Geschichte  des  Idealismus.  Braunschweig,  1896, 

(t.  II,  p.  374  sq.). 
M.    DE  WuLF,   Histoire  de   la   Philosophie  médiévale.   Paris- 

Louvaiu,  2'  édit.  Paris-Louvaiu,  1905  (p.  326  sq.). 

De  la  BouiLLERiE,  L'homme,  sa  nature,  son  âme,  ses  facultés  et  sa 

fin,  d'après  la  doctrine  de  saint  Thomas  d'Aquin.  Paris,  1880. 
L.   BouRQUARD,   Doctrine  de  la  connaissance  d'après  saint  Thomas 

d'Aquin.  Paris,  1877. 
A.  Cacheux,  De  la  philosophie  de  saint  Thomas.  Paris,  1858. 
E.  Gommer,  System   der  Philosophie  (Darstellung  d.  Systems  des  hl. 

Thomas).  Munster,  1883-5. 
E.   DoMET   DE  Vorges,   La   Perception   et  la  psychologie   thomiste. 

Paris,  1892. 
J.  Gardair,  Philosophie  de  saint  Thomas.  III.  La  connaissance.  Paris, 

1895. 
V.  Grimmich,  Lehrbuch  der  theoretischen  Philosophie  auf  thomist. 

Grundlage,  Fribourg-en-Brisgau,  1893. 
G.  GuTBERLET,  Dlc  PSychologic  (3'  éd.).  Munster,  1896.  —  Logik  und 

Erkenntnisslehre.  Ibid.,  1898. 
Ch.  Jourdain,  La  Philosophie  de  saint  Thomas  d'Aquin.  Paris,  1858. 
E.  Lecoultre,  Essai  sur  la  psychologie  des  actions  humaines  d'après 

les  systèmes  d'Aristote  et  de  saint  Thomas  d'Aquin.  Paris,  1884. 

E.  Peillaube,  Théorie  des  concepts.  Paris,  1895. 

K.  Werner,  Der  hl.  Thomas  v.  Aquino,  II"  Bd,  Lehre.  Ratisbonne, 
1859. 

III.  —   MONOGRAPHIES 

F.  Becker,  Le  principe  de  causalité  d'après  la  philosophie  scolastique, 

réfutation  de  l'empirisme  et  du  subjectivisme,  trad.  du  hollandais 
par  Mansion.  Amiens,  1877. 


INDEX    BIBLIOGRAPHIQUE  XI 

G.  DE  Craene,  L'abstraction  intellectuelle,  Reisue  nèo-scolastique, 
1901. 

D.  Delaunay,  s.  Thomae  de  origine  idearum  doctrina.  Paris,  1876. 

E.  Domet  de  Vorges,  L'objectivité  de  la  connaissance  intellectuelle 

d'après  saint  Thomas.  Revue  nèo-scolastique,  1896. 

J.  Fuzier,  Le  caractère  analytique  du  principe  de  causalité,  dans  le 
Compte  T'endu  du  Congrès  scientifique  international  des  Catho- 
liques, section  des  Sciences  philosophiques,  p.  5  5^.  Bruxelles,  1896. 

J.  Kleutgen,  Beilagen  zuden  Werken  ûber  die  Théologie  und  Philo- 
sophie der  Vorzeit,  III  Heft  :  Vom  Intellectus  agens  und  den 
angebornen  Ideen.  Munster,  1875. 

A.  Lepidi,  La  Critique  de  la  raison  pure  d'après  Kant  et  la  vraie 
philosophie,  dans  Opuscules  philosophiques,  1"  série,  trad.  fr. 
E.  ViGNON.  Paris,  1899. 

M.  Liberatore,  Délia  conoscenza  intellettuale  (2'  éd.).  Rome,  1874, 
traduit  en  français  par  F.  Deshayes.  Paris,  1885.— Cf.  du  même:  Del 
composte  umano.  Rome,  1862,  traduit  en  français  par  un  Père  de 
lamême  Compagnie.  Lyon,  1886.—  Dell'  anima  umana.  Rome,  1875. 

A.  DE  Margerie,  Le  principe  de  causalité,  dans  le  Congrès  scientifique 
international  des  catholiques,  t.  I,  p.  276  sq.  Paris,  1888. 

A.  Olten,  AUgemeine  Erkenntnisslehre  des  hl.  Thomas  v.  Aquino. 
Paderborn,  1882. 

A.  Sghmid,  Die  thomistiche  und  scotistische  Gewissheitslehre, 
Dillingen,  1859. 

Revue  de  philosophie,  discussion  sur  Y  Abstraction,  par  E.  Domet  de 
Vorges,  J.  Gardair  et  E.  Bernies,  1904  et  1905. 

T.  M.  ZiGLiARA,  Sopra  alcune  interpretazioni  délia  dottrinaideologica 
di  S.  Tommaso  di  Aquino.  Rome,  1870.  —  Délia  luce  intellettuale 
e  deir  ontologismo.  Rome,  1874,  trad.  française.  Avignon,  1884. 

A  ces  divers  ouvrages,  il  convient  d'ajouter  l'excellent  Thomas 
Lexicon  (Sammlung,  Uebersetzung  und  Erklârung  der  in  den 
sâmmtlichen  Werken  des  hl.  Thomas  v.  Aquino  vorkommenden 
Kunstausdrùcke  und  wissenschaftlichen  Ausprùche)  de  Ludw.  Schûtz. 
Paderborn,  1895  ;  ainsi  que  le  Lexicon  peripateticon  (in  quo  scholas- 
ticorum  distinctiones  et  effata  praecipua  explicantur)  de  N.  Signo- 
riello.  Naples,  1872. 


CHAPITRE     PRÉLIMINAIRE 


OBJET,   METHODE    ET    DIVISION   GENERALE 
DU    PRÉSENT    TRAVAIL 


SOMMAIRE 

A.  Objet.  —  I.    Sens  propre  dans  lequel  on  prend  ici  réalisme.  —  Saint  Thonias 

et  le  problème  critique.  —  II.  La  théorie  de  l'universel  et  de  l'abstraction 
au  point  de  vue  de  ce  problème.  —  III.  La  doctrine  de  l'analogie  au  même 
point  de  vue. 

B.  Méthode.   —  Difficulté  ultime  à  laquelle  se  heurtent  d'habitude  les  critiques 

de  l'idéalisme  kantien.  —  Gomment  on  espère  y  échapper.  —  II.  Autre 
expression  de  la  même  idée  en  partant  de  l'abstraction.  —  III.  Instance 
criticiste  et  réponse.  —  IV.  Preuve  tirée  de  Kant  lui-même.  —  Origine  de 
rhypothèse  kantie^ine  :  conséquence  à  notre  présent  point  de  vue.  —  V.  Dun 
reproche  du  même  genre  souvent  adressé  aux  néo-thomistes.  —  Critique. 

C.  Division  générale.  —  Partie  doctrinale  et  partie  critique. 


OBJET 


I 


Appliqué  à  la  doctrine  de  saint  Thomas^  réalisme  no 
désigne  pas  ici  l'attitude  moyenne  et  conciliatrice  que  le 
grand  docteur  du  XIII®  siècle  prenait  dans  la  célèbre 
querelle  des  universaux  :  tout  au  moins  ne  la  désigne-t-il 
pas  directement  et  proprement.  C'est  dans  un  sens  plus 
moderne  que  l'on  entend  ce  mot^  dans  le  sens  où,  par 
opposition   à  idéalisme,    il    se  dit   de  toute  doctrine  qui 


2  si;ns   i)\:    iu:ai.is\ii:    dans   r,i;   'iirwAii. 

consi(J(;r(3  les  principes  ralionru^ls^  non  pns  comme  de 
simples  formes  de  la  connaissance  ou  des  cliosr's  en  lanl 
(pie  nous  les  [)ensons,  mais  comme  rex[)ression  d(îs  lois 
de  la  réalité  ou  des  choses  en  tariL  cpj'(;lles  subsistent  en 
elles-mêmes  indépendamment  de  notre  pensée.  Assu- 
rément les  deux  acceptions  du  mot  réalisme_,  l'ancienne  et 
la  moderne,  ne  vont  pas,  comme  nous  aurons  par  la  suite 
plus  d'une  occasion  de  nous  en  convaincre^  sans  se  trouver 
dans  un  étroit  rapport;  toujours  est-il  qu'elles  sont  dis- 
tinctes et  que,  dans  le  présent  travail,  nous  mettons 
l'accent  sur  la  seconde.  Ce  qui  est  ici  en  cause^  ce  n'est 
donc  pas  le  problème  de  l'être  en  soi  et  de  sa  nature,  c'est 
le  problème  du  savoir  et  de  son  rapport  à  l'être  même  ; 
notre  centre  de  perspective  n'est  pas  précisément  onto- 
log'ique  ou  métaphysique_,  mais  critique. 

Si^  en  effet,  saint  Thomas  ne  s'est  pas  posé  cette  redou- 
table question  de  la  valeur  du  savoir  exactement  comme 
nous  la  posons  aujourd'hui  ^,  on  ne  peut  contester  que  les 
principes  de  son  idéolog-ie  ne  contiennent  les  éléments 
d'une  théorie  critique  de  la  connaissance  qu'il  suffit  d'en 
dég-ag-er  et  sur  laquelle  il  y  aurait  profit^  même  aujour- 
d'hui^ à  rappeler  l'attention.  Sans  doute  ce  travail  a  déjà 
pu  être  fait  en  gros  et  d'une  manière  g"énérale  ;  il  reste 
deux  points  pourtant  que  nous  voudrions  mettre  dans  une 
plus   vive  lumière    et  qui   formeront   le   centre  de  cette 


1.  Ce  serait  une  erreur  de  croire  qu'elle  soit  restée  de  tous  points  étran- 
gère aux  disciples  d'Aristote,  dont  la  Métaphysique  lui  est  même,  en  un 
sens,  consacrée  tout  entière.  De  même  lorsqu'à  la  suite  de  son  maitre 
saint  Thomas  oppose  par  exemple  aux  platoniciens  que,  si  les  universaux 
subsistent  en  dehors  des  êtres  sensibles,  c'en  est  fait  de  notre  science, 
qui  perd  son  objet  (Cf.  S.  theoL,  I  p.,  q.  LXXVIV,  a.  1  [I,  329].  —  lu  I 
Melapk.,  lect.  14  [XX,  278  sq.]),  il  est  clair  que  c'est  encore  la  valeur  du 
savoir  qui  le  préoccupe.  Seulement,  coniime  toute  la  philosophie  ancienne, 
saint  Thomas  ne  doute  pas  un  instant,  non  seulement  que  la  science  soit 
possible,  mais  aussi  et  surtout  qu'elle  atteigne  les  choses  telles  qu'elles 
sont.  En  un  mot  son  point  de  vue  est  essentiellement  objectiviste.  Et, 
comme  nous  le  verrons  plus  loin,  telle  est  justement  la  raison  pour 
laquelle  on  doit  dire  que  sa  doctrine  ne  contient  que  les  éléments  d'une 
solution  du  problème  critique,  et  non  pas  cette  solution  toute  élaborée. 


TIlÉORfE    DE    L'uNIVERSEr.    ET    PROBLEME    CRITIQUE  3 

étude^,  lui  donnant  ainsi,  encadrés  ou  plutôt  amenés  de  la 
façon  que  nous  expliquerons  bientôt_,  le  caractère  d'aperçu 
relativement  nouveau  qui  est  requis  d'habitude  des  essais 
de  ce  genre. 

II 

C'est  en  premier  lieu  la  théorie  thomiste  (Je  l'universel 
et  de  l'abstraction.  Universalité  —  et  nécessité  —  univer- 
salité et  nécessité  spécifiquement  distinctives  des  connais- 
sances rationnelles,  n'est-ce  pas  là,  en  effet,  au  moins  par 
un  côté,  le*  fond  même  du  débat  ?  Et  Kant  lui-même  ne  le 
ramène-t-il  pas  à  ce  point  précis,  lorsqu'il  fonde  son  aprio- 
risme  formaliste  sur  la  critique  de  l'empirisme  convaincu 
d^'impuissance  à  rendre  compte  de  ce  double  caractère 
des  principes  de  la  pensée  ^  ?  Or  nous  prendrons  à  tâche  de 
montrer  de  quelle  manière  Tidéolog-ie  de  saint  Thomas 
répond  à  la  question  ainsi  délimitée^  et  que  sa  réponse  est 
marquée  au  coin  d'une  pénétration  supérieure.  Entre  autres 
savantes  analyses  dont  nous  ferons  plus  loin  le  détail, 
elle  a  disting-ué  en  particulier  deux  moments  dans  la 
•conception  de  l'universel  (ou  idée  générale  ^)  ;  et  si, 
dans  le  second  moment  (universel  réflexe)  l'essence  est 
pensée  expressément  en  tant  qu'universelle  et  avec  sa 
valeur  proprement  log-ique,  si,  partant,  elle  n'a  comme 
telle  d^existence  que  dans  l'esprit,  dans  le  premier  moment 
au  contraire  (universel  direct)  c'est  bien  la  nature  ou 
essence  de  la  chose  qui  est  saisie  de  prime  abord  par 
l'esprit  dans  la  chose  même.  Assurément_,  il  ne  la  conçoit 
qu^à  l'état  abstrait,  à  part  des  caractères  individuels  ;  mais 
il  ne  la  conçoit  pas  encore,  à  ce  premier  moment,  comme 
séparée  de  ceux-ci  —  ni  non  plus  comme  ne  faisant  qu'un 
tout  naturel  avec  ceux-ci  :  il  la  conçoit  à  part,  tout  sim- 


1.  Cf.  infra,  p.  10-16  sq, 

2,  Sur  le  rapport  de  ces  deux  termes,  cf.  infra,  p.  52,  n.  1. 


LA    DocihiNi:   Dr:   i,  a.\ai,()(.ii-; 


|)leïiienl,  dans  ses  élémonls  irilernes  et  consliliilifs,  .svyy/^y- 
ralim  vel  seor^un,  non  iit  Heparatarn  inL(dli(j(*nH\  Cécile 
al)Slra(>lion-là  n'ôto  rien  à  ]'ol)j(3clivité  foncière  de  son  acte, 
pas  plus  (}ue  le  fait  de  percevoir  la  couleur  d'un  fruit  sans  ses 
autres  (jualités  sensibles  —  c^estune  comparaison  familière 
à  saint  Thomas^  —  n'em[)eche  la  vue  d'atteindre  un  phé- 
nomène réel.  Voilà  comment^  par  son  activité  propre, 
l'intelligence  découvrirait  dans  les  choses  mêmes  leurs 
conditions  nécessaires  et  universelles  ;  voilà  comment  les 
principes  premiers  de  la  connaissance  prendraient  pied 
dès  lors  dans  la  réalité,  et  dans  la  réalité  telle  .qu  elle  est, 
non  plus  seulement  telle  qu'elle  nous  apparaît  à  travers 
les  formes  subjectives  de  notre  pensée.  C'en  serait  fait  par 
suite  de  la  restriction  de  ces  principes  à  l'ordre  des 
phénomènes.  Et  à  l'opposé  de  Kant_,  qui,  par  une  infidélité 
flagrante  à  sa  propre  conception  fondamentale,  les  trans- 
porte quand  même  à  l'ordre  des  noumènes,  un  réaliste  à 
la  façon  de  saint  Thomas  pourrait  sans  inconséquence  les 


affecter  à  cet  usage. 


III 


Il  ne  serait  pas  non  plus  condamné  pour  cela  —  c'est  le 
second  trait  de  la  doctrine  thomiste  que  nous  voudrions 
faire  aussi  ressortir  —  à  méconnaître  la  différence  profonde 
qui  se  manifeste  par  ailleurs  entre  ces  deux  emplois  des 
notions  rationnelles.  S'il  est  un  point  sur  lequel  saint 
Thomas  a  complaisamment  insisté,  c'est  le  caractère  analo- 
gique de  nos  connaissances  en  matière  de  suprasensible. 
A  vrai  dire,  nos  divers  concepts  offrent  comme  un  double 
sens,  un  sens  expérimental,  pour  ainsi  parler_,  et  un  sens 
transcendant,  et  leur  sens  transcendant  ne  s'obtient  guère, 


1.  Cf.  in  III.  De  Anim.,  lect.   XII  (XX.  130). 

2.  Cf.  8.   ihen}.,  I  p.,  q.    LXXXV,  a.  2  ad  2  (I,  33S).  —  lu  I  Metaph., 
lect.  10  (XX,  275).  —  Contra  Genl.  II,  75  (V,  128),  etc. 


AU    POINT    DE    VUE    DU    MEME    PROBLEME  5 

tout  au  moins  ne  se  parfait-il  pour  nous,  règle  g-énérale, 
que  par  la  nég-ation  de  leur  sens  expérimental,  seul  direct 
et  vraiment  positif.  Non  pas,  au  demeurant,  que  Tobjec- 
tivité  de  ces  concepts  en  soit  mise  en  péril  dans  le  second 
cas  ;  ils  restent  alors  fort  au-dessous  de  la  réalité  qu'ils 
expriment,  mais  sans  en  être  empêchés  de  l'atteindre 
effectivement.  Ce  n'est  qu'une  insuffisance  partielle  et 
relative^  conséquence  inévitable  de  l'union  en  nous  de  la 
raison  avec  une  sensibilité,  qui,  la  mettant  en  rapport 
avec  ses  premiers  objets^  ne  lui  en  laisse  concevoir  aucun 
en  dehors  de  toute  relation  à  l'ordre  inférieur. 

Vue  remarquable^  sans  contredit,  et  bien  propre,  sinon 
à  réconcilier  les  deux  thèses  rivales  —  ce  qui  est  sans 
doute  un  rêve  impossible  —  en  tout  cas  à  les  rendre  moins 
éloig^nées  Tune  de  l'autre  —  ce  qui  est  déjà  un  gain  réel. 
Nous  osons  espérer  que  la  lecture  attentive  de  notre 
exposé  sur  ce  point  fera  constater  par  un  exemple  de  plus 
tout  ce  que  la  vieille  philosophie  traditionnelle  offre  encore^ 
à  tout  prendre^  de  ressources  ;  combien  certaines  de  ses 
théories  fondamentales  sont  compréhensives  et  suggestives  ; 
avec  quelle  étonnante  souplesse  aussi  elles  peuvent 
s'adapter  aux  conditions  de  problèmes  nouveaux  que  les 
anciens  docteurs  pourtant  n'avaient  pas^  au  moins  direc- 
tement, envisagés  et  abordés. 


B. —  METHODE 


Utilisation  du  réalisme  thomiste  en  vue  du  problème 
critique^  tel  est  donc  l'objet  dernier  du  présent  travail.  Il 
serait  difficile  d'y  insister  davantage  sans  entrer  dans  des 
développements  que  l'on  ne  peut  guère  attendre  que  de 


()       ij<:s  cKiTioi'KS  i)i:  l  idioaijs.vii;  ka.mik.n.  —  dïiiicvltk 

l'ouvrag'e  lui-incme  el  (|ui  risqueraient  au  sur[)his  (Je;  l'aire 
double  emploi  avee  celui-ci.  Il  y  a  un  autre  point  sur 
lecjuel  nous  avons  à  cœur  de  nous  ex[)li(juer  |)lus  au  long 
dès  le  début  de  celte  étude^  parce  (pje  non  seulement  il 
achever  d'en  marquer  la  nouveauté  relative,  mais  rpa'il  se 
rapporte  aussi  à  la  méthode  que  nous  y  suivons.  Force 
nous  est  pour  cela  de  remonter  un  peu  plus  haut. 

A  notre  avis^  les  critiques  que  l'on  dirige  d'ordinaire, 
du  côté  des  dogmatiques^  contre  l'idéalisme  kantien,  tout 
excellentes  qu'elles  puissent  être  en  tout  le  reste,  n'en 
viennent  pas  moins  se  heurter  en  quelque  façon  à  une 
difficulté  ultime,  à  une  sorte  de  fin  de  non-recevoir  que, 
de  son  point  de  .vue  propre,  un  criticiste  pourra  toujours 
leur  opposer  en  dernier  recours.  Prenons  entre  autres 
celle-ci,  que  reproduisent  volontiers  aujourd'hui  un  certain 
nombre  de  cours  ou  manuels  classiques  :  elle  se  fonde  en 
somme  sur  l'analyse  du  Cogito.  L'être  et  le  connaître, 
dit-on,  nous  étant  donnés  dans  le  fait  de  conscience 
primitif  comme  ne  faisant  littéralement  qu'un,  la  pensée 
ou  le  moi  s^y  révélant  comme  être  et  non  seulement 
comme  forme^  c'est  bien  la  loi  de  l'être  que  nous  saisis- 
sons sur  le  vif  (par  exemple  dans  le  principe  de  causalité) 
en  même  temps  que  la  loi  du  connaître  :  et  le  fameux 
passage  du  subjectif  à  l'objectif  s'y  effectue  comme  par 
enchantement.  —  «  Enchantement  en  effet,  ne  manquerait 
pas  de  répondre  un  kantien.  Vous  oubliez  que  cette 
intuition  du  moi  réel  et  partant  de  l'être  en  nous  est 
justement,  pour  nous  autres  criticistes^  une  pure  appa- 
rence (l'apparence  dialectique)^  résultant  de  Inapplication 
primitive  et  spontanée  de  la  loi  ou  catégorie  de  substance 
au  divers  de  la  sensibilité  interne,  en  un  mot  que  c'est 
tout  sim[)lement  le  produit  illusoire  de  l'une  des  multiples 
foruies  secondaires  (catégories)  par  lesquelles  s'exerce 
l'unité  originellement  synthétique  de  la  pensée.  Votre 
analyse  arrive  donc  trop  tard,  elle  ne  porte  que  sur  l'expé- 
rience   (dans   le    cas    cité,    l'expérience    intérieure)    déjà 


GOMMENT    ON    ESPERE    Y    ECHAPPER  7 

constituée^  et  constituée  précisément  par  l'action  de  ces 
principes,  de  Tun  de  ces  principes  rationnels  dont  il  s'agit 
précisément  aussi  de  savoir  s'ils  valent  hors  de  l'expé- 
rience phénoménale  elle-même,  c'est-à-dire  s'ils  peuvent 
nous  servir  à  autre  chose  qu'à  la  constituer  de  la  sorte.  » 
Pareille  instance  ne  peut  rester  sans  réponse.  Et  voici, 
ou  nous  nous  trompons  fort,  la  réponse  qu'il  conviendrait 
d'y  faire.  Mais  cette  synthèse  a  priori  elle-même^  cette 
unité  primitivement  synthétique  de  l'aperception,  consti- 
tutive^ selon  vous,  des  objets  en  tant  que  tels  de  notre 
connaissance  et  inaccessible  par  là  même  à  l'effort  de 
l'analyse  ordinaire,  d'où  en  avez-vous  pris  l'idée  ?  Il  faut 
pourtant  qu^'elle  repose  sur  quelque  chose.  Or,  elle  ne 
nous  est  pas  certifiée  à  la  manière  des  faits,  par  voie  de 
constatation  directe  et  positive  :  il  est  même  impossible 
qu'elle  le  soit,  puisqu'elle  représente  dans  le  système  la 
condition  a  priori  de  toute  perception  ou  constatation 
expérimentale.  Et  si  ce  n'est  pas  un  fait,  il  reste  unique- 
ment que  ce  soit  Tinterprétation  d'un  fait^  à  savoir  une 
hypothèse^  et  il  ne  s'agit  plus  dès  lors  que  d'en  retrouver 
la  preuve,  pour  l'apprécier  à  sa  valeur.  Pas  n'est  besoin 
de  chercher  si  longtemps  :  au  vrai,  la  tâche  que  s'était 
donnée  Kant,  c'était  d'expliquer  ce  fait  que  nos  connais- 
sances rationnelles  se  présentent  avec  un  double  caractère 
de  nécessité  et  d'universalité  —  nous  voilà  ramenés  à  la 
position  antérieure  —  dont  l'expérience  à  elle  seule  est 
incapable  de  rendre  compte  ;  d'où  Kant  conclut  aussitôt  à 
l'apriorisme  et^  de  là,  au  formalisme  subjectiviste,  dont 
la  théorie  des  catégories  et  de  «  l'unité  originellement 
synthétique  du  Cogito  »  est  l'expression  la  plus  rigou- 
reuse ^  On  voit  la  suite  :   mais  cette  conclusion  n'est-elle 


1.  Cf.  Critique  de  la.  Raison  pure,  trad.  Barni,  t.  II,  pp.  123,  424,  131, 
t.  1,  24  sq.,  45,  etc.  (III,  575,  576,  585-6  —  18  sq.,  33,  etc.).  —  Prolégomènes, 
trad.  nouvelle  (Hachette,  1891)  p.  133  [IV,  67].  —  Schopenhauer,  Critique 
de  la  philosophie  kantienne,  p.  16-24  de  la  trad.  fr.  V.  g.  oïl  est  un 
fait  rigoureusement  démontré  par  Kant,  à  savoir   (ju'une    partie   de  nos 


M-;     DWIAAA.E    RLTOLUNE 


pas  j)r(''('i|)k(''e?  et  n'y  aurail-il  [)()inl,  on  face  (Je  l'liy[)ollièse 
kantienne,  une  liypothèse  rivale  (|ui  ex|)li(|U(;rait  mieux 
(|u'elle  (c'est-à-dire,  dès  lors,  (îx[)li(|uerait  seule)  \i)  fait 
en   question  ? 

C'est  ce  que  nous  essaierons  d'établir  au  profit  de  la 
théorie  thomiste  de  l'universel.  Et  il  saute  aux  yeux  qu'on 
ne  peut  plus,  dans  le  débat  ainsi  conduit,  nous  opposer 
comme  une  fin  de  non-recevoir  absolue  une  synthèse 
a  priori  inaccessible  par  définition  même  à  nos  analyses, 
])uisque  c'est  précisément  cette  hypothèse  même  d'une 
synthèse  a  priori  que,  cette  fois^  nous  critiquons  directe- 
ment et  en  elle-même.  Recourir  à  pareille  objection,  ce  ne 
serait  ni  plus  ni  moins  que  postuler  sa  propre  thèse,  il 
suffit  d'un  instant  de  réflexion  pour  s'en  convaincre  ;  ce 
ne  serait  ni  plus  ni  moins,  à  l'inverse  du  dog-matisme 
naïf  (jui^  sans  aucune  espèce  de  critique^  prend  tout  de 
suite  pour  accordée  la  valeur  objective  des  principes 
rationnels,  que  prendre  pour  accordée,  par  un  raffinement 
de  critique  qui  pourrait  bien  n'avoir  plus  de  la  critique 
que  le  nom,  leur  valeur  exclusivement  subjective^  à  titre 
de  pures  fonctions  synthétiques  de  l'esprit  ;  en  un  raot^  ce 
ne  serait  ni  plus  ni  moins  qu'une  manière  de  diallèle 
retourné. 

Ces  considérations  concernent  uniquement  le  problème 
de  l^universalité  des  principes  de  la  pensée,  ainsi  que  la 
comparaison  du  réalisme  thomiste  et  du  formalisme  kantien 
à  ce  point  de  vue.  Qu'on  y  ajoute  par  exemple  les  incohé- 
rences dans  lesquelles  s'embarrasse  au  surplus  l'idéalisme 


connaissances  nous  est  connue  {be\^-ussl)  a  priori  ;  or  ce  lait  n'admet 
d'autre  explication  que  celle-ci  :  les  connaissances  de  cette  nature  sont 
les  formes  de  notre  intellect.  Et  encore  cola  est  moins  une  explication 
qu'une  expression  fort  nette  du  fait  lui-même...  Ainsi  ce  qui  est  donné 
avec  l'intellect  lui-même,  c'est  la  manière  générale  dont  tous  les  objets 
doivent  se  présenter  à  lui.  »  —  Cf.  ProlcQomèncf^,  trad.  nouvelle,  etc., 
p.  133:  «  ...les  conditions  de  l'union  nécessaire  (des  représentations) 
dans  une  conscience,  union  qui  constitue  la  j)oss-ibilité  même  de  l'expé- 
rience (apcrception  puro).  »  (IV,  67). 


AUTRE    EXPRESSION    DE    LA    MEME    IDEE  9 

de  Kant,  en  afFeclant  malgré  tout  les  catégories  à  la 
détermination  du  noumène,  ou,  ce  qui  revient  dans  le  fond 
au  môme  \  en  attribuant  à  la  raison  pratique  la  valeur 
absolue  qu'il  refuse  à  la  raison  spéculative  :  l'on  verra 
sans  doute  de  quel  côté  se  trouve  l'avantage^  et  que  ce 
n'est  pas  du  côté  de  l'idéalisme. 


II 


Ainsi  croyons-nous  échapper  à  la  difficulté  signalée 
ci-dessus.  Pour  plus  de  précision,  reprenons  les  choses 
d'une  autre  manière^  en  partant  du  concept  de  l'abstrac- 
tion^ cette  opération  capitale  par  laquelle  le  réalisme  de 
saint  Thomas  explique  avant  tout  la  formation  de  nos 
connaissances  supérieures.  L^intelligence  a  abstrait  »  de 
la  représentation  des  êtres  concrets  et  empiriques  les 
principes  rationnels,  universels  et  nécessaires.  Mais  cette 
abstraction^  pourrait-on  nous  objecter^  l'intelligence  y 
procède  en  vertu  de  ses  lois  naturelles  :  quel  moyen 
dès  lors  d'attribuer  une  valeur  objective  au  résultat  de 
cette  opération  ?  Ne  faut-il  pas  supposer  au  préalable 
l'accord  fondamental  des  lois  de  notre  pensée  avec  les  lois 
de  la  réalité^  c'est-à-dire  supposer  ce  qui  est  en  question, 
c'est-à-dire  admettre  au  point  de  départ  de  sa  démonstra- 
tion la  thèse  même  que  l'on  entreprend  de  démontrer  ? 
On  a  beau  faire,  la  position  du  criticisme  kantien  reste 
inattaquable. 

Mais_,  outre  que  l'on  ne  supprime  point  par  là  les  incon- 
séquences de  cette  doctrine,  il  nous  semble  que,  dirigée 
suivant  la  méthode  indiquée,  notre  argumentation  est 
désormais  soustraite  à  ce  reproche.  Ayant  en  effet  ramené 
tout  le  débat  à  ce  point  précis  :   «  des  deux  hypothèses 

1.  Cf.  infra,  ch.  VIII. 


10  INSTAN(;i<:    CUITICIS'IK 

en  |)rés('nce,  iomialisme  sul)jeclivisle  (lli('*(ji'i(.'  de,  rnjXT- 
ccption  |)ure)  el  ('onccîpUialisrne  réaliste  (théorie  de 
l'abstraction  intellecUiellej,  lacjuelle  rend  le  mieux  compte 
de  l'universalité  el  de  la  nécessité  de  notre  connaissance?  », 
il  paraît  bien  qu'on  ne  puisse  plus^  au  cours  de  cette 
comparaison  meme^  postuler  Tune  ou  l'autre  de  ces  deux 
hypothèses^  tout  au  moins  la  conclusion  qui  résulte  de 
chacune  d'elles  relativement  à  la  valeur  des  lois  de  la 
pensée. 

Car,  on  voudra  bien  le  remarquer,  nous  ne  postulons 
pas  te  moins  du  monde  leur  valeur  objective.  Nous  les 
prenons  d'abord  pour  ce  qu'elles  sont  de  l'aveu  unanime, 
pour  les  lois  naturelles  ou  internes  de  l'activité  intellec- 
tuelle. Nous  ne  disons  pas  plus  :  «  elles  sont  plus  que 
cela  »,  que  nous  ne  disons  :  ((  elles  ne  sont  que  cela  ». 
Nous  nous  bornons  à  dire  alors  :  «  elles  sont  cela^  tout 
simplement  »  ;  et  la  discussion  que  nous  engageons  n'a 
précisément  pour  but  que  de  rechercher  si  elles  ne  sont 
que  cela,  ou  si  elles  sont  en  plus  autre  chose,  à  savoir 
l'expression  des  lois  de  la  réalité.  Faire  observer^  par 
manière  d'objection,  que  la  pensée  dans  son  travail  d'abs- 
traction sur  les  données  empiriques  apporte  les  lois 
inhérentes  à  son  exercice_,  etc.,  ne  reviendrait-il  pas  au 
contraire  à  affirmer  dès  le  point  de  départ  qu^elles  ne  sont 
que  cela  et  qu'elles  ne  peuvent  être  rien  de  plus  ?  par 
suite^  ne  serait-ce  pas,  à  sa  façon,  une  pétition  de  principe^ 
ce  que  nous  appelions  tout  à  l'heure  un  diallèle  renversé'? 


III 


On  nous  fera  sans  doute  observer  qu'il  ne  s'agit  pas  de 
nier  a  priori  Va  valeur  transcendante  des  lois  rationnelles, 
en  d'aulres  termes  de  poser  (i  priori^  par  un  coup  d'arbi- 
traire, leur  valeur  exclusivement  formelle,  mais  de  se 
demander  simplement  s'il   n'en   irait   pas  de  la  sorte,  si^ 


RÉPONSE  11 

l'esprit  procédant  à  son  travail  d'abstraction  en  vertu  de 
ses  lois  propres,  le  résultat  de  ce  travail  ne  serait  pas 
condamné  du  mérfie  coup  et  d'avance  à  demeurer  problé- 
matique. Peut-être  —  voilà  tout  ce  que  l'on  veut  dire  — 
peut-être  est-ce  l'entendement  qui,  par  l'exercice  d'une 
activité  primordiale^  synthétise  les  représentations  des  sens^ 
de  manière  à  se  donner  à  lui-même  l'illusion  d^un  ordre 
absolu  de  choses  tenant  aux  choses  mêmes  et  dont  ses 
principes  à  lui  ne  seraient  que  l'expression  abstraite  et  le 
redoublement  idéal,  tandis  qu^en  réalité  ce  ne  serait  que 
Tordre  de  ses  représentations.  En  un  mot,  on  émettrait  un 
simple  doute,  et  un  doute  impossible  à  écarter  par  défi- 
nition même,  puisqu'on  ne  pourrait  entreprendre  d'établir 
la  thèse  affirmative  qui  l'écarterait  en  effet  qu'en  sortant  de 
la  neutralité  qu'il  nous  impose  en  tant  que  tel^  c'est-à-dire 
en  le  supposant  tout  de  suite  écarté.  La  pétition  de 
principe  nous  serait  ainsi  renvoyée^  et  d'une  manière 
définitive^  sans  que  nous  ne  puissions  plus  désormais  la 
renvoyer  à  notre  tour. 

Nous  allons  pourtant  essayer  d'un  dernier  coup  de 
paume.  La  démonstration  de  la  thèse  affirmative  destinée 
à  lever  le  doute  en  question  est-elle  vraiment  oblig-ée  de  le 
supposer  levé  dès  son  point  de  départ  ?  Ne  peut-elle  se 
contenter  d'admettre  les  principes  rationnels  pratiquement 
et  à  titre  provisoire  —  comme  fait  d'ailleurs,  comme  ne 
peut  pas  ne  pas  faire  quiconque  entreprend  ou  accepte 
de  discuter  et  de  raisonner  —  en  accordant  jusqu'à  plus 
ample  informé  un  doute  théorique?  Et  partant,  n'y  aurait-il 
point  là  une  sorte  de  malenten(Ju  ?  La  neutralité,  en  effet, 
dont  nous  venons  de  parler^  peut  se  concevoir  de  deux 
manières  différentes.  Elle  peut  consister  à  suspendre  son 
jug-ement,  ni  plus  ni  moins,  sur  la  valeur  des  lois  de  hi 
pensée  —  et  ainsi  comprise^  nous  ne  nous  en  départons 
points  lorsque  nous  nous  bornons  à  nous  servir  de  ces 
lois  comme  tout  le  monde^  réserve  faite  de  cette  question 
même  de    valeur    définitive^    que    nous    nous    proposons 


1)1  F»OSITIO.\     KXACTK     l)K    LA     OI'KSUON 

précisoiiHîril  d'examiner  el  (jucî  précisémeril,  aussi  il  n'esl 
possible  d'examiner  (jue  s(jus  celle  condition.  Ou  hien 
celle  neulralilé  consiste  à  s'abslenir  lolalemenl  de  rai- 
sonner et  de  discuter,  el  alors  nous  ne  la  violons  pas 
seuls^  mais  tout  le  monde  la  viole,  mais  l'adversaire  aussi 
la  viole,  et  il  ne  reste  qu'un  moyen  de  ne  pas  la  violer, 
qui  est  de  renoncer  à  toute  pliiloso[)hie. 

Autrement  dit,  nous  supposons  le  doute  écarté^  en  ce 
sens  (jue  nous  ne  le  considérons  pas  d'endjlée  comme 
définitif  —  el  comment  le  considérerions-nous  d'emblée 
comme  définitif,  puisque  nous  ne  raisonnons  que  pour 
savoir  s'il  l^ut  le  considérer  comme  tel  ?  —  Mais  nous  ne 
le  supposons  pas  écarté,  en  ce  sens  que  nous  affirmerions 
de  prime  abord  et  avant  toute  critique  la  proposition  qu'il 
afïecte.  Dans  le  second  cas,  nous  prendrions  pour  accordé, 
c'est  trop  clair^  ce  qui  est  en  question,  mais  nous  échap- 
pons à  ce  paralojg-isme  dans  le  premier  cas.  S'il  y  en  a  un 
dCvS  deux  qui  y  tombe,  c'est  même  plutôt  l'adversaire. 
Dira-t-il  en  effet  —  ce  qui  paraît  pour  lui  la  seule  issue  — 
que  nous  devons  dès  l'origine  tenir  ce  doute  pour  définitif? 
Mais  nous  voudrions  bien  savoir  pourquoi.  Car  enfin,  si 
nous  n'avons  pas  le  droit  d'admettre  sans  examen  la 
valeur  objective  des  lois  rationnelles,  il  nous  semble  que 
nous  n'avons  pas  plus  le  droit  d'en  douter  absolument  sans 
examen.  D'autant  qu'elles  nous  sont  données  en  fait 
comme  ayant  une  telle  valeur.  Illusion  tant  qu^on  voudra, 
encore  faut-il  qu'on  explique  cette  illusion,  encore  faut-il 
qu'on  ait  quelque  motif  de  soupçonner  une  illusion^ 
c'est-à-dire  précisément  de  douter.  Ou  bien  le  doute  ici  ne 
repose  absolument  sur  rien^  et  alors  quel  compte  veut-on 
que  nous  en  tenions  ?  et  alors  qu'est-ce  qui  nous  empê- 
cherait bien  d'admettre  que  les  lois  de  la  pensée  sont 
effectivement  ce  qu'elles  nous  paraissent  être  ?  et  alors, 
notre  premier  mouvement^  qui  est  de  leur  attribuer  une 
valeur  absolue,  n'a-l-il  pas  toute  chance  d'êlre  le  bon  ? 
Ou  bien  le  doute  à  un  fondement  réel,  et  alors  il  ne  s'agit 


PREUVE    TIRÉE    DE    KANT    LUI-MEME  13 

que  d'en  vérifier  la  solidité^  et  alors  surtout  nous  mainte- 
nons notre  conclusion  antérieure,  à  savoir  qu'on  n^a  pas 
le  droit,  soit  au  début,  soit  au  cours,  soit  au  terme  de  cette 
vérification^  de  nous  opposer  une  fin  de  non-recevoir 
empruntée  à  ce  doute  même  dont  nous  examinons  la 
raison  d'être,  c'est-à-dire  considérant  en  somme  ce  doute 
comme  dispensé  d'avoir  aucune  raison  d'être  et  comme 
soustrait  par  lui-même  à  tout  examen,  c'est-à-dire  le 
posant  et  l'imposant  du  premier  coup  comme  définitif  et 
absolu. 

En  dernière  analyse,  il  ne  paraît  donc  pas  y  avoir  de 
différence  entre  la  pure  et  simple  négation  a  priori  de  la 
portée  objective  des  principes  rationnels  et  cette  prétention 
même  d'imposer  à  leur  ég-ard  le  doute  absolu  et  définitif  ; 
en  sorte  que  la  pétition  de  principe  impliquée  dans  la 
première  attitude  et  sur  laquelle  nous  avons  insisté  précé- 
demment se  retrouve  tout  entière  dans  la  seconde. 


IV 


Retournons  à  Kant^  le  meilleur  interprète^  selon  toute 
vraisemblance^  de  la  pensée  criticiste  :  nous  constaterons 
qu'à  ses  yeux  c'est  bien  le  second  membre  de  l'alter- 
native précitée  qui  représente  l'état  exact  de  la  question. 

Le  fondateur  de  l'idéalisme  transcendantal  en  effet  ne 
dit  pas  d'une  manière  absolue,  à  brûle-pourpoint,  pour 
ainsi  parler^  sans  préparation  ni  réflexion  antécédente^ 
sans  rime  ni  raison  :  «  Peut-être  est-ce  l'entendement  qui 
est,  par  son  activité  synthétique  originelle^  l'auteur  de 
l'expérience...  etc.  »  L'origine  de  cette  conception  fonda- 
mentale.n^est  pas  bien  difficile  à  déterminer.  Gomme  nous 
l'avons  déjà  fait  entendre  un  peu  plus  haut,  il  s^agissait 
de  rendre  compte  du  caractère  de  nécessité  et  d'uni- 
versalité qui  s'attache  au  rapport  causal  —  ainsi  qu'aux 
autres    rapports    exprimés    dans    les    divers    principes 


14  oiiKii.M':   i)i:   L  iivi'oniKsi';   ka.n'hivn.m-; 

rationnels  '  —  sans  j)r(''ju(Jice  de  leur  nature  synlliél.if|ue  : 
pour  parler  le  jjropre  lani^a^(;  (ki  Kant^  il  s'agissait  de 
l'aire  comprendre  ((  la  possibilité  que  Fentendement  doive 
concevoir  comme  nécessairement  liés  dans  l'objet  des 
concepts  qui  ne  le  sont  point  en  soi  dans  l'entendement 
lui-même  ».  Cette  possibilité,  Hume  n'avait  pu  se 
résoudre  à  l'admettre,  et^  comme  il  fallait  pourtant 
sortir  de  là,  l'auteur  du  Traité  de  la  nature  humaine 
n'avait  point  trouvé  d'autre  issue  que  de  rapporter  cette 
nécessité  du  lien  causal  à  une  habitude  engendrée  par  des 
associations  multipliées  au  cours  de  l'expérience.  Ce 
n'était  malheureusement  qu'une  solution  illusoire^  qui 
l'avait  conduit  à  un  scepticisme  sans  remède  ^.  Car 
enfîn_,  la  science  est  universelle  et  nécessaire  ou  elle  n'est 
point  ;  et  dans  ce  principe  sur  lequel  elle  repose  tout 
entière,  à  savoir  «  que  tout  changement  requiert  unecause, 
le  concept  d'une  cause  contient  si  évidemment  celui  de  la 
nécessité  d'une  liaison  entre  la  cause  et  l'efïet  et  celui  de 
l'absolue  universalité  de  la  règ-le,  qu'il  serait  tout  à  fait 
perdu  si,  comme  l'a  tenté  Hume,  on  pouvait  le  dériver  de 
la  fréquente  association  du  fait  actuel  avec  le  fait  pré- 
cédent et  de  Fhabitude  où  nous  sommes  d'en  lier  entre 
elles  les  représentations  ^.  » 

En  somme,  le  problème  demeurait  avec  Hume  sans 
réponse.  Mais  aussi  bien  Hume  n'avait-il  pas  réfléchi 
—  et  c'est  précisément  d'y  prendre  garde  qui  valut  à 
Kant  de  fonder  une  philosophie  nouvelle —  que  «  peut-être 

1.  Kant  étendit  ensuite  aux  autres  lois  ontologiques  les  conclusions 
que,  mis  sur  la  voie  par  la  critique  de  Hume,  il  avait  d'abord  recueillies 
relativement  à  la  loi  de  causalité.  —  Cf.  Prolégomènes,  préf.  (trad. 
nouvelle,  etc.,  p.  11)  :  «  Je  recherchai  donc  avant  tout  si  l'objection  de 
Hume  ne  comportait  pas  une  extension  universelle,  et  je  reconnus  bientôt 
(}ue  le  concept  de  la  liaison  entre  la  cause  et  l'effet  est  loin  d'être  le 
seul  qui  permette  à  l'entendement  de  se  fig-urer  a  priori  la  liaison  des 
choses  et  qu'au  contraire  la  métaphysique  ne  se  compose  absolument  que 
de  liaisons  de  même  nature,  etc.  »  (IV,  8). 

2.  Cf.  Critique  de  la  Raison  pure,  trad.  Barni,  t.  I,  p.  156-7  (III,  113). 

3.  Ibid.,  p.  48-9  (III,  35). 


CONSÉQUENCE  A  NOTRE  PRESENT  POINT  DE  VUE      15 

est-ce  l'entendement  lui-même  qui  est  par  ses  concepts  ^ 
Fauteur  de  Texpérience  qui  lui  fournit  ses  objets  ^.  » 
Supposons,  en  effet,  que  ce  que  nous  appelons  l'expé- 
rience soit^  en  tant  que  telle^  en  tant  que  législation  des 
phénomènes,  le  produit  de  l'entendement,  et  nous  tenons 
désormais  la  clé  de  la  difficulté  en  même  temps  que  l'idée- 
mère  du  système.  Et  de  fait^  la  pensée^  disons-nous^ 
constitue  les  objets  (empiriques)  par  un  acte  orig-inel  et 
original  qui  consiste  à  unir  les  intuitions  sensibles:  voilà 
la  synthèse,  voilà  expliquée  la  nature  synthétique  des 
concepts  et  des  principes  qui  président  à  cette  opération 
fondamentale.  D'autre  part^  cet  acte  est  un  acte  originel^ 
justement,  constitutif  de  l'expérience  même,  qui  ne  peut 
être  mise  sur  pied  que  par  lui  :  voilà  expliqué  le  caractère 
a  priori  de  ces  mêmes  concepts  ou  principes^  avec  l'ab- 
solue impossibilité  que  les  objets  échappent  à  leur  empire, 
c'est-à-dire  avec  leur  absolue  nécessité  et  universalité. 

Encore  une  fois,  on  en  revient  toujours  au  même  point  : 
la  théorie  de  l'aperception  et  le  formalisme  subjectiviste 
dont  elle  est  l'expression  la  plus  achevée,  hypothèse 
proposée  en  vue  de  rendre  intelligible  le  double  trait  dis- 
tinctif  des  éléments  supérieurs  de  notre  connaissance. 
Nous  n'osons  presque  plus  y  insister,  mais  dans  ces 
conditions,  non  seulement  cette  hypothèse  redevient  justi- 
ciable de  la  critique  :  en  outre  et  par-dessus  tout,  il  faut 
renoncer,  en  toute  logique,  à  la  postuler  elle-même  dans 
la  discussion  qui,  de  ce  chef,  en  doit  être  instituée.  Ce 
serait  un  autre  «  paralogisme  de  la  Raison  pure  » . 


Nous    nous    inspirerons    des    mêmes    principes    pour 
répondre  à  un  autre  grief  que   l'on    a   souvent    articulé 

1.  Les  catégories,   formes  dérivées   de   l'unité  de   Taperception.  —  Cf. 
infra,  chap.  VII, 

2.  Critique,  etc.,  p.   156  (III,  113). 


1(1  Airi'iiK   ni;piu>(:iii;   Ai)m;ssi;   aux   .m;o-'U[()Misti:s 

contre  noire  alliUide  dans  le  présent  débat.  (Jomme  celui 
(jue  nous  venons  d'examiner,  il  tend  à  nous  in)[)uter  une 
méprise  fondamentale  sur  la  manière  dont  la  question  doit 
être  [)osée.  «  C'est,  dit-on_,  un  défaut  commun  à  presque 
tous  les  partisans  de  la  philoso{)hie  de  l'Ecole  en  face  de 
la  philosophie  moderne,  et  en  [)articulier  de  celle  de  Kant, 
de  se  placer  constamment  au  point  de  vue  dog-matique  et 
dualiste,  pour  réfuter  une  philosophie  qui  ne  saurait 
admettre  un  tel  point  de  vue...  L'Ecole,  avec  toute  la 
philosophie  ancienne,  suppose  le  problème  résolu,  ou 
plutôt,  ne  le  posant  même  pas,  déclare  que  l'objet  existe 
et  que  la  pensée  lui  est  conforme.  Les  néo-scolastiques 
sont  tellement  habitués  à  cette  façon  dog^matique  de  penser^ 
elle  est  d'ailleurs  si  conforme  aux  tendances  naturelles  de 
l'esprit,  qu'ils  ont  bien  de  la  peine  à  entrer  dans  Fidée  de 
Kant.  Ils  lui  opposent  alors  des  raisons  du  genre  de 
celle-ci  :  «  Rien  ne  justifie  cet  apriorisme.  Avec  une 
faculté  vil,ale  organique  et  sensible,  on  explique  sans 
difficulté  les  caractères  concrets  que  présente  notre  intui- 
tion sensible  ^  ».  Ce  qui  revient  à  dire  :  avec  des  objets 
et  des  facultés  vides^  on  explique  Tobjectivité  des  sen- 
sations aussi  bien  qu'avec  des  lois  purement  a  priori. 
Mais  le  kantisme  soutient  précisément  que  la  position 
d'un  objet  résulte  d'une  nécessité  fonctionnelle  de 
l'esprit^  et  donc,  on  a  beau  expliquer  les  sensations  avec 
des  objets^  on  n'a  pas  pour  cela  le  moins  du  monde 
détruit  le  kantisme.  A  vrai  dire,  on  ne  l'a  même  pas 
atteint  '^  ». 

N^y  aurait-il  point  ici  encore  quelque  malentendu  ?  Que 
l'Ecole,  avec  la  spéculation  ancienne  en  général,  admette 
d'emblée^  comme  un  principe  indiscutable,  la  conformité 
de  la  pensée  avec  les  choses,  et  que  le  problème  ne  soit 
plus  pour  elle  que  d'expliquer  comment  cette  conformité 


1.  E.  Peillaube,  Théorie  des  concepts,  p.  226. 

2.  Revue^philosophique,  t.  XLI,  p.  356. 


RÉPONSE  :    ON    NE    POSTULE    PAS    LE    DOGMATISME  17 

se  réalise  dans  l'acte  de  la  connaissance  ^5  c'est  possible 
et  même  certain  :  aussi  bien  avons-nous  pris  soin 
d'observer  tout  à  l'heure  que  tout  notre  dessein  n'allait 
qu'à  retrouver  dans  les  principes  de  cette  vieille  philo- 
sophie les  éléments  d'une  théorie  critique  du  savoir, 
qu'elle  peut  bien  contenir  implicitement,  mais  qu'il  en 
faut  proprement  extraire  à  la  lumière  des  points  de  vue 
nouveaux  dég-ag-és  par  la  pensée  moderne. 

Que  parmi  ceux  qui  s'inspirent  aujourd'hui  de  la  philo- 
sophie de  l'Ecole^,  il  y  en  ait  plus  d'un  qui  s'en  tienne  trop 
exclusivement  au  dogmatisme  ainsi  entendu,  c'est  possible 
encore.  Il  ne  nous  appartient  pas  de  nous  prononcer  sur 
ce  point.  Mais  si  l'on  veut  bien  prendre  garde  à  la 
méthode  que  nous  avons  adoptée,  on  reconnaîtra  sans 
doute  que  nous  avons  quelque  droit,  quant  à  nous,  de 
répudier  une  parenté  aussi  compromettante.  Assurément, 
nous  faisons  profession  d'être  dogmatiques,  nous  admet- 
tons en  définitive  l'accord  fondamental  des  lois  de  la 
connaissance  avec  celles  de  la  réalité.  Mais  toute  la 
question  est  de  savoir  si  nous  commençons  par  là,  si  nous 
avons  besoin  de  commencer  par  là.  Or,  nous  avons  peut- 
être  réussi  à  montrer  ci-dessus  que  tel  n'est  point  le  cas. 
Ce  n'est  au  contraire  que  la  conclusion  dernière  de  notre 
discussion  même,  et  nous  ne  voyons  toujours  pas  que  les 
prémisses  d'où  nous  la  dégageons  la  prennent  pour 
accordée.  On  peut  supposer  que  c'est  la  connaissance  qui 
se  règle  sur  l'objet  (ou  que  c'est  l'objet  qui  détermine  la 
connaissance)  sans  postuler  le  dogmatisme,  comme  on 
peut  supposer  à  l'inverse  que  c'est  l'objet  qui  se  règle  sur 
la  connaissance  (ou*  la  connaissance  qui  pose  son  propre 


1.  C'est  à  quoi  tendait  la  célèbre  théorie  des  espèces,  impresses  et 
expresses,  application  au  problème  de  la  connaissance  de  la  doctrine 
générale  du  moteur  et  du  mobile.  —  Cf.  infra,  chap.  I,  iv,  p.  32  sq.  — 
Cf.  A.  Farges,  La  théorie  du  moteur  et  du  mobile,  Xlll  (Études  philo- 
sophiques, I),  —  L'objectivité  de  la  perception  des  sens  [Ibid.,  V), 
p.  20  s^. 


IS  HETOIJR     SIJH     LA     POSITION     KXACTK    I)K     LA     OUKSTION 

objet)  sans  [)osl.ulfîr  l'IcJéHlisme  :  pour  6c[iaf>[)(;r  à  Ja 
[)éUlion  de  [)rinci[)e^  il  suffit,  dans  un  cas  eornine  dans 
l'autre^  et  donc  dans  le  cas  du  réalisme  comme  dans  celui 
du  formalisme,  de  se  souvenir  qu'il  ne  s'agit  justement 
que  d'une  supposition^  dont  il  reste  à  voir  si  elle  réussira. 

Et  comment^  pour  notre  part,  nous  efforçons-nous 
d'établir  que  c'est  le  réalisme  qui  réussit  ?  Ainsi  qu'on  le 
verra  plus  loin,  nous  mettons  en  avant  une  triple  supé- 
riorité qu'il  nous  paraît  présenter  :  a)  dans  l'explication 
même  qu'il  apporte  du  caractère  de  nécessité  et  d'univer- 
salité inhérent  à  nos  connaissances  rationnelles  ;  b)  dans 
son  accord  avec  l'expérience  ;  c)  dans  son  accord  avec 
lui-même.  D'où  prend-on  qu'il  nous  faille  à  cette  fin 
postuler  ce  qui  est  en  question^  à  savoir  la  valeur  objective 
des  lois  de  la  pensée  ?  Et  en  quoi  dès  lors  violons-nous 
les  règles  logiques  qui  président  à  la  vérification  des 
hypothèses  ? 

Il  ne  s'agit  donc  plus  de  dire  que  «  la  philosophie 
kantienne  ne  saurait  admettre  un  tel  point  de  vue  ». 
Nouvelle  équivoque^  ou  plutôt  nouvel  aspect  de  la  même 
équivoque  sur  laquelle  repose  l'objection  tout  entière  ! 
Que  la  philosophie  subjective  de  Kant  ne  puisse  s'accom- 
moder du  point  de  vue  objectif  de  la  philosophie  de  saint 
Thomas,  n'est-ce  pas  trop  évident  en  un  sens^  puisque  aussi 
bien  les  deux  doctrines  sont  l'exact  contrepied  l'une  de 
l'autre  ?  Mais  à  ce  compte  la  philosophie  de  saint  Thomas 
ne  peut  pas  admettre  davantage  le  point  de  vue  de  la  philo- 
sophie de  Kant.  Si  les  kantiens  reprochent  aux  thomistes 
i(  de  ne  pas  savoir  entrer  dans  l'idée  de  Kant  »,  il  y  a 
lieu  de  craindre  que  les  thomistes  ne  reprochent  de  même 
aux  kantiens  de  ne  point  savoir  entrer  dans  Tidée  de  saint 
Thomas.  Gomment  discuter  dans  ces  conditions  ?  Lors 
donc  qu'on  parle  de  la  sorte,  on  ne  peut  se  mettre  en 
tête  d'imposer  de  prime  abord  à  l'adversaire  la  solution  à 
laquelle  on  a  cru  devoir  s'arrêter  par  devers  soi.  La  seule 
chose  que  l'on  puisse  raisonnablement  exiger,  c'est  que 


ENTRE    CRITIQUES    ET    DOGMATIQUES  19 

l'adversaire,  ne  préjug-eant  point  la  question  elle-même^ 
fasse  effort  pour  comprendre  la  solution  à  laquelle  on  s'est 
arrêté  avec  les  raisons  qui  ont  motivé  cette  attitude,  et 
qu'il  ne  critique  raisons  et  solution  qu'à  bon  escient,  et 
surtout  et  encore  une  fois  qu^il  les  critique  sans  se 
réclamer  de  sa  propre  hypothèse  comme  d'une  vérité 
acquise  et  démontrée.  En  toute  sincérité,  nous  croyons, 
quant  à  nous,  avoir  satisfait  à  cette  exigence. 

Et  par  là_,  enfîn^  on  voit  ce  qu'il  faut  penser  de  cette 
autre  remarque  :  «c'est  perdre  son  temps,  semble-t-il,  que 
de  prétendre  réfuter  le  kantisme  en  expliquant  la  connais- 
sance avec  des  objets,  puisque  le  kantisme  soutient  préci- 
sément que  la  position  de  l'objet  résulte  de^  lois  de  la 
connaissance  ».  —  Oui,  répondrons-nous,  s'il  est  convenu 
d'avance  que  l'idéalisme  kantien  est  le  vrai  —  de  quoi, 
manifestement,  il  ne  peut  être  question  ;  non,  si  l'on  ne 
se  propose  que  d'expliquer  la  connaissance  elle-même, 
ou  plus  exactement  le  double  caractère  qui  l'affecte  dans 
son  élément  supérieur  ^    Tel    est   en   effet  —   nous    n'y 


1.  Car  il  pourrait  arriver,  par  exemple,  qu'on  ne  pût  venir  à  bout  de 
cette  tâche  qu'en  supposant  que  c'est  Tobjet  qui  impose  sa  forme  à  la 
connaissance,  c'est-à-dire  en  revenant  au  réalisme,  qui  se  trouverait  ainsi 
justifié.  Il  n'y  aurait  guère  qu'un  moyen  de  fermer  cette  voie  à  la 
recherche  :  ce  serait  de  montrer  que  pareille  supposition  a  loge  l'ennemi 
avec  soi  ».  Mais  l'entreprise  serait  sans  doute  bien  périlleuse.  Car  enfin 
pourquoi,  à  prendre  les  choses  en  elles-mêmes,  le  sujet  déformerait-il 
l'objet  en  le  connaissant  ?  Qui  peut  bien  empêcher  que,  de  soi,  il  se 
conforme  au  contraire  à  lui,  et  que  ce  soit  même  là  le  fond  essentiel  de 
la  connaissance  ?  Et  n'est-ce  pas  à  quoi  on  est  même  obligé  d'en  venir  en 
dernière  analyse  et  malgré  tout,  nous  voulons  dire  à  reconnaître  un  état 
final  où  la  pensée  se  trouve  simplement  et,  si  nous  osions  nous  exprimer 
ainsi,  nez  à  nez  en  face  de  l'objet  qu'elle  pense,  où  l'on  ait  consé- 
quemment  d'un  côté  la  pensée  toute  seule,  de  l'autre  l'objet  tout  seul, 
celui-ci  ne  devant  plus  rien  à  celle-là,  qui  ne  fait  que  l'exprimer  alors 
dans  son  intégrité  inaltérée  ?  Un  philosophe  contemporain  nous  paraît 
avoir  réussi  à  l'établir,  «  si  loin  qu'on  étende  le  domaine  du  relativisme, 
il  reste  toujours  une  barrière  où  il  faut  qu'on  s'arrête  ;  il  n'en  est  pas 
moins  vrai  qu'il  arrive  un  moment  où  tout  acte  de  connaissance  se  sépare 
en  deux  termes  très  distincts  :  d'un  côté  ce  qui  perçoit,  de  l'autre  ce  qui 
est  perçu.  Qu'on  multiplie  autant  qu'on  voudra  le  nombre  des  formes  que 
la  connaissance  mêle  à  ce   qu'elle    appréhende,  il  se  trouve  toujours  un 


20  imvx   PAiniKs  :    i'autii;   docthinau*: 

insisU'roris  jamais  assez  —  le  riKjtir  ori^irKîi  de  i'Iiypollièsi; 
kantienne  ;  telle  est  la  raison  [)oijr  laf|uellc  Kant  suj)|)Osa 
que  la  position  de  Tobjet  résulte  d'une  nécessité  fonction- 
nelle de  l'esprit.  Or  cette  interprétation,  il  reste  à  (m 
vérifier  la  valeur  ;  et  s'il  est  vrai  que^  pour  ce  faire^  nous 
serions  mal  venus  à  ériger  en  thèse  absolue  le  système 
opposé,  on  n'est  pas  plus  fondé  à  la  poser  elle-même  en 
principe  pour  écarter  la  critique  que  nous  en  instituons. 


C.   —    DIVISION    GENERALE 


Quant  à  la  division  générale  de  la  présente  étude,  elle 
n'a  guère  besoin  d'être  justifiée. 

Dans  une  première  partie^  de  caractère  plutôt  histo- 
rique ou  proprement  doctrinal,  nous  exposerons  en  détail 
la  doctrine  thomiste  de  la  connaissance  intellectuelle. 
Nous  proposant  pour  but  final  son  adaptation  aux 
exigences  du  problème  critique,,  nous  devrons  naturelle- 
ment nous  appesantir  sur  ceux  de  ses  points  qui  intéressent 
davantage  ce  but  (chap.  I  à  V). 

La  seconde  partie  sera  consacrée  au  problème  critique 
lui-même.  Après  quelques   courtes   observations  sur  les 


dernier  site  d'où  elle  ne  fait  plus  que  saisir  son  objet,  d'où  elle  le  saisit 
comme  il  est.  »  (C.  Piat,  Vidée,  p.  6).  On  ne  voit  donc  pas  pour  quelle 
raison,  absolument  parlant,  on  ne  pourrait  penser  Tobjet  qu'en  le  déna- 
turant. Autrement  dit,  l'idée  d'une  connaissance  conçue  comme  un 
simple  redoublement  idéal  de  la  chose  n'enveloppe  aucune  contradiction  : 
elle  n'en  enveloppe  certainement  pas  plus  que  l'idée  opposée,  à  savoir  de 
la  chose  conçue  comme  un  dédoublement  et  une  objectivation  de  la 
connaissance.  Autrement  dit  encore,  Ihypothèse  suivant  laquelle  c'est  le 
sujet  qui  s'assimile  à  l'objet,  est  tout  aussi  concevable  que  l'hypothèse 
adverse,  suivant  laquelle  c'est  l'objet  qui  s'assimile  au  sujet.  11  ne  parait 
donc  pas  qu'il  y  ait  rien  à  tirer  de  là  en  laveur  de  celle-ci. 


ET    PARTIE    CRITIQUE  21 

rapports  du  réalisme  thomiste  avec  l'idéalisme  en  général, 
observations  qui  compléteront  d'ailleurs  la  première 
partie",  elle  abordera  la  comparaison  de  ce  réalisme  avec 
l'idéalisme  kantien.  Et  elle  envisag-era  successivement, 
pour  instituer  cette  comparaison,  les  deux  problèmes 
partiels  dans  lesquels  l'idéalisme  kantien  a  dédoublé  le 
problème  critique  total,  le  problème  de  la  science  et  le 
problème  de  la  croyance.  C'est  surtout  par  rapport  au 
premier  que  nous  aurons  à  utiliser  la  théorie  thomiste 
de  l'universel  et  de  l'abstraction,  comme  c'est  plutôt  à 
propos  du  second  qu'interviendra  la  doctrine  de  Tanalog-ie 
(chap.  VI  à  VllI). 


PREMIERE     PARTIE 


EXPOSÉ    DU    REALISME   THOMISTE 


CHAPITRE     I 


VUE  D'ENSEMBLE  DE  LA  DOCTRINE  THOMISTE 


SOMMAIRE 

I.  Principe  général  de  la  théorie.  —  Rapport  à  l'anthropologie  et  à  la  métaphysique 
générale  de  l'auteur.  —  II.  Distinction  de  deux  moments  dans  l'opération 
intellectuelle:  abstraction  et  universalisation  proprement  dite.  —  III.  Distinc- 
tion parallèle  de  deux  pouvoirs  intellectuels  :  intellect  actif  et  intellect  passif.  — 
Que  le  second  seulement  connaît  au  pied  de  la  lettre,  le  premier  ne  faisant  que 
réaliser  une  condition  de  la  connaissance.  —  IV.  Développement  de  la  même 
idée  dans  son  rapport  à  la  théorie  générale  de  la  connaissance.  —  V.  Origine 
des  principes  premiers.  —  U habitas  naturalis  principiorum.  —  VI.  Nature 
discursive  de  notre  savoir  humain.  —  VIL  Conséquence  de  tout  ce  qui  précède  : 
caractère  analogique  de  notre  connaissance  du  suprasensible,  surtout  du  supra- 
sensible  divin.  —  VIII.  Division  générale  de  la  première  partie. 


I 


«  Notre  connaissance  naturelle  a  pour  point  de  départ 
obligé  le  sens,  mais  dans  la  réalité  perçue  par  le  sens 
l'entendement  découvre  beaucoup  de  choses  qui  échappent 
au  sens   lui-même^»,   ce  double  principe  domine  toute 


1.  s.  theol.,  I  p.,  q.  XII,  a.  12:  Naturalis  nostra  cognitio  a  sensu 
principiura  sumit  (I,  46).  —  Ibid.  q.  LXXXVIII,  a,  4  :  tamen  in  re  appre- 
hensa  per  sensum  intellectus  multa  cognoscit,  quae  sensus  percipere  non 
potest  (I,  308).  — Cf.  De  Verit.,  q.  X,  a.  6  ad  2  :  Pro  tanto  dicitur  cognitio 
mentis  a  sensu  originem  habere,  non  quodomne  illud  quod  mens  cognoscit 
sensus  appréhendât,  sed  quia  ex  his  quae  sensus  apprehendit  mens  in 
aliqua  ulteriora  manuducitur  (IX,  164). 


26        piuN(:[i»r<:  (,mÎA\AL  :   uaitomt  a   L'A.\Tmu)j»(>f.()(;ii: 

l'idéolog-io  de  saint  Thomas^  cl  il  va  d'ailIrHirs  de  soi,  umi 
fois  admises  ranlhro{)olog'ie  el  rricme  la  rnélapliysique 
générale  auxquelles  il  correspond  :  car  le  mode  de  fonc- 
lionnemenl  d'une  puissance  quelconque  est  dans  une 
relation  nécessaire  avec  cette  puissance  même  et  avec  la 
constitution  essentielle  de  l'être  dont  elle  émane  ^  Véritable 
trait  d'union  entre  les  deux  créations^  matérielle  et  invi- 
sible ^^  l'homme  participe  de  la  nature  de  Tune  et  de  l'autre. 
Tout  en  animant  le  corps  dont  elle  est  la  forme  substan- 
tielle ^y  l'âme  humaine  le  dépasse  par  une  subsistance  et 
une  activité  propres  qui  constituent  à  la  lettre  sa  spiri- 
tualité ^.  Voilà  pourquoi,  si  elle  soutient  avec  lui  et,  par 
lui,  avec  le  monde  corporel  en  g'énéral  un  étroit  rapport 
de  dépendance,  en  elle-même  pourtant  et  dans  son  opé- 
ration supérieure  elle  reste  affranchie  de  ce  lien  ^  :  ce  qu'elle 
emprunte  à  Texpérience,  ce  sont  les  objets  de  sa  pensée, 


i.  In  lib.  de  Mem.  et  Reminisc.  lect.  21  :  Operatio  proportionatur 
virtuti  et  essentiae  (XX,  200). 

2.  De  Anim.,ai.  1  :  Anima  humana  est  in  confinio  corporalium  et  sepa- 
ratarura  substantiarum  constituta  (VIII,  467). 

3.  S.  theoL,  I  p.,  q.  LXXVI,  a.  6  ad  3  :  Anima  intellectiva  corpori 
unitur  ut  forma  (I,  295).  —  Cf.  Ibid.,  a,  1  :  Hoc  principium  quo  primo 
inteiligimus,  sive  dicatur  intellectus  sive  anima  intellectiva,  est  forma 
corporis  (I,  288). 

4.  De  Spirit.  créât.,  a.  2:  Anima  humana  habet  operationem  omnino 
excedentem  materiam,  quae  non  fit  per  organum  corporale,  scilicet 
intelligere.  Et  quia  esse  rei  proportionatur  ejus  operationi,  cum  unum- 
quodque  operetur  secundum  quod  est  ens,  oportet  quod  esse  animae 
humanae  superexcedat  materiam  corporalem  et  non  sit  totaliter  compre- 
hensum  ab  ipsa,  sed  tamen  aliquo  modo  attingatur  ab  ea.  Inquantum 
igitur  supergreditur  esse  materiae  corporalis,  potens  per  se  subsistere  et 
operari,  anima  iiumana  est  substantia  spiritualis. . .  etc.  (VIII,  432).  — Cf. 
De  Anini.,  a.  1  :  In  anima  rationali  considerari  oportet  quia  in  ejus  pro- 
pria operatione  non  est  possibile  communicare  aliquod  organum  corporale; 
ut  sic  aliquid  corporeum  sit  organum  intelligendi,  sicut  oculus  est  orga- 
num videndi.  Et  sic  oportet  quod  anima  intellectiva  per  se  agat,  utpote 
propriam  operationem  habens  absque  corporis  communione.  Et  quia 
unumquodque  agit  secundum  quod  est  actu,  oportet  quod  anima  intel- 
lectiva habeat  esse  per  se  absolutum  non  dependensa  corpore  (VIII,  4671. 

5.  S.  theoL,  I  p.,  q.  LXXV,  a.  2  :  Ipsum  igitur  intellectuale  principium, 
quod  dicitur  mens  vel  intellectus,  habet  operationem  per  se  cui  non 
communicat  corpus  (I,  283). 


RAPPORT    A    LA    METAPHYSIQUE  27 

plus  exactement,  ce  qu^elledoità  l'expérience,  c'est  d'entrer 
en  commerce  avec  les  premiers  objets  de  sa  pensée  ;  mais 
sa  pensée  n'en  demeure  pas  moins  autonome  en  soi  ^ 

A  cette  première  raison,  prise  de  la  nature  du  «  composé 
humain  ))^  vient  s^en  joindre  une  autre,  tirée  parallèlement 
des  rapports  du  sensible  et  de  l'intelligible,  cet  objet 
même  de  la  pensée.  Les  natures  universelles  ne  subsistent 
pas  en  elles-mêmes  dans  un  monde  transcendant^,  dont 
celui  de  l'expérience  ne  serait  qu'une  sorte  de  vacillant 
reflet  ou,  moins  encore,  d'ombre  inconsistante  ^.  Elles 
sont  bien,  il  est  vrai,  éternellement  présentes  à  l'enten- 
dement infini,  qui  fonde  en  les  concevant  de  la  sorte  leur 
possibilité  absolue  ^.  Mais  elles  n'existent  réellement  que 
dans  les  êtres  particuliers  ^,  où  l'acte  créateur  les  dépose, 
pour  ainsi  dire^  comme  autant  de  principes  substantiels  ^, 
particularisées  dès  lors  avec  chacun  d'eux  et  en  chacun 
d'eux  ^,  et  ne  retenant  plus  qu'une  unité  tout  idéale,  à 


1.  s.  theoL,  I.  p.,  q.  LXXV,  a.  2  ad  3  :  Corpus  requiritur  ad  actionem 
intellectus,  non  sicut  organum  quo  talis  actio  exerceatur,  sed  ratione 
objecti  (I,  283).  —  Cf.  De  Anim.,  a.  10  :  Intelligere  autem  non  est  actus 
alicujus  organi  corporalis  (VIII,  497).  —  De  Spirit.  créât.  :  Intelligere 
autem  non  potest  esse  per  organum  corporale  (VIII,  454).  —  In  III  de 
Anim.  lect.  4:  Intelligere  autem  non  est  aliquid  corporeum  (XX,  108). 

2.  De  Verit.,  q.  X,  a.  6:  Quidam,  ut  Platonici,  posuerunt  formas  rerum 
sensibilium  esse  a  materia  separatas,  et  per  earum  participationem  a 
materia  sensibili  effici  individua  in  natura...  etc.  Sed  tiaec  positio  non 
videtur  rationabilis  (IX,  163-4).  —  Cf.  S.  theoL,  I  p.,  q.  LXXXIV,  a.  3 
(I,  331). 

3.  S.  theoL,  I  p.,  q.  XV,  a.  2  :  Unaquaeque  creatura  habet  propriam 
speciem  secundum  quod  aliquo  modo  participât  divinae  essentiae  simili- 
tudinem.  Sic  igitur,  inquantum  Deus  cognoscit  suam  essentiam  ut  sic 
imitabilem  a  tali  creatura,  cognoscit  eam  ut  propriam  rationem  et  ideam 
hujus_  creaturae  (I,  71).  —  Ibid.,  q.  XLV,  a.  3  :  Oportet  ergo  dicere  quod 
in  divina  sapientia  sint  rationes  omnium  rerum,  quas  supra  diximus 
Ideas,  i.  e.  formas  exemplares  in  mente  divina  existentes  (I,  182). 

4.  S.  theol.,  1  p.,  q.  LXXXV,  a.  2  ad  2  :  Ipsa  natura,  cui  acoidit 
intelligi,  non  est  nisi  in  singularibus  (I,  338). 

5.  Actifs  ou  passifs.  —  Cf.  S.  theoL,  I  p.,  q.  CXV,  a.  2  ad  1  :  Virtutes 
activae  et  passivae  rerum  naturalium  deducuntur  a  rationibus  idealibus, 
a  quibus   sunt  rébus  creatis  indita  (I,  440). 

6.  De  Ente  et  Essent.  c.  4  :  Natura  in  singularibus  habet  multiplex 
esse  secundum  diversitatem  singularium  (XVI,  333). 


28  SVNTlji:SK    dks   dkux    considkjiatio.ns 

savoir  leur  conimuriaiité  riicmc  (Je  resscirii)lar)C(3  avec  Tifr- 
cliélype  divin,  universelles  en  [)iiissance  el  non  plus  en 
acte  ^  El  dès  lors  aussi,  c'est  de  là,  c'est  de  ces  êtres  par- 
ticuliers du  monde  empirique,  que  notre  [)ensée  humaine 
peut  seulement  les  extraire  par  l'effort  de  son  analyse 
rationnelle  ^. 

Les  deux  considérations^  comme  on  le  voit,  finissent 
par  se  rejoindre.  Ce  qui  résulte  pour  notre  âme  de  son 
union  substantielle  avec  le  corps  et  tout  ensemble  de 
l'immanence  potentielle  de  l'intellig-ible  dans  le  sensible^ 
c'est  la  nécessité  de  passer  par  le  sensible  pour  atteindre 
l'intellig-ible  ^  ;  mais  ce  qui  résulte  de  sa  spiritualité  ou  de 
son  indépendance  foncière  à  Tégard  du  corps^  c'est  cette 
vertu  même  d'atteindre  l'intelligible  par  delà  le  sensible  ^: 
naturalis  nostra  cognitio  a  sensu  principium  surnit;  tamen 
in  re  apprehensa  per  sensum  intellectus  multa  cognoscit, 
quae  sens  us  percipere  non  potest. 


1.  De  Spirit.  créât.,  a.  4:  UniVersalia  non  subsistunt  nisi  in  sensi- 
bilibus,  quae  non  sunt  intelligibilia  actu  (VIII,  453).—  Quodlib.  VIII,  a. 
3  :  Universalia  in  sensibilibus  subsistentia  non  sunt  intelligibilia  actu. 
Phantasmata  non  ex  seipsis  sufficiunt  ad  movendum  intellectum,  cum 
sint  in  potentia  intelligibilia  (IX,  573). 

2.  S.  theol.,  I  p.,  q.  LXXIX,  a.  3  :  Oportet  ponere  virtutura  activam  ex 
parte  intellectus,  quae  faciat  intelligibilia  in  actu  per  abstractionem 
specierum  a  conditionibus  individuantibus  (I,  310). 

3.  In  lib.  de  Mem.  et  Reminisc,  lect.  2  :  Operatio  proportionatur 
virtuti  et  essentiae  :  intellectivum  autem  hominis  est  in  sensitivo,  et 
ideo  propria  ejus  operatio  est  intelligere  intelligibilia  in  phantasmatibus 
(XX,  200).  —  S.  theol.,  I  p.,  q.  LXXXIV,  a.  7  :  Impossibile  est  intellectum 
secundum  praesentis  vitae  statum,  quo  passibili  corpori  conjungitur, 
aliquid  intelligere  in  actu  nisi  convertendo  se  ad  phantasmata  (I,  335). 

4.  S.  theol.,  1  p.,  q.  XII,  a.  4  :  Intellectus  non  est  actus  alicujus  organi 
corporalis.  Unde  per  intellectum  connaturale  est  nobis  cognoscere 
naturas  in  universali  [c'est-à-dire  précisément  l'intelligible]  (I,  40).  —  On 
trouve  les  deux  raisons  réunies  ibid.  q.  LXXXV,  a.  1  :  Intellectus 
humanus  non  est  actus  alicujus  organi  {spiritualité),  sed  tamen  est 
quaedaem  virtus  animae  quae  est  forma  corporis  {union  substantielle  avec 
Vorganisme)  ;  et  ideo  proprium  ejus  est  cognoscere  formani  {flntelliriible) 
in  materia  quidem  corporali  individualiter  existentem  [immanence  de 
l'intellifiible  dans  le  sensible),  non  tamen  prout  est  in  tali  materia,  sed 
cognitione  immateriali,  universali  ac  necessaria  [Cf.  ibid.,  q.  LXXXIV, 
a.  1]  (I,   336  et   329). 


DEUX    MOMENTS    DANS    l/oPERATlON    INTELLECTUELLE  29 


II 


Et  voici  en  substance  comnient  elle  l'atteint.  De  la 
sensation,  ou  plutôt  de  l'imag-e  ( phantasma)  qui  la  pro- 
longe ou  la  reproduit  et  qui,  comme  elle^  représente  l'objet 
particulier  dans  sa  particularité  même,  avec  les  détermi- 
nations temporelles  et  spatiales,  entre  autres^  qui  consti- 
tuent pour  nous  l'individualité  ^,  se  dég-ag-e,  sous  l'influence 
de  la  pensée,  par  une  sorte  d'élimination  radicale  de  ces 
déterminations  ou^  ce  qui  revient  au  même,  de  notes  indi- 
viduantes,  le  type  essentiel  de  l'objet,  ou  plutôt  encore  de 
la  classe  à  laquelle  il  appartient  ^.  C'est  le  premier  moment 
ou  aspect  de  l'opération  g-énéralisatrice,  qu'on  appelait 
dans  rÉcole  abstraction  ^.  Elle  a  donc  pour  effet  propre 
Tactualisation  de  l'intelligible  ^^  que  les  images  ne  contien- 
nent   qu'en    puissance  ^,    ce    qui    lui    permet   d'agir   sur 


1.  De  Verit.,  X,  a.  5  :  Virtutes  sensitivae  recipiunt  formas  a  rébus  in 
orgaao  corporali  et  sic  recipiuntur  sub  determinatis  dimensionibus  et 
secundum  quod  ducunt  in  cognitionern  singularis  (IX,  162). 

2.  De  Ente  el  Essent.,  c.  4  :  Ratio  speciei  accidit  naturae  secundum  iJlud 
esse  quod  habet  in  intellectu.  Ipsa  enim  natura  habet  esse  in  intellectu 
abstractum  ab  omnibus  individuanlibus  et  habet  rationem  uniformem  ad 
omnia  individua  quae  sunt  extra  animam  (XVI,  333).  —  Cf.  In.  Il  de 
Anim.,  lect.  12  :  Ista  autem  natura,  cui  advenit  intentio  universalitatis, 
puta  natura  hominis,  habet  duplex  esse  :  unum  quidem  materiale,  secun- 
dum quod  est  in  mateiia  naturali,  aliud  autem  immateriale,  secundum 
quod  est  in  intellectu.  Secundum  igitur  quod  habet  esse  in  materia  naturali, 
non  potest  ei  advenire  intentio  universalitatis,  quia  per  materiam  indivi- 

duatur  ;  advenit    ei    igitur   universalitatis,    intentio dum    intellectus 

apprehendit  naturam  communem  praeter  principia  individuantia. . .  in 
quantum  intelligit  naturam  speciei,  non  intelligendo  individualia  prin- 
cipia (XX,  68). 

3.  S.  theoL,  I  p.,  q.  LXXXV,  a.  1  ad  1  :  Hoc  est  abstrahere  (universale  a 
particulari),  considerare  scilicet  principia  speciei  absque  consideratione 
individualium  principiorum,  quae  per  phantasmata  repraesentantur  (I,  337). 

4.  Cf.  S.  theoL,  Ip.,  q.  LXXXIV,  a.  6.  La  pensée  facit  intelligibilia  actu 
per  modum  abstractionls  cujusdam  (I,  334).  —  Ibid.,  q.  LIV,  a.  4  ad  2: 
illuminât  intelligibilia  in  poteniia  inquantum  per  abstractionem  facit  ea 
intelligibilia  actu  (I,  216). 

5.  De  SpiriL  créai.,  a.  4  :  Universalia  non  subsistunt  nisi  in  sensi- 
bilibus,  quae  non  sunt  intelligibilia  actu  (VIII,  453). 


30  AiJS'i  MAC'iio.N   i:r   i.mvki'.samsaiion 

l'inlolIig-eDce,  (jiii  peut  ainsi  le  (x^nser  (*Jïcctivern/înt  ^. 
b]llc  ne  l(î  [)ens(3  tout  d'abord  (\n(tn  compréhension  '^  ; 
mais  la  mémo  opération  s'élant  reproduite  [>lusieurs  fois, 
la  réflexion  ne  tarde  pas  à  remarcjuer  l'identité  de  ce  type 
intelligible  dans  tous  les  cas  du  môme  g-enre  '^  :  il  est  alors 
pensé  en  extension,  à  titre  d'universel  proprement  dit  ou 
d'unité  rationnelle  des  multiples  sensibles  ^.  C'est  l'autre 
as[)ect  ou  moment,  beaucoup  plus  complexe  d'ailleurs^  de 
l'opération  g-énéralisatrice,  que  nous  appellerons^  faute  d'un 
terme  mieux  approprié,  V universalisation  au  sens  rig-ou- 
reux  du  mot  ^.  Elle  a  donc  pour  effet  propre  la  conception 
de  l'intellig-ible,  c'est-à-dire  de  l'universel  lui-même^ 
actualisé  par  l'abstraction. 

111 

Tout  ce  processus  implique  évidemment  la  présence 
dans  l'âme  d'un  double  pouvoir  :  i°  celui  d'isoler  les 
éléments  spécifiques  ou  proprement  intelligibles  des 
natures  individuelles^  pour  les  faire  apparaître  dans 
Tactualité  de  leur  pure  notion  idéale  ;  2°  celui  de  les  penser 
ainsi  dégagés  et  d'y  ajouter  leurs  relations  ou  propriétés 


1.  Quodiib.  VIII,  a.  3  :  Phantasmata  ad  hoc  non  suffîciunt  quod 
moveant  intellectum,  cum  sint  in  potentia  intelligibilia,  intellectus  autem 
non  moveatur  nisi  ab  intelligibilibus  in  actu  (IX,  573). 

2.  De  Anim .,  a.  4  :  Quantum  ad  id  tantum  quod  per  se  pertinet  ad  natu- 
rarn  [intelligibilis]  (VIII, 477).  —  De  Ente  et  Essent.,c.  4  :  El  quod  convenit 
sibi  secundum  quod  hujasmodi.  —  Natura  secundum  propriam  conside- 
rationem,  scilicet  absolutam  (XVI,  333). 

3.  In  II  Poster.  Analyt.^  lect.  20  :   Ex  memoria  multoties  facta  circa 

eamdem   rem   fit  experimentum cum  ratiocinatione  circa  particularia, 

per  quam  confertur  unum  ad  aliud,  habens  rationem  uniformem  ad  omnia 
individua  (XVIII,  224). 

4.  De  Anim.,  a.  4  :  Intelligit  enim  aliquid  quasi  unum  in  multis  et  de 
multis  (VIII,  476). 

5.  In  II  Poster.  Annlyt.,  lect.  20:  Si  enim  accipiantur  multa  singularia, 
quae  sunt  indilîerentia  quantum  ad  aliquid  unum  in  eis  existons,  illud 
secundum  quod  non  dilTerunt,  ab  anima  acceptum,  est  universale  (XVlll, 
225). 


DISTINCTION    PARALLELE    DE    DEUX    INTELLECTS  31 

log-iques.  Le  premier  est  l'intellect  agent*;  le  second  est 
l'intellect  possible  ou  passif  ^  Le  premier  se  rapporte  à 
l'abstraction^  l'autre  à  l'universalisation  proprement  dite^ 
telles  qu'on  les  a  ci-dessus  définies  l'une  et  l'autre. 

Il  faut  insister  sur  cette  distinction  de  deux  pouvoirs 
intellectuels^  ou  plutôt  sur  ce  rapport  établi  entre  l'un  et 
l'autre  et  les  deux  moments  de  l'opération  intellectuelle 
totale.  Dans  le  premier  des  deux  cas  précités^  c'est-à-dire 
par  l'abstraction  même,  l'universel  (ou  l'intelligible)  n'est 
pas^  en  toute  exactitude,  conçu  ou  conim:  il  n'est  que  mis 
à  même_,  en  s'émancipant  des  particularités  sensibles  qui 
le  voilaient  au  regard  de  notre  esprit^  d'exercer  sur  celui- 
ci  son  action  et  de  le  déterminer  à  la  connaissance  ^.  Si 
l'on  peut  risquer  cette  formule,  il  n'est  point  par  là  repré- 
senté, mais  seulement  présenté.  Et  il  n'est  représenté  ou 
conçu  que  dans  le  second  cas^,  lorsque,  sollicité  par  son 
action  ou  informé  par  lui,  l'esprit  le  redouble  idéalement 
en  lui-même  et  l'exprime  par  un  concept  ^,  On  voit  la 
suite  :  l'intellect  agents  qui  intervient  dans  le  premier  cas. 


1.  In  II  Poster.  Analyt.,  lect.  20:  Cum  sensu  oportet  praesupponere 
talem  naturam  animae,  quae  possit  pati  hoc,  i.  e.  sit  susceptiva  cognitionis 
universalis  ;  quod  quidem  fit  per  inteiiectam  possibilem  ;  —  et  iterum 
quod  possit  agere  hoc,  per  intellectum  agenterp,  qui  facit  intelligibilia 
actu  per  abstractionem  universalium  a  sino-ularibus  (XVIII,  225).  —  Cf.  De 
Verit.,  q.  X,  a.  6:  Cum  mens  nostra  comparatur  ad  res  sensibiles  quae 
sunt  extra  animam,  invenitur  se  habere  ad  eas  in  duplici  habitudine,  Uno 
modo  ut  actus  ad  potentiam,  inquantum  scilicet  res  quae  sunt  extra 
animam  sunt  intelligibiles  in  potentia  ;  et  secundum  hoc  ponitur  in  ea 
intellectus  agens,  qui  faciat  intelligibilia  actu.  Alio  modo,  ut  potentia  ad 
actum,  prout  scilicet  in  mente  nostra  formae  rerum  determinatae  sunt  in 
potentia  tantum  ;  et  secundum  hoc  ponitur  in  anima  nostra  intellectus 
possibilis,  cujus  est  recipere  formas  a  rébus  sensibilibus  abstractas, 
factas  intelligibiles  actu  per  lumen  intellectus  agentis  (IX,  164). 

2.  De  Anim.,  a.  4:  Oportet  ponere,  praeter  intellectum  possibilem, 
intellectum  agenlem,  qui  faciat  intelligibilia  actu,  quae  moveant  intel- 
lectum possibilem;  facit  autem  ea  per  abstractionem  a  conditionibus  quae 
sunt  principia  individuationis  (VIII,  477). 

3.  Contra  Genl.,  I,  53:  Intellectus  per  speciem  rei  formatus  intelligendo 
format  in  seipso  quandam  intentionem  rei  intellectae.  Haec  autem  intentio 
intellecta  est  aliud  a  specie  intelligibili,  quae  facit  intellectum  in  actu 
(V,  38). 


82  RÔLE    PUKCIS    UK    CHACCJN     DKS    DKI  X     INTKLLECFS 

réalise  beauconp  plutôt  la  condition  immédiate  de  la 
connaissance  intellectuelle  (ju'il  n'est  par  lui-même  le 
siège  de  celte  connaissance  ^  ;  et  c'est  à  l'intellect  possible, 
qui  entre  en  exercice  dans  le  second  cas,  que  revient  à 
proprement  parler  ce  rôle  ^. 

Une  autre  conséquence,  parallèle  à  la  première^  c'est 
que  l'abstraction,  si  dii  moins  Ton  entend  par  ce  mot  la 
part  précise  de  l'intellect  agent,  ne  coïncide  pas  exacte- 
ment avec  la  représentation  intellectuelle,  comme  nous 
dirions  aujourd'hui.  Car,  en  tant  qu'opération  proprement 
cog-nitive^  celle-ci  est  le  fait  de  l'intellect  possible  ;  et 
l'abstraction  n'est  en  elle-même  qu'une  opération  logi- 
quement préliminaire ,  qui  prépare  ou  rend  possible 
cette  opération  intellectuelle  bien  plus  qu'elle  ne  la 
constitue  formellement. 

11  pourra  sans  doute  arriver  qu'on  en  parle  plus  d'une 
fois  comme  d'une  connaissance  proprement  dite  ^  ;  mais 
c'est  par  une  extension  de  son  sens  strict  et  limitatif  qu'il 
est  facile  de  justifier.  Les  deux  actions,  en  efFet^,  celle  de 
l'intellect  agent  et  celle  de  l'intellect  possible^,  concourent 
avec  une  égale  nécessité  à  l'intellection  complète  et  par- 
faite, qui  en  est  la  synthèse  indissoluble  ^  ;  elles  sont  donc 
liées  l'une  à  l'autre  par  une  véritable  loi  de  coexistence,  la 


1.  Contra  Gent.,  II,  76  :  Intellectus  agens  non  facit  species  intelli- 
gibiles  actu  ut  ipse  per  eas  intelligat,  sed  ut  per  eas  intelligat  intellectus 
posHibilis  (V,  130).  —  De  Veril.,  q.  X,  a.  6  :  Intellectus  possibilis  est 
recipere  formas  a  rébus  sensibilibus  abstractas,  factas  intelligibiles  actu 
per  lumen  intellectus  agentis  (IX,  164). 

2.  In  III  De  Anim.,  lect.  7:  Intellectus  possibilis  est  quo  homo,  for- 
maliter  loquendo,  intelligit  (XX,  117). 

3.  V.  g.  lorsque  saint  Thomas  écrit  (S.  theoL,  I  p.,  q.  LXXXV,  a.  1 
ad  1)  :  Hoc  est  abstrahere,  considerare  scilicet  naturam  speciei  absque 
consideratione  individualiura  principiorum  (I,  337). 

4.  De  Verit.,  q.  X,  a.  8  ad  11  :  In  omni  actu  quo  homo  intelligit 
concurrit  operatio  intellectus  agentis  et  intellectus  possibilis  (IX,  171).— 
Cf.    De  Ariim.,  a.    4  ad  8  :  Duorum    intellectuum,    scilicet   possibilis    et 

agentis,    sunt   duae    actiones non    tamen   spquitur    quod   sit    duplex 

intelligere   in   homine,    quia    ad   unum    intelligere    oportet    quod  utraque 
istarum   actionum  concurrat  (VUl,  478). 


RAPPORT  A  LA   THEORIE  GÉiNÉrALE  DE  LA    CONNAISSANCE     33 

première  entraînant  la  seconde  comme  sa  conséquence 
inévitable,  la  seconde  supposant  la  première  comme  sa 
condition  rigoureuse.  Ainsi_,  c'est-à-dire  avec  ce  prolon- 
g-ement  naturel  qui  est  la  conception  formelle  de  Tintelli- 
gible,  l'abstraction  en  particulier  peut-elle  être  considérée 
comme  équivalant  à  l'intellection  complète  et  parfaite 
elle-même.  On  n'a  plus  alors  en  vue  la  seule  inlervention 
de  l'intellect  agents  mais  on  sous-entend  avec  elle  celle  de 
l'intellect  possible  ;  et  ce  sont  les  deux  intellects  à  la  fois 
que  désigne  en  pareil  cas  le  terme  unique  d'intelligence. 


IV 


Considérons  la  même  idée  d'un  autre  point  de  vue^  par 
rapport  à  la  théorie  générale  de  la  connaissance.  Existant 
d'abord  à  l'état  de  simples  puissances,  nos  facultés  de 
connaître  ne  s'actualisent  ou  n'entrent  en  exercice  que  sous 
l'influence  d'un  objet  actuel  lui-même,  qui^  en  leur  impri- 
mant sa  forme,  se  les  assimile^  qui,  en  les  «  informant  ))^ 
les  conforme  aussi  nécessairement  à  lui.  C'est  la  phase 
passive  de  la  connaissance  ;  et  cette  forme  de  l'objet  reçue 
dans  le  sujet  est  ce  que  l'on  appelait  au  moyen  âge 
((  l'espèce  impresse  ^  ».  Ainsi  déterminées,  elles  agissent 
pour  leur  compte,  et  leur  opération  a  pour  résultat  une 
représentation  intérieure  qui  les  exprime  telles  qu'elles 
sont  et  qui,  par  là  même^  puisqu'elles  sont  devenues  alors 
semblables  à  l'objet,  exprime  également  l'objet  tel  qu'il 
est  ^.   C'est  la   phase  active  de  la  connaissance  ;  et  cette 


1.  Cf.-V.  g.  In  I  Sent.,  dist.  XXXIV,  q.  3,  a.  1  ad  4:  Est  quaedam  assi- 
milatio  per  infonnationem,  quae  requiritur  ad  cognitionera. . .  Haec  autem 
informatio  non  potest  fieri  nisi  per  species  (VI,  277).  —  Cf.  8.  IheoL, 
I  p.,  q.  LXXYI,  a.  2  ad  4:  Cognitio  fît  secundum  assimilationem  cognoscentis 
ad  rem  cognitam  (I,  291).  —  Cf.  De  Verit.,  q.  I,  a.  1  (IX,  6).  — 
Contra  Cent,  1,  53  (V,  38). 

2.  Contra  Cent.  I,  53:  Intellectus  per  speciem  rei  formalus  intelligendo 
format   in  seipso   quamdara   intentionem    rei    intelleclae,   quae  est   ratio 


34  ESPKCI^:    IMPRKSSK    KT    KSvkCE    KX[»IU<:SSK 

représenlalion  de  l'objel.  engen(Jréc  [)ar  le  suj(3l  est  ce  que 
les  anciens  doclenrs  a[)[)elaienl  a  l'espèce  expresse  »  ce 
(jue  nous  appellerions  nous-inenrïes  l'imag-e  ou  l'idée.  11 
faut  bien  remarquer  que  celle-ci  n'est  pas  le  terme  de  la 
connaissance  en  tant  que  telle,  du  moins  lorsque  cette 
connaissance  est  directe,  mais  qu'elle  en  est  seulement  le 
moyen;  elle  n'est  pas  ce  qui  est  connu,  mais  ce  par  quoi 
l'on  connaît  :  ce  qui  est  connu^  le  vrai  terme  de  la 
connaissance,  c'est  l'objet^,  que  Tesprit  atteint  en  lui- 
même  à  travers  cette  représentation  ou  espèce  ^  Supposez 
un  miroir  dont  les  dimensions  coïncideraient  exactement 
avec  celles  du  corps  qui  s'y  reflète  et  qui,  par  suite, 
échapperait  à  Tœil  pour  ne  laisser  voir  que  ce  corps  :  ainsi 
l'image  ou  Fidée  formée  dans  l'esprit  sous  l'action  et  à  la 
ressemblance  de  l'objet  se  dérobe-t-elle  en  elle-même  à  la 
connaissance  directe^  laquelle  se  pose  d'emblée  dans 
l'objet  lui-même  et  coïncide  de  tous  points  avec  lui  et 
s'absorbe  tout  entière  en  lui  -. 


{la    notion)    ipsius,    quam    exprimit    diffinitio Haec    autem  intentio 

intellecta  est  aliud  a  specie  intelligibili,  licet  utrumque  sit  rei  intellectae 
similitudo.  Per  hoc  enim  quod  species  intelligibilis,  quae  est  forma  intel- 
lectus  et  intelligendi  principium,  est  similitudo  rei  exterioris,  sequitur  quod 
inteilectus  intentionem  format  illi  rei  similem  ;  quia  quale  est  unumquodque 
talia  operatur  (Y,  38). —  Sur  ce  terme  ^'intention,  voir  infra,  p.  63,  notel. 

1.  8.  llieoL,  I  p.,  q.  LXXXV,  a.  2  :  Species  intelligibilis  se  habet  ad 
intellectum  ut  quo  intelligit  inteilectus. . .  id  quod  Intel  igitur  primo  est  res, 
cujus  species  intelligibilis  est  similitudo  (I,  338).  —  Cf.  Contra  Gent.  II,  75  : 
Habet  se  igitur  species  intelligibilis,  rccepta  in  intellectu,  in  intelligendo, 
sicul  id  quo  intelligitur,  sicut  et  species  coloris  in  oculo  non  est  id  quod 
videtur,  sed  id  quo  videmus.  Id  vero  quod  intelligitur,  est  ipsa  ratio  rerum 
existentium  extra  animam  (V,  128).  —  Non  pas  que  l'espèce  (c'est-à-dire 
l'image  ou  resp.  l'idée)  ne  puisse  devenir  elle-même  objet  de  connaissance  : 
mais  elle  ne  le  peut  devenir  que  dans  l'ordre  de  la  réflexion:  «  quia  intei- 
lectus supra  seipsum  reflectitur,  secundum  eamdem  reflexionem  intelligit  et 
suum  intelligere  et  speciem  qua  intelligit,  et  sic  species  intellecta  secun- 
dario  est  id  quod  intelligitur  {S.  theol.,  loc.  cit.). —  Cf.  Contra  Gent.  II,  75: 
Licet  autem  dixerimus  quod  species  intelligibilis  in  intellectu  possibili 
recepta  non  sit  quod  intelligitur,  sed  quo  intelligitur,  non  tamen  removetur 
quin,  per  reflexionem  quandam,  inteilectus  sei])sum  intelligat  et  suum 
intelligere  et  speciem  qua  intelligit  (V,  129). 

2.  De  nat.  verb.  intellect.  :  Est  tanquam  spéculum  in  quo  res  cernitur, 
sed  non  excedens  id  quod  in  eo  cernitur  (XVI,  180). 


DIFFÉRENCE   A    CET    EGARD    ENTRE    SENS    ET    INTELLIGENCE    35 

Voilà  donc  pour  la  connaissance  en  général.  Il  serait 
presque  superflu  d^ajouler  que  Tespcce  est  dite  sensible  ou 
intelligible  suivant  que  la  connaissance  est  sensible  elle- 
même  ou  intellectuelle.  Notons  simplement  que,  dans  le 
second  cas,  l'usage  a  prévalu  de  réserver  l'appellation 
d'espèce  à  l'espèce  impresse,  l'espèce  intelligible  expresse 
portant  d'habitude  le  nom  de  ((  verbe  mental  ^  »  :  en  consé- 
quence espèce  intelligible  désigne  toujours  la  détermination 
objective  reçue  par  l'intellect  dans  la  phase  passive  de  la 
connaissance^,  l'action  de  Tintelligible  sur  l'esprit^  ou 
plutôt  le  résultat  immédiat  de  cette  action,  à  savoir  l'infor- 
mation de  l'esprit  par  l'intelligible  ^. 

Mais  il  y  a,  de  la  connaissance  intellectuelle  à  la  con- 
naissance sensible^  une  autre  différence  qui  doit  retenir 
notre  attention  —  et  c'est  par  où  nous  reviendrons  à  la 
distinction  entre  l'intellect  agent  et  l'intellect  possible^  que 
tout  notre  dessein  n'allait  qu'à  préciser  davantage.  Le 
sensible,  dans  les  objets  de  notre  expérience^  existe  en 
acte^  et  peut  ainsi  déterminer  d'emblée  nos  sens  à  le 
percevoir.  Autrement  dit_,  lorsqu'il  s'agit  de  connaissance 
sensible,  cet  objet  actuel  qui  doit  actualiser  notre  puissance 
cognitive  pour  la  mettre  à  même  d'exercer  son  opération 
propre  se  rencontre  tel  quel  et  comme  tout  fait  dans  la 
nature  ^.  Nous  avons  déjà  vu  qu'il  n'en  va  plus  de  même 
de  l'intelligible  :  les  objets  empiriques  ne  le  contiennent 
qu'en  puissance.  Autrement  dit,  lorsqu'il  s'agit  de  connais- 


1.  s.  theol .,  Ip.,  q.  XXXIV,  a.  1  ad  2;  Id  quod  intellectus  in  concipiendo 
formatest  verbum  (1, 143).  —  De  differ.  verb.  divin,  et  human.  :  lUud  proprie 
dicitur  verbum  interius,  quod  intelligens  intelligendo  format  (XVI,  177).  — 
Cf.  De  nat.  vtrb.  inleliect.,  en  particulier  ce  texte,  qui  résume  toute 
la  doctrine  précédente  :  Anima  enim  quasi  transformata  est  in  rem  per 
speciem  {impresHP,  espèce  intelligible),  qua  agit  quidquid  agit:  unde  cum 
intellectus  ea  informatus  est,  actu  verbum  (espèce  expresse)  producit,  in 
que  rem  illam  dicit,  cujus  speciem.  habet  (XVI,  181). 

2.  Cf.  Ibid.  :  Prius  enim  natura  est  intellectus  informatus  specie  quam 
gignatur  verbum  (XVI,  181). 

3.  Cf.  V.  g.  De  Spivit.  créai.,  a.  9  :  Sensibilia  actu  sunt  extra 
aniraam.  Unde  non  est  necesse  ponere  sensum  agentem  (VIII,  452). 


'M')  KIOTOUH     suit     I.K     MOI.K     DK    CMAÇ^CK    INTKf.LKCT 

sance  inlcllectiiellc,  l'ol)j(;L  aclu(;J  donl,  l'innuence  jx^iil 
seule  faire  passer  noire  l'acuité  de  connaître  de  la  puissance 
à  l'acte  n'existe  pas  dans  les  choses  à  l'état  libre_,  pour 
ainsi  parler,  et  isolé^,  mais  il  y  est  comnfie  masqué  par  les 
éléments  inlerieurs^,  c'est-à-dire  sensibles  et  individuels^ 
et  confondu  avec  eux.  Il  ne  peut  donc  a^ir  sur  rinlellect 
(possible)  ou  actualiser  l'intellect  possible  qu'à  la  condition 
d'être  actualisé  lui-même  ;  et  telle  est  précisément^  nous 
l'avons  vu  aussi,,  la  raison  pour  laquelle  on  doit  admettre 
l'existence  en  nous  d'un  pouvoir  de  l'actualiser  de  la  sorte; 
et  c'est  ce  pouvoir  qui  a  nom  intellect  agent,  et  haec 
virtus  vocatar  intellect  us  agens  ^ 

Prenons-y  bien  garde  pourtant  :  puisque  le  résultat  de 
l'action  exercée  par  l'intelligible  sur  l'esprit  n'est  autre 
que  l'espèce  intelligible^  il  est  permis  de  dire  que  c'est 
l'intellect  agent  qui^  en  actualisant  l'intelligible^  produit 
cette  espèce.  11  la  produit,  si  l'on  peut  ainsi  s'exprimer,  en 
produisant  l'intelligible.  Partant^  l'analyse  précédente^ 
avec  sa  distinction  de  deux  phases  dans  la  connaissance  en 
général,  l'une  passive  et  l'autre  active,  ne  vaut  rigoureu- 
sement, en  matière  de  connaissance  intellectuelle^  que 
réserve  faite  de  cette  intervention  de  l'intellect  agent; 
ou  plutôt,  les  deux  ordres  de  faits  qu'elle  décrit  et  explique 
sont  postérieurs  à  cette  intervention.  Ce  qui  revient  à  dire 
qu'elle  ne  concerne  que  l'intellect  possible.  Nous  compre- 
nons mieux  que  jamais  comment  c'est  celui-ci  qui^  à  la 
lettre,  conçoit,  juge  et  raisonne^  en  un  mot  connaît  dans  le 
sens  propre  du  terme  ^,  et  que  tout  l'office  de  l'intellect 


1.  s.  tlieoL,  I  p.,  q.  LIV,  a.  4:  Naturae  rerum  immaterialium,  quas 
nos  inlelligimus,  non  subsistant  extra  animam  iramateriales  et  intelli- 
gibiles  aclu,  sed  sunt  solurn  intelligibiles  in  potentia  extra  animam 
existentes.  Et  ideo  oportuit  esse  aliquarn  virtutem  quae  faceret  illas  naturas 
inteliigibiles  actu.  Et  haec  virtus  dicitur  intellectus  agens  in  nobis  (I,  216). 

2.  Ije  Anirn.,  a.  3  :  Haec  operatio,  quae  est  intelligere,  egreditur  ab 
intcllectu  possibili  sicut  a  primo  principio  per  quod  intelligimus,  sicut 
haec  operatio,  sentire,  egreditur  a  potentia  sensitiva  (VIII,  474).  —  De 
Spirit.  créai.,  a.  10:  Judicare  est  actio  intellectus  possibilis  (VIII,  458). 


INTELLECT    POSSIBLE    ET    PRINCIPES    PREMIERS  37 

ag^eni  soit  simplement  de  mettre  en  lumière  l'objet  commun 
de  ces  diverses  opérations^  à  savoir  l'intelligible  lui-même^ 
en  un  mot  et  encore  une  fois^  de  réaliser  simplement  la 
condition  de  la  connaissance.  Saint  Thomas  a  résumé  toute 
sa  pensée  dans  ces  deux  lignes  :  «  l'action  de  l'intellect 
possible  consiste  à  recevoir  rintelligible,  et  celle  de  l'intel- 
lect agent  à  l'abstraire^  actio  intellectus  possibilis  est 
recipere  intelligibilia;  actio  intellectus  agentis  est  abstra- 
here  ea^.  n) 


Dès  lors,  puisque  Fintellect  possible  est  le  sièg-e  propre 
du  savoir^  c'est  à  l'intellect  possible  que  l'on  doit  rapporter 
en  toute  rigueur  ces  jugements  nécessaires  que  l'analyse 
retrouve  au  fond  de  tout  exercice  de  la  pensée  et  que  nos 
manuels  classiques  détaillent  et  étudient  sous  le  nom  de 
principes  premiers  ou  de  principes  directeurs  de  la 
connaissance.  Quand,  par  exemple,  la  notion  d'être  est 
une  ibis  dégagée^  cet  intellect  y  reconnaît  aussitôt  son 
identité  absolue  avec  elle-même  ou  son  incompossibilité 
totale  avec  le  non-être,  pour  l'affirmer  d'ailleurs  d'une 
manière  plus  ou  moins  explicite  :  impossibile  est  esse  et 
non  esse  simiil.  11  n'en  va  pas  autrement  du  rapport  de  la 
partie  au  tout,  ou  du  commencement  d'existence  à  la  cause, 
ou  du  mode  à  la  substance,  bref  de  tous  les  rapports  uni- 
versels^ objets  de  ces  propositions  d'évidence  immédiate 
et  intuitive  (propositiones  per  se  notae)  qui  gouvernent 
toutes  les  démarches  de  l'esprit  ^. 


1.  De  Anim.,  a.  6  ad  8  (VIIT,  478). 

2.  Cf.  In  IV  Metaph.,  lect.  5:  Propositiones  per  se  notae  sunt  quae 
statim  notis  terminis  cognoscuntur.  (Cf.  ibid.,  lect.  6:  nec  acquiruntur  per 
ratiocinationes,  sed  solum  per  hoc  quod  eorum  termini  innolesunt 
[XX,  353]).  Et  illae  i)ropositiones  sunl  prima  demonstrationum  principia 
(XX,  35^).  —  Ibid.,  lect.  6:  Hoc  principium  :  impossibile  est  esse  el  non 
esse  sirnal,  est  naturaliter    primum    in   secunda   operatione    intellectus, 


38  l/lIAJnïUS    LNNATLS    l'KINCIPIOKL'M 

C'est  cil  ce  sens  (ju'il  Faut  cnlcnclre  la  formule,  trécjuern- 
inent  employée  par  saint  Thomas,  de  possession  innée  ou 
naturelle  des  premiers  princi[)es  [habitas  innalus  aut 
nalaralis  principiorum),  ainsi  que  toutes  les  expressions 
équivalentes  ^  Elles  ne  veulent  pas  dire  que  l'ame  humaine 
apporte  avec  elle  en  naissant  ces  jug-ements  tout  faits 
comme  autant  de  lois  directrices  de  son  activité  intellec- 
tuelle^ :  il  ne  s'ag-it  que  d'une  aptitude  ou  disposition 
constitutive  à  découvrir  les  relations  essentielles  des 
concepts  et_,  par  là^  de  la  réalité  d'où  ils  sont  extraits  sous 
l'influence  de  l'intellect  agent  ^. 


VI 


Ainsi  se  constituent  les  éléments  radicaux  de  notre 
savoir,  notions  originelles  et  jugements  premiers.  Toutes 
nos  autres  connaissances  se  développent  peu  à  peu  sur  ce 


scilicet  componentis  et  dividentis  (le  jugement).  Nec  aliquis  potest 
secundum  hanc  operationem  intellectus  aliquid  intelligere  nisi  hoc  prin- 
cipio  intellecto  (XX,  354). 

1.  S.  theoL,  I~II,  q.  LI,  a.  1  :  Intellectus  principiorum  dicitur  esse 
habitus  naturalis  (II,  178).  —  Ibid.  ;  Inter  alios  habitus  ponitur  intellectus 
I)rincipiorum,  qui  est  a  natura;  unde  et  principia  hujusmodi  dicuntur 
naturaliter  cognita  (II,  178).  —  Cf.  De  VeiHt.,  q.  X,  a.  6  :  In  lumine 
intellectus  agentis  nobis  est  quodammodo  omnis  scientia  originaliter  indita 
mediantibus  universalibus  conceptionibus  per  quas  sicut  per  universaliâ 
principia  judicamus  de  aliis  et  ea  praecognoscimus  in  ipsis  (IX,  164).  — 
Ibid.,  q.  XI  a.  3:  Deus  notitiam  primorum  principioruin  animae  impressit, 
quae  sunt  quasi  quaedam  semina  scientiarum  (IX,  188). 

2.  De  Verit.,  q.  X,  a,  8  ad  1  :  Intellectus  noster  nihil  actu  potest 
intelligere  antequam  a  phantasmatibus  abstrahat. . .  Species  intelligibilium 
non  sunt  ei  innatae  (IX,  169). 

3.  S.  theoL,  I-II,  LI,  a.  1  :  (Intellectus  principiorum  dicitur  esse 
habitus  naturalis).  Ex  ipsa  enini  natura  animae  intellectivae  convenit 
homini  quod  statim,  cognito  quid  est  totum  et  quid  est  pars,  cognoscat 
quod  omne  totum  est  majus  sua  parte;  et  simile  est  in  caeteris.  Sed  quid 
sit  notum  et  quid  sit  purs,  cognoscere  non  potest  nisi  per  species  intel- 
ligibUesa  pkantHsmnlibus  acceptas  per  abstractionem  intellectus  agentis 
(II,  178).  Cf.  supra,  texte  De  Verit.,  q.  X,  a.  6:...  mediantibus  universa- 
libus conceptionibus,  quae  statim  lumine  intellectus  agentis  cognoscuntur. 


NATURE    DISCURSIVE    DE   NOTRE    SAVOIR  HUMAIN  39 

fonds  primitif,  avec  le  concours  sans  cesse  renouvelé  de 
Texpérience  et  par  l'effort  grandissant  de  notre  réflexion  \ 
En  d'autres  termes,  noire  pensée  humaine  n'embrasse  pas 
du  premier  coup  et  comme  dans  une  intuition  simple  et 
immobile  toutes  les  vérités  qui  lui  sont  accessibles  et  tous 
leurs  rapports,  mais  elle  passe  successivement  des  unes 
aux  autres  en  vertu  de  ces  rapports  mêmes  qui  les 
unissent  ^. 

C'est  là,  particulièrement  en  ce  qui  concerne  la  formation 
des  idées  générales,  un  correctif  de  première  importance, 
qu'on  oublie  trop  souvent  d'apporter  à  l'exposé  de  la 
doctrine  thomiste,  et  faute  duquel  elle  s'attirerait  à  juste 
titre  le  reproche  de  verser  dans  un  intuitionisme  exagéré. 
Il  n'y  a  pourtant  rien  de  plus  contraire  à  son  véritable 
esprit  que  d'attribuer  à  notre  intelligence,  comme  le 
donneraient  parfois  à  entendre  certaines  formules  concises 
à  l'excès  et  par  là  même  imprécises,  la  vertu  de  pénétrer  du 
premier  coup  la  constitution  intime  de  toutes  choses  sans 
exception.  Redisons-le,  qu'il  s'agisse  de  simples  représen- 
tations ou  d'affirmations  de  leurs  rapports^  c^est-à-dire  de 
jugements_,  ce  sont  seulement  les  principes  qu'il  saisit 
d'emblée,  par  une  perception  instantanée  et  immédiate^ 


1.  s.  Iheol.,  I  p.,  q.  CXVII,  a.  1  :  Inest  cuique  homini  quoddam  princi- 
pium  scientiae,  scilicet  lumen  intellectus  agentis,  per  quod  cognoscuntur 
statim  a  principio  naturaliter  quaedam  universalia  principia  omnium 
scientiarum.  Cum  autem  aliquis  hujusmodi  universalia  principia  applicat 
ad  aliqua  parlicularia,  quorum  memoriam  et  experimentum  per  sensum 
accipit,  per  inventionem  propriam  acquirit  scientiam  eorum  quae  nes- 
ciebat,  ex  notis  ad  ignota  procedens  (I,  447). 

2.  De  Verit.,  q.  XI,  a.  3:  Intellectui  non  omnia  intelligibilia  aequaliter 
vicinà  sunt  ad  cognoscendum  :  sed  quaedam  statim  conspicere  potest, 
quaedam  vero  non  conspicit  nisi  ex  aliis  principiis  inspectis  (IX,  188). 

3.  Ibid.,  q.  XV,  a.  1  :  Sine  aliquo  motu  vel  discursu,  statim  in  prima 
et  subila  sive  siniplici  acceptione  (IX,  249).  —  Simplici  mentis  iiiluitu, 
comme  dira  plus  tard  Descartes.  —  Cf.  In  I .  Perihermeneias,  lect.  1,  et 
la  IV  Metapli.  lect.  6:  Duplex  est  operatio  intellectus,  una  quidem  quae 
dicitur  indivisibilium  intelligentia,  per  quam  scilicet  apprehendit  essentiam 
uniuscujusque  rei  (la  «  simple  appréhension»  de  la  logique  de  Port-Royal); 
alla,  scil.  componentis  et  dividentis  (le  jugement,  afTirmatif  ou  négatif). 
Et  in  utraque  inest  aliquod  primum  (XVIII,  2,  et  XX,  354). 


10  (^ONSIilQUENCK    FINALE  :    CAKAfJTÈHE    ANALOGIQUE 

—  Cl  encore  ne  les  saisil-il  de  la  sorte  (jue  dans  leur 
compréhension  cl  non  dans  leur  extension  ^  Quanl  au 
rcslc_,  (juani  à  l'extension  elle-mennc  de  ces  notions  orig-i- 
iielles^  cl  surtout  quant  aux  idées  plus  connpiexes  et  aux 
jug-ements  plus  délerniinés  qui  en  résultenl_,  notre  enten- 
dement est  essentiellement  dhcursij\  ou  fait  par  nature 
pour  raison ner_,  pour  aller  du  connu  à  l'inconnu  par  le 
moyen  du  connu  lui-même,  sous  la  loi  d'un  progrès  ou 
mouvement  continu  de  la  pensée^. 


VII 


Si  haut  enfin  qu'il  se  porte,  ce  mouvement  conserve 
d'un  bout  à  l'autre  le  caractère  essentiel  que  lui  imprime 
son  point  de  départ.  L'union  substantielle  de  notre  âme 
avec  un  organisme  n'a  pas  seulement  pour  conséquence  la 
dépendance  originelle  de  notre  savoir  à  l'ég-ard  de  la 
sensibilité  :  il  suit  encore  de  là  que  l'objet  propre  et 
adéquat  de  notre  intellection  réside  dans  les  natures 
universelles  immanentes  aux  êtres  sensibles_,  ou^  comme 
parlait  l'Ecole,,  dans  les  universaux  du  monde  des  corps ^: 
tout  ce  que  nous  devons  à  notre  spiritualité,  c'est  de 
pouvoir  les  connaître  précisément  comme  universelles  ^. 


1.  Cf.  De  Ente  et  FJssent.,  4  :  Natura  absolute  considerata  secundum 
rationem  propriam,  quae  nec  una  dici  potest  nec  plures,  quia  utrumque 
est  extra  intellectum  ejus  (XVI,  333). 

2.  C'est  pourquoi  l'homme  se  définit  un  animal  raisonnable.  (De  Verit., 
q.  XV,  a.  1  :  ratio  enim  discursum  quemdam  désignât,  quo  ex  uno  in 
aliud  cognoscendum  anima  humana  pertingit  vel  pervenit  [IX,  249]),  et 
non  pas,  en  toute  rigueur  de  termes,  intelligent  (intellectus  vero  sim- 
plicem  et  absolutam  cognitionem  designare  videtur.  Ibid.). 

3.  S.  iheoL,  I  p.,  q.  LXXXIV,  a.  7  :  Intellectus  humani,  qui  est 
coiijunctus  corpoi'i,  proprium  objectum  est  quidditas  sive  natura  in  materia 
corporali  existens  (I,  335). 

4.  Ibid.,  q.  XII,  a.  4  :  Per  intellectum  connaturale  est  nobis  cognos- 
cere  naturas  quae  quidem  non  habent  esse  nisi  in  materia  individuali, 
sed  secundum  (juod  abstraluinlur  ab   ea  i)er  considerationem  intellectus, 


DE  NOTRE  CONNAISSANCE  DU  SUPRASENSIBLE       41 

Sans  doute,  et  par  la  même  raison_,  parce  qu'elle  dépasse 
le  corps  qu'elle  informe,  notre  âme  s'élève  ensuite  au 
monde  supérieur  des  êtres  immatériels^  :  mais  aussi  bien 
ne  les  conçoit-elle  que  par  leur  rapport  au  sensible  lui- 
même,  ou  plutôt  par  le  rapport  du  sensible  à  eux^. 
Et  comme  ce  rapport  est  forcément  très  imparfait,  autant 
dire  que  très  imparfaite  aussi  est  la  notion  que  nous  arri- 
vons à  nous  faire  de  ce  nouvel  objet  ^  Au  vrai,  elle  s'épuise 
presque  tout  entière  en  images  et  en  métaphores  qui 
restent  par  nécessité  de  nature  fort  au-dessous  de  la  réalité 
qu^elles  nous  font  entrevoir^. 

Ainsi  en  va-t-il  en  particulier  de  notre  idée  de  Dieu,  ce 
suprême  sommet  de  la  spéculation  rationnelle.  La  seule 
voie  qui  nous  soit  ouverte  pour  y  monter,  ce  sont  les  créa- 
tures et,  en  premier  lieu^  les  créatures  sensibles^.  Or  qui 
dit  créatures  dit   effets  infiniment  disproportionnés   à  la 


unde  secundum  intellectum  possumus  cognoscere  hujusmodi  res  in  univer- 
sali,  quod  est  supra  facultatem  sensus  (I,  41).  —  Cf.  Ibid.,  q.  LXXXVI, 
a.  1  ad  4:  (I,  344),  q.  LXXXV,  a.  1  :  (I,  336). 

1.  Ibid.,  q.  LXXXVIII,  a.  1  ad  1  :  Per  hoc  enim  quod  anima  nostra 
cognoscat  seipsam  (scilicet  quod  sit  quaedam  res  independens  a  materia, 
etc.  De  Verit.,  q.  X,  a.  8  [IX,  169]),  pertingit  ad  cognitionem  aliquam 
habendam  de  substantiis  incorporels  (I,  351). 

2.  S.  theol.,  I  p.,  q.  LXXXV,  a.  1  :  Per  materialia  sic  considerata  (scil. 
immaterialiter  et  abstracte,  Ibid.,  q.  LXXXVI,  a.  1  ad  4  [I,  344]),  in  imma- 
terialiumaliqualem  cognitionem  devenimus  (I,  337).  — /6id.,  q.LXXXIV,a.7: 
Impossibile  est  intellectum  nostrum  secundum  praesentis  vitae  statum,  quo 
passibiii  corpori  conjungitur,  aliquid  intelligere  in  actu  nisi  convertendo  se 
ad  phantasmata  (I,  335).  —  Contra.  Gent.  I,  12  :  Nostrae  cognitionis  origo 
in  sensu  est,  etiam  de  his  quae  sensum  excedunt  (V,  8). 

3.  S.  theol.,  I  p.,  q.  LXXXVIII,  a.  2  ad  1  :  Ex  rébus  materialibus 
ascendere  possumus  in  aliqualem  cognitionem  immaterialium  rerum,  non 
tamen  in  perfectam,  quia  non  est  sufficiens  comparatio  rerum  materia- 
lium  ad  immateriales  (I,  352).  —  Ibid.,  ad  3":  Per  ea  quae  in  rébus  mate- 
rialibus inveniuntur  perfecte  cognosci  non  potest  immaterialium  substan- 
tiarum  virtus  et  natura,  quia  imjusmodi  non  adaequant  earum  virtutes  (I, 
352). 

4.  Ibid.,  ad  2  :  Similitudines,  si  quae  a  materialibus  accipiantur,  sunt 
multum  dissimiles  (I,  352). 

5.  Ibid.,  a.  3:  Per  creaturas  in  Dei  cognitionem  pervenimus  (I,  352). — 
Ibid.,  q.  LXXXIV,  a.  7  ad  3  :  Deum  cognoscimus  ut  causam  (I,  335). 


42  IMPERFECTION    DE    NOTKE    (CONNAISSANCE    DE    DIEU 

cause  dont  ils  procèdenl  et  plus  que  jamais  incapables, 
par  conséquent,  de  la  représenlcr  dans  la  pureté  de  son 
essence*.  Voilà  pourquoi,  parvenue  à  ce  point  culminant 
de  son  ascension_,  notre  connaissance  trahit  plus  que 
jamais  aussi  l'imperfection  radicale  qu'elle  retient  de  ses 
premières  origines.  Somme  toute^  nous  n'obtenons  par 
là  de  la  nature  de  Dieu  qu'un  concept  ou  une  série  de 
concepts  tout  analog'iques,  c'est-à-dire  impropres  et  inadé- 
quats^ beaucoup  plus  négatifs  que  positifs,  et  comme  exté- 
rieurs^ tous  fondés  en  dernière  analyse  sur  la  relation  des 
choses  créées  à  leur  cause  nécessaires^  mais  ne  saisissant 
pas  celle-ci  dans  sa  propre  et  absolue  réalité^. 

Non  pas  d'ailleurs  que  cette  imperfection  de  notre 
connaissance  en  puisse  compromettre  la  certitude.  Tout 
d'abord,  c'est  sur  l'essence  intime  de  la  cause  première, 
dans  son  fond  dernier,  que  plane  ici  le  mystère*.  D'autre 
part^  si  nous  ne  trouvons  rien,  ni  en  nous  ni  hors  de  nous_, 
qui  ne  soit  hors  de  proportion  avec  Tadorable  réalité,  c'est 
précisément  parce  que  nous  en  reconnaissons  la  perfection 
souveraine  et  la  transcendance  absolue  ^. 


1.  s.  théoi.,  I  p.,  q.  II,  a.  2  ad  3  :  Per  effectus  non  proportionatos  causae 
non  potest  perfecta  cognitio  de  causa  liaberi  (I,  8).  —  Ibid.,  q.  XII,  a.  12  : 
Creaturae  sensibiles  sunt  effectus  Dei  virlutera  causae  non  adaequantes. 
Unde  ex  sensibilium  cognitione  non  potest  tota  Dei  virtus  cognosci  (I,  469). 

2.  Ibid.,  q.  LXXXIV,  a.  7  ad  3  :  Deuna  cognoscimus  ut  causam,  et  per 
excessum  et  per  remotionem  (I,  335).  —  Ibid.,  q.  XIII,  a.  1  :  Deum 
cognoscimus  secundum  habitudinem  principii,  et  per  modum  excellentiae, 
et  remotionis  (I,  48). 

3.  Ibid.,  a.  2  ad  3  :  Essentiam  Dei  in  hac  vita  cognoscere  non  pos- 
sumus  secundum  quod  in  se  est,  sed  cognoscimus  eam  secundum  quod 
repraesentatur  in  perfectionibus  creaturarum  (I,  49). 

4.  Ibid.,  q.  II,  a.  2  ad  3  :•  Per  efîectus  non  proportionatos  causae  non 
potest  perfecta  cognitio  de  causji  haberi,  sed  tamen  ex  quocumque  eflectu 
potest  manifeste  demonstrari  causam  esse.  Et  sic  ex  eflectibus  Dei  potest 
demonstrari  Deum  esse,  licet  per  eos  non  perfecte  possimus  eum  cognos- 
cere secundum  suam  essentiam  (I,  8). 

5.  Cf.  In  Boeth.  De  Trinit.,  prooem.  q.  I,  a.  2  ad  1  (XVII,  355).  — 
De   Verit.,  q.  X,  a.  12  ad  7  (IX,  180). 


DIVISION    GÉNÉRALE    DE    LA    PREMIERE    PARTIE  43 


Vin 


Telle  est^  dans  ses  lignes  maîtresses^,  la  théorie  thomiste 
de  la  connaissance  intellectuelle.  Nous  allons  en  reprendre 
Vun  après  Tautre  quelques-uns  des  traits  les  plus  saillants 
et  qui,  surtout_,  intéressent  davantage  le  but  que  nous  nous 
sommes  proposé.  Ces  considérations  peuvent  se  ramener 
à  trois  chefs  principaux  : 

1.  C'est  d^abord  la  nature  du  processus  généralisateur 
qu'il  faut  tâcher  d'approfondir^  recherchant  en  particulier 
la  part  qui  y  revient  à  l'intuition  et  celle  qu'on  y  doit  faire 
au  discours  :  théorie  de  l'abstraction  intellectuelle  et  de 
l'universalisation. 

2.  Nous  aurons  ensuite  à  porter  l'effort  de  notre  analyse 
sur  les  principes  ou  sources  premières  de  ces  différentes 
opérations  :  théorie  de  l'intellect  agent,  de  l'intellect 
possible  et  de  leur  rapport. 

3.  Enfin  il  y  a  les  résultats  de  toute  cette  élaboration 
mentale^  eu  égard  avant  toutes  choses  à  la  connaissance  du 
transcendant  et,  en  première  ligne^  du  transcendant  divin  : 
théorie  de  l'analogie. 

Nous  étudierons  la  théorie  de  l'abstraction  et  de  l'univer- 
salisation dans  les  chapitres  II  et  lll  de  cette  première 
partie  ;  les  deux  autres  théories  feront  l'objet  des  deux 
chapitres  suivants. 


CHAPITRE     II 


LA  NATURb]  DE  L'OPERATION  hNlELLECTUELLE 

—  1 .  NOTION  PLUS  APPROFONDIE  DE  L'ABSTRACTION 
—  SON   FOND   INTUITIF 


SOMMAIRE 

I.  —  Abstraction  ancienne  et  abstraction  moderne.  —  La  première  relève  de  la 
connaissance  directe  et  consiste  à  dégager  rintelligible  du  sensible.  —  II.  Inclu- 
sion matérielle  de  l'intelligible  dans  le  sensible  et  par  suite  de  l'idée  dans  l'image. 

—  III.  En  quoi  l'opération  intellectuelle  est  abstractive,  en  quoi  perceptive.  — 
IV.  Nécessité  de  distinguer  dans  cette  opération  deux  moments,  répondant  à  la 
compréhension  et  à  l'extension  du  concept.  —  L'abstraction  ne  se  rapporte  qu'au 
premier  de  ces  deux  moments.  —  V.  Caractère  spontané  de  cette  opération  : 
par  elle  l'intelligence  conçoit  les  caractères  essentiels  séparément,  et  non  comme 
séparés.—  Élégante  démonstration  de  saint  Thomas.  —  VI.  Deux  observations: 
a)compénétration  habituelle  de  l'image  et  de  l'idée  ;  —  primitivement  et  directement 
l'intelligence  ne  connaît  pas  l'individuel  ;  b)  compénétration  habituelle  des  deux 
moments  du  processus  généralisateur,  résultant  de  l'éducation   de  l'intelligence, 

—  elle  ne  doit  pas  nous  faire  oublier  leur  distinction.  —  VII.  Conséquence  de 
tout  ce  qui  précède  :  universel  direct  ou  métaphysique  et  universel  logique  ou 
réflexe.  —  L'abstraction  n'a  trait  qu'au  premier.  —  VIII.  Qu'il  n'y  a  pas  lieu 
dès  lors  de  corriger  ou  de  compléter  la  théorie  thomiste  et  qu'il  ne  faut  que  la 
bien  entendre.  —  IX.  Raisons  historiques  du  choix  de  ce  terme  d'abstraction  : 
c'est  toujours  à  l'immanence  potentielle  de  l'intelligible  dans  le  sensible  qu  il 
en  faut  revenir.  —  X.  Résumé  et  conclusion. 


S^il  est  un  terme  qui  revient  souvent  sous  la  plume  de 
saint  Thomas,  au  cours  de  ses  analyses  de  la  connaissance 


ÉQUIVOQUE    AU    SUJET    DE    l'aBSTRAGTION  45 

intellectuelle^,  c'est  celui  d'abstraction.  Il  importe  avant 
toutes  choses  d'en  avoir  une  idée  exacte.  Commençons  par 
dissiper  une  sorte  d'équivoque  qu'il  a  fait  naître  en 
nombre  d'esprits.  «  Les  notions  rationnelles  sont  dég-agées 
par  abstraction  des  données  sensibles  »,  rien  ne  serait  plus 
clair  peut-être,  si  l'on  ne  déclarait  point  d'autre  part  qu'il 
n'y  a  pas  de  commune  mesure  entre  les  unes  et  les  autres 
ou  si  l'on  ne  maintenait  pas  en  même  temps  l'irréduc- 
tibilité absolue  de  l'intelligence  aux  sens  ^  :  comment 
veut-on  qu'une  simple  opération  abstractive  exercée  sur 
les  données  de  ceux-ci  nous  gratifie  de  tout  un  conting-ent 
d'idées  que  par  eux-mêmes_,  on  le  reconnaît^  ils  ne  nous 
fournissent  point  et  qui,  bien  plus,  les  dépassent?  L'abs- 
traction isole  seulement  d'un  groupe  de  représentations 
quelqu'une  de  ces  représentations  en  particulier  pour  la 
faire  saillir  dans  la  conscience,  mais  elle  ne  crée  pas  la 
représentation  privilégiée,  elle  la  suppose  au  contraire. 
De  là   ce  dilemme,  à   première   vue   rigoureux,   opposé 


1.  Cf.  V.  g.  Contra  Gent.  II,  66:  Contra  ponentes  intetlectum  et  sensum 
esse  idem.  Saint  Thomas  marque  cinq  différences  principales  :  1.  Sensus 
in  omnibus  animalibus  invenitur.  Alia  autem  animalia  ab  homine  intel- 
lectum  non  habent,  quod  ex  hoc  apparat  quia  non  operantur  diversa  et 
opposita  quasi  intellectum  habentia.  (Cf.  Descartes  :  «  la  raison  est  un 
instrument  universel,  qui  sert  en  toute  espèce  de  rencontre  »,  etc.,  [liscours, 
5*  p.)  sed  sicut  a  natura  mota  ad  determinatas  quasdam  operationes  et 
uniformes  in  eadem  specie  («  uniformité  et  spécificité  de  l'instinct  »), 
sicut  omnis  hirundo  similiter  nidificat.  Non  est  ergo  idem  intellectus  et 
sensus;  —  2.  Sensus  non  est  cognoscitivus  nisi  singularium. . .  intellectus 
autem  universalium  ; —  3.  Cognitio  sensus  non  se  extendit  nisi  ad  (lorpo- 
ralia,  ...intellectus  autem  cognoscit  incorporalia,  sicut  sapientiam, 
veritatem  et  relationes  rerum  ;  —  4.  Nullus  sensus  seipsum  cognoscit 
nec  suam  operationem,  . .  .intellectus  autem  cognoscit  seipsum  et  cognoscit 
se  intelligere  ;  —  5.  Sensus  corrampitur  ab  excellentia  sensibilis,  intel- 
lectus autem  non  corrumpitur  ab  intelligibilis  excellentia  ;  quinimo  qui 
intelligit  majora  potest  melius  postmodam  minora  intelligere  (V,  118-9). 
La  raison  première  el  commune  de  ces  différences,  c'est  que  la  sensation 
est  liée  à  Torganisrae,  tandis  que  Tintellection  en  est  indépendante. 
Cf.  S.  theol.,  I  p.,  q.  LXXXV,  a.  1  (I,  336).  —  In  lll  DeAnim.,  lect.  4: 
Intelligere  non  est  idem  quod  sentire...  Haec  autem  est  differentia,  qua 
differt  cognitio  intellecliva  a  sensitiva,  quod  . .  .operatio  sensus  non  est  sine 
organo  corporali,  ...operatio  autem  intellectus  non  est  per  organum 
corporeum  (XX,  108). 


46       l'abstraction  consistf:  a   i)i':(iAf;KH  l'inteli.uîible 

parfois  à  la  doctrine  ihomisle  :  ou  bien  rintellig-erice 
ap[)orte  (juclque  chose_,  c(;  quelque  chose  de  nouveau 
et  d'autre  que  les  données  des  sens  ne  contiennent  pas_, 
auquel  cas  les  connaissances  rationnelles  ne  sont  pas 
dég-agées  des  sens,  mais  a  priori]  —  ou  bien  rintellig;-ence 
n'apporte  que  son  activité,  abstractive  tant  qu'on  voudra^ 
mais  alors  on  ne  peut  plus  expliquer  la  genèse  des  connais- 
sances rationnelles.  Il  faut  décidément  renoncer  à  la 
chimère  d'un  moyen  terme  qui  réconcilierait  l'idéalisme 
et  Tempirisme^  ces  deux  éternels  adversaires.  C'est  l'un  ou 
l'autre^  ce  ne  peut  être  tous  les  deux  à  la  fois.  Il  n'y  a  pas 
de  synthèse  de  cette  thèse  et  de  cette  antithèse. 

On  oublie  que  l'abstraction  dont  parle  l'ancienne  philo- 
sophie n'est  pas  du  tout  l'abstraction  telle  que  l'entendent 
les  modernes.  Celle-ci  est  un  procédé  réflexe  et^  à  ce  titre, 
présuppose  dans  la  conscience  la  donnée  ou  les  données 
qu'elle  isole  :  on  ne  réfléchit  pas  à  vide;  qui  dit  réflexion 
dit,  s'il  s'entend  lui-même^  quelque  chose  à  quoi  on  réflé- 
chisse et  que  la  réflexion  ne  peut  conséquemment  pas 
faire  naître.  En  un  mot,  l'abstraction  des  modernes  opère, 
s'il  s^ag-it  de  l'ordre  intellectuel,  sur  des  concepts  déjà 
formés.  Or,  il  en  va  tout  autrement  de  l'abstraction  des 
anciens  %  qui,  précisément^  on  l'a  vu  plus  haut, /J/Vs/^/^  à 


1.  Au  moins  de  celle  dont  il  est  ici  question,  de  l'abstraction  qui  est  en 
jeu  dans  le  dégagement  des  notions  rationnelles.  Les  philosophes  de 
l'École  n'ignoraient  pas  pour  cela  l'autre,  celle  que  nous  avons  appelée 
l'abstraction  des  modernes,  parce  que  c'est  la  seule  dont  on  tienne  géné- 
ralement compte  aujourd'hui.  Cf.  S.  theoL,  I  p.,  q.  LXXXV,  a.  1  ad  1  : 
«  Abstrahere  contingit  dupliciter.  Uno  modo  per  modum  composilionis  et 
divisionis,  sicut  cum  intelligimus  aliquid  non  esse  in  alio  vel  esse  sepa- 
ratum  ab  eo.  Alio  modo  per  modum  simplicitatis,  sicut  cum  intelligimus 
unum  nihil  con^iderando  de  alio.  »  (I,  337).  —  Per  modum  composilionis 
et  divisionis,  avec  la  notion  expresse  de  la  séparation  effectuée,  et  donc 
d"une  manière  réfléchie,  en  connaissance  de  cause.  Encore  une  fois,  ce 
n'est  pas  ce  dont  il  s'agit  dans  l'abstraction  intellectuelle  génératrice  des 
concepts  (et  non  plus  dissociatrice  de  leurs  éléments  ou  de  ceux  des 
images),  laquelle  s'opère  per  modum  simplicitatis,  laquelle  consiste 
uniquement  (cf.  infra)  en  ce  que  les  caractères  essentiels  qui  forment 
le  contenu  du  concept  sont  pensés  à  part,  par  un  acte  primitif  de 
connaissance,  tout  simplement. 


CONTENU    VIRTUELLEMENT    DANS    LE    SENSIBLE  47 

la  formation  des  concepts  eux-mêmes  ^  C'est  une  opération 
toute  spontanée  et  immédiate  qui  s'exerce  dans  Tintelli- 
gence  par  le  seul  contact^  si  Ton  peut  ainsi  parler^  disons, 
en  tout  cas,  à  la  seule  présence  des  données  sensibles,  et 
qui  s'exerce  sur  les  données  sensibles,,  dont  elle  élimine 
les  caractères  de  particularité  et  de  conting-ence  pour 
faire  apparaître  l'essence  universelle  et  nécessaire  qu'elles 
enveloppent. 


II 


C'est  qu'en  effet,  selon  l'hypothèse  thomiste,  les  sensa- 
tions ou  les  imag-es  qui  en  sont  les  substituts^  contiennent 
matériellement  l'objet  de  nos  concepts  rationnels.  Elles  ne 
représentent  pas  seulement  ce  qui  particularise  les  essences 
universelles,  mais  aussi,  d'une  certaine  manière,  ce  qui 
est  particularisé  de  la  sorte^  à  savoir  les  essences  elles- 
mêmes  :  comme  s'exprime  en  propres  termes  saint 
Thomas,  «  bien  que  le  sens  ait  pour  objet  propre  le 
singulier^  il  ne  va  cependant  pas  sans  atteindre  en  quelque 
façon  l'universel  lui-même^  singulare  enim  sentitiir 
proprie  et  per  se,  sensus  tamen  est  quodammodo  et  ipsias 
universalis  ^.  »  La  psychologie  du  docteur  ne  fait  que  trans- 
poser sa  métaphysique  ^  L'intelligible  est  en  puissance 
dans  le  sensible  :  l'image,,  représentative  de  celui-ci,  doit 
dès  lors  enfermer  virtuellement  l'idée,  qui  exprimera 
celui-là  —  pourvu  que  l'intelligence  possède  précisément 
le  pouvoir  de  faire  sortir  l'une  de  l'autre. 

On  dira  peut-être,  quoi  qu'il  en  soit  de  la  métaphysique 
mênie^    que    pareille    proposition    est    tout   simplement 


1.  «  Abstractio  illa  est  productio  rei  abstractae,  scilicet  speciei  intel- 
lig:ibilis  (l'idée),  »  (Cajetan,  Comment,  de  la  S.  theol.  de  S.  Thomas, 
1  p.,  q.  LXXXV,  a.  1). 

2.  In  II  Poster.  Analyt,,  lect.  20  (XVIII,  225). 

3.  Cf.  supra,  chap.  I,  p.  26  sq. 


48  SENS    PHKCIS    1)10    CKTTK    INCLUSION    VIRTUELLE 

contradictoire,  affirmant  et  niant  en  nneme  temps  Tinac- 
cessiljilite  de  runiversel  à  la  j)iire  expérience.  Mais  il 
suffit  de  continuer  la  lecture  du  même  texte  pour  s'aper- 
cevoir qu'un  tel  reproche  serait  au  moins  exag-éré.  «  Le 
sens_,  poursuit  saint  Thomas,  ne  représente  pas  seulement 
Gallias  en  tant  qu'il  est  Gallias,  mais  aussi  en  tant  qu'il 
est  lel  homme^  et  pareillement  Socrate  en  tant  qu'il  est 
tel  homme  ^  Et. c'est  pourquoi  l'intelligence^  intervenant 
à  son  tour^  peut  saisir  (considérer)  /'homme  en  chacun 
d'eux.  Supposez  le  contraire,  à  savoir  que  les  sens  ne 
perçoivent  d'aucune  manière  la  nature  universelle  ^  dans 
les  traits  particuliers  et  avec  les  traits  particuliers  ^, 
supposez^  d'un  mot,  qu'ils  ne  perçoivent  pas  d'une  cer- 
taine manière  Xa  nature  universelle  particularisée,  l'uni- 
versel particularisé^  il  devient  totalement  impossible  que 
de  la  représentation  sensible  résulte  en  nous  une  notion 
universelle  ^  ». 

Voilà  comment  on  peut  dire  tout  ensemble  et  sans 
contradiction  que  la  connaissance  rationnelle  est  dégagée 
de  l'expérience  ^  et  que^  néanmoins,  elle  a  un  contenu 
propre  et  se  compose  de  notions  supérieures  que  l'expé- 


1.  Socrate,  en  effet,  est  le  nom  d'un  homme,  et  Callias  aussi. 

2.  En  puissance,  il  va  de  soi,  ou  matériellement. 

3.  En  un  tout  concret,  bien  entendu,  en  un  complexus  irrésoluble  aux 
sens  eux-mêmes. 

4.  Loc.  cil.  :  Manifestum  est  enim  quod  singulare  sentitur  proprie  et 
per  se,  sed  tamen  sensus  est  quodammodo  et  ipsius  universalis.  Cognoscit 
enim  Calliam,  non  solum  inquantum  est  Callias,  sed  etiam  inquantura 
est  hic  homo  ;  et  similiter  Socratem,  inquantum  est  hic  homo.  Et  inde 
est  quod  tali  acceptione  sensus  praeexistente  anima  intellectiva  potest 
considerare  hominem  in  utroque.  Si  autem  ita  esset  quod  sensus  appre- 
henderet  solum  id  quod  est  particularitatis,  et  nullo  modo  cum  hoc  appre- 
henderet  universale  in  particulari,  non  esset  possibile  quod  ex  apprehen- 
sione  sensus  causaretur  in  nobis  cognitio  universalis  (XVIII,  225). 

5.  S.  theoi.,  1  p.,  q.  LXXXV,  a.  3  :  Cognitio  intellectiva  (aliquo  modo) 
a  sensitiva  primordium  sumit  (I,  389).  —  Cf.  Ibid.,  q.  LXXXVI,  a.  1  ad  4: 
Id  quod  cognoscit  sensus  materialiter  et  concrète,  quod  est  cognoscere 
singulare  directe,  hoc  cognoscit  intellectus  immaterialiter  et  abstracte, 
quod  est  cognoscere  universale  (1,  344). 


DE  l'idée  dans  l'image  49 

rience  seule  ne  peut  atteindre  ^  Les  concepts  intellectuels 
sont  dég-ag-és  de  l'expérience  ou  a  posteriori,  en  ce  sens  que 
les  raisons  universelles  et  nécessaires  qu^ils  expriment^ 
ou,  si  l'on  aime  mieux^  en  ce  sens  que  les  essences  ou 
natures  qu'ils  expriment  avec  la  forme  de  Tuniversalité  et 
de  la  nécessité  sont  perçues  dans  les  objets  sensibles 
proposés  par  l'expérience.  Ils  ont  un  contenu  propre,  en 
ce  sens  que  les  facultés  empiriques,  exprimant  au  contraire 
les  objets  avec  les  caractères  de  la  particularité  et  de  la 
contingence^  en  restent  dès  lors  empêchés  de  les  atteindre 
dans  leur  pure  notion  idéale.  Ces  deux  pouvoirs^  sensi- 
bilité et  intelligence^  doivent  donc  pareillement  intervenir, 
chacun  à  sa  manière  et  à  sa  place.  Supprimez  le  second, 
les  sensations  ou  images  ne  s^éclaireront  jamais  de  la 
lumière  qui  en  fait  jaillir  les  idées.  Mais  ôtez  en  revanche 
les  intuitions  empiriques,  l'intelligence  demeure  inactive, 
et  plus  de  notions  nécessaires  et  universelles.  «  Quand  de 
telles  notions  se  produisent,  a-t-on  justement  observé, 
elles  ne  se  produisent  pas  comme  des  idées  en -l'air,  mais 
comme  perçues  dans  un  objet  d'expérience  et  comprises 
sous  la  donnée  que  l'expérience  nous  fournit  de  cet  objet. 
Cette  donnée  en  effet  représente  cet  objet  comme  il  est^ 
c^est-à-dire  conforme  à  un  type  universel  et  immuable,, 
qu'il  réalise  sous  les  conditions  de  l'existence  concrète. 
L'expérience  ne  saisit  pas  sans  doute  cette  circonstance  de 
la  donnée  et  de  l'objet,  mais  l'intellig'ence  la  saisit  ^. 
L'expérience  informe  donc  en  définitive  l'intellig'ence  de 
choses  qu'elle  ne  pénètre  pas  elle-même,  semblable  à  un 
messag-er  porteur  d'une  lettre  dont  il  ignore  le  contenu^.  » 


\,  De  Verit.,  q.  X,  a.  6  :  Pro  tanto  dicitur  cognitio  mentis  a  sensu 
originem  habere,  non  quod  omne  quod  mens  cognoscit  sensus  apprehen- 
dit,  sed  quia  ex  lus  quae  sensus  apprehendit,  mens  in  aliqua  ulteriora 
manuducitur  (IX,  164).  —  Cf.  S.  IheoL,  I  p.,  q.  LXXXVIII,  a.  4  (I,  308). 

2.  Elle  est  là,  pourrait-on  dire,  précisément  pour  cela. 

3.  E.  DoMET  DE  VoRGES,  La  perception  et  la  Psychologie  thomiste, 
p.  133. 


50  KTYMOLOGIK    d'iNTELLECTUS.    —    JdSTi:    MILIEU 

Voilà  aussi  pourquoi  sainl  Thomas  clisail  volontiers 
qu'intelligence  (intellectus)  vient  de  intas  légère,  «  lire 
(ou  mieux  «  recueillir»)  au  dedans  »,  lire  (recueillir)  dans 
la  chose  représentée  par  le  sens  ce  que  celte  chose  est  en 
soi  et  qui  reste  caché  au  sens  lui-même  ^  Une  telle  étymo- 
log"ie  peut  n'être  pas  exacte  ;  elle  offre  en  tous  cas  l'avan- 
tag*e  de  bien  faire  comprendre  la  nature  de  l'opération 
intellectuelle^  et  tout  ensemble  de  sa  relation  précise  avec 
la  représentation  sensible  ou  empirique.  D'autres,  pour  le 
noter  en  passant_,  ont  proposé  inter  légère  (par  assimi- 
lation intellegere),  «  lire  entre  les  lig-nes  »  :  c'est  toujours, 
au  fond,  la  même  idée,  l'idée  de  ce  pouvoir  de  vision  plus 
aig'uë  et  plus  intense  ^,  qui  pénètre  dans  les  données  de 
l'expérience  beaucoup  de  choses  (multa)  que  celle-ci  ne 
saisit  pas^  mais  qu'elle  seule  pourtant  lui  donne  occasion 
de  pénétrer  ^. 

Voilà^  enfin,  dans  quelle  voie  il  fallait  chercher  la 
réponse  au  dilemme  du  début  ^.  De  fait_,  ce  dilemme  viole 
une  des  règ-les  fondamentales  du  g'enre^,  qui  est  que  la 
division  soit  complète  et  n'admette  pas  le  milieu.  Or  dans 
le  cas  présent,  il  y  en  a  un_,  et  le  lecteur  l'a  déjà  entrevu. 
Entre  apporter  elle-même  les  idées,  qui  sont  alors  a  priori, 
qu'on  ne  doit  plus  songer  conséquemment  à  dégager  de 
l'expérience,,  et  n'apporter  que  son  activité,  avec  laquelle 


1.  s.  theoL,  Il-II,  q.  VIII,  a.  1  :  Nomen  intellectus  quamdam  intimam 
cognitionem  importât  ;  dicitur  enim  intelligere  quasi  intus  légère.  Et 
hoc  manifeste  patet  considerantibus  differentiam  intellectus  et  sensus  : 
nam  cognitio  sensitiva  occupatur  circa  qualitates  sensibiles  exteriores, 
cognitio  autem  intellectiva  pénétrât  usque  ad  essentiam  rei  (III,  30). 

2.  S.  IheoL,  II-II,  q.,  VIII,  a.  1  ad  3  :  Intellectus  nominat  quamdam 
excellentiam  cognitionis  penetrantis  ad  intima  (III,  31).  —  Ibid.y  q.  XLIX, 
a.  5  ad  3  :  Intellectus  nomea  sumitur  ab  intima  penetratione  verilatis 
(III,  191),  etc. 

3.  De  Verit.,  q.  X,  a.  6  ad  2  :  Ex  his  quae  sensus  apprehendit,  mens 
in  aliqua  ulteriora  manuducitur  (IX,  164) —  1.  e.  (S.  theoL,  Ip.,  q.  LXXXV, 
a.  1)  intelligit  malerialia,  abstrahendo  a  phantasmatibus,  et  per  materialia 
sic  considerata  in  immaterialium  aliquam  cognitionem  devenit  (I,  337). 

4.  Ci',  supra,  p.  45  sq. 


ENTRE    IDÉALISME    ET   EMPIRISME  51 

on  ne  peut  plus  rendre  comple_,  disait-on,  de  ces  notions 
supérieures,  il  y  a  pour  Pintellig-ence  un  tiers  parti  ^  :  c'est 
qu'elle  exerce  son  activité  propre  précisément  à  percevoir 
dans  les  réalités  expérimentales,  de  la  manière  que  nous 
venons  d'expliquer,  les  éléments  nécessaires  et  universels 
qui  échappent  à  l'expérience  et  qui  constituent  le  contenu 
de  ces  notions  supérieures  elles-mêmes^. 


III 


Les  analyses  qui  précèdent  contiennent  la  solution  d'une 
autre  difficulté,  très  voisine  de  celle  qu'on  vient  d'exami- 
ner_,  si  même  elle  n'en  est  pas  tout  simplement  un  aspect 
particulier.  De  ce  que  l'intellig-ence  saisit  dans  l'objet 
proposé  par  l'expérience  autre  chose  et  plus  que  n^y  peuvent 
démêler  les  facultés  empiriques  (par  exemple,  le  rapport 
nécessaire  de  dépendance  qui  rattache  tout  fait  à  une 
cause),  on  a  quelquefois  conclu  que  l'intelligence  est 
aussi  autre  chose  et  plus  qu'un  pouvoir  d'abstraction  et 
qu^il  faut  lui  reconnaître  en  outre  le  pouvoir  d'ajouter  aux 
données  sensibles^  une  vis  additiva^  comme  on  a  dit.  Tel 
serait  le  vrai  sens  de  la  théorie  thomiste^  dûment  intef- 
prêtée  et  même,  au  besoin,  complétée  ^. 


1.  Cf.   E.    DOMET  DE  VORGES,   Op .    cU . ,  p.    136. 

2.  -S.  iheoL,  I  p.,  q.  XII,  a,  4:  Per  intellectum  connaturale  est  nobis 
cognoscere  naturas,  quae  quidem  non  habent  esse  nisi  in  materia  indi- 
viduali,  sed  secundum  quod  abstrahuntur  ab  ea  per  considerationern 
intellectus.  Unde  secundum  intellectum  possumus  cognoscere  hujusmodi  res 
in  universali,  quod  est  supra  facultatem  sensus  (I,  41).  —  Cf.  Ibid.,  q. 
LXXXIV,  a.  7  :  Speculatur  (intellectus)  naturam  universalem  in  parliculari 
existentem  (I,  335).  —  De  Verit.,  q.  X,  a.  6:  Verum  est  quod  scientiam  a 
sensibilibus  mens  nostra  accipit  :  nihilominus  ipsa  anima  in  se  simili- 
tudines  rerum  format,  inquantum  per  lumen  intellectus  agentis  efficiuntur 
formae  a  sensibilibus  abstractae  intelligibiles  actu  (IX,  164). 

3.  Cf.  A.  DE  Margerie,  Le  principe  de  causalité,  in  Congrès  scien- 
tifique international  des  catholiques,  1888  :  «  Il  faut  modifier  sur  un 
point  important,  non  comme  fausse,  mais  comme  incomplète  et  insuffisante, 


r)2        EN  QUOI  l'oI'KHATION  INTKLIJXITIIKF.LI-:  EST   A  l'.S  1 1'.  Af  ;TI  VK 

Mais  il  sernl)le  hicn  (]ue  nous  ayons  encore  ad'aire  à 
une  conce[)lion  erronée,  ou  [)lulol  inexacle^,  del'abslraclion 
inlellecluelle,  el  que  celle  inexaclilude  ou  celle  erreur  soil 
toujours  occasionnée  par  ce  mol  d'abslraclion  même.  Sans 
doule,  il  y  a^  en  pareil  cas,  éliminalion  menlale  des 
caraclcres  de  parlicularilé  el  de  conlingence  qui  afïeclenl 
les  représenlalions  sensibles,  mais  ce  n'esl  là,  en  réalité^ 
qu'une  opération  préliminaire,  préparatoire  d'une  aulre^ 
qui  esl  l'opération  décisive  ^  Disons  mieux,  ce  n'esl  là 
qu'un  moyen  en  vue  d'une  fin,  qui  est  de  «  rendre  actuel- 
lement inlellig'ible  l'essence  individualisée  sous  des  formes 
accidentelles.  »  Disons  mieux  encore  :  ce  n'est  là  qu'un  côlé 
de  l'abstraction,  par  l'autre  côté  elle  esl  foncièrement 
perception.  «  Dans  le  même  instant^  écrit  l'un  des  plus 
sûrs  interprèles  modernes  de  saint  Thomas,  Malleo 
Liberatore,  l'intelligence  abstrait  el  perçoit  par  une  action 
qui  est  en  même  temps  abslraclive  el  perceptive.  Elle 
perçoit  en  faisant  son  abstraction,  c'est-à-dire  en  prenant 


la  théorie  aristotélico-scolastique  de  la  connaissance  intellectuelle... 
l'intelligence  a  donc,  outre  et  par-dessus  sa  vertu  éiiniinative,  une  vertu 
addilive,  la  vertu  de  saisir  comme  nécessaire  un  rapport  qui  n'est  donné 
dans  l'expérience  que  comme  contingent,  de  saisir  comme  universel, 
c'ést-à-dire  comme  s'étendant  à  tous  les  cas  possibles,  un  rapport  que  Texpé- 
rience  n'aperçoit  que  dans  un  groupe  restreint  de  phénomènes  ».  —  Cf. 
Congrès  de  1894,  Sciences  philosophiques,  p.  27  :  «  Je  ne  vois  pas  comment 
on  peut,  sans  se  contredire  in  terminis,  appeler  vis  abslractiva  et  seulement 
abstractiva  une  faculté  à  laquelle  on  attribue  autre  chose  et  plus  qu'une 
force  éliminative. . .  Il  faut  compléter  la  théorie  scolastique  de  l'intellect 
agent,  en  reconnaissant  à  celui-ci,  outre  une  vis  aUstraciiva,  une  vis 
addiliva  ».  —  L'auteur  fait  ici  allasion  à  la  terminologie  de  l'École. 
Cf.  V.  g,  LiHERATORE,  Deila  conosc.  intellett.,  vol.  II,  cap.  II,  a.  8: 
«  Acciochè  lamente  altenga  Tuniversale  diretto,  non  ha  bisogno  se  non  dell' 
esercizio  délia  sua  virtu  astraitiva  ».  —  Cf.  Zigliara,  La  luce  inlellettuale 
e  Vonlologismo,  II,  260. 

1.  Préliminaire  logiquement,  car  on  va  voir  qu'au  vrai  les  deux  sont 
contemporaines  et  que  de  leur  synthèse  résulte  une  action  unique  totale, 
dont  elles  sont  comme  les  deux  moments.  —  Il  va  sans  dire  que  nous 
entendons  ici  abstraction  dans  le  sens  qui  a  été  précisé  précédemment 
(Cf.  supra,  ch.  I,  m  sub  fin.  p.  32  sq.),  à  savoir  y  compris  la  repré- 
sentation proprement  dite  de  l'intelligible,  qui  la  prolonge  et  la  complète 
naturellement. 


EN    QUOI    PERCEPTIVE  53 

de  l'objet  le  seul  élément  qui  la  concernej  sans  connaître 
d'aucune  manière  des  éléments  qui  ne  sont  point  de  sa 
compétence  ^  »  Et  les  maîtres  de  l'Ecole  observent 
communément  à  ce  propos,  sur  les  traces  de  saint  Thomas 
lui-même,  que,  d'une  certaine  façon^  toutes  nos  facultés 
de  connaître  en  font  autant:  chacune  saisit  dans  l'objet  ce 
qui  lui  revient^  et  ne  saisit  que  cela  même;  la  vue,  par 
exemple^,  perçoit  la  couleur  d'un  fruit  sans  en  percevoir 
l'odeur^  qui  n'est  cependant  pas  séparée  de  la  couleur 
dans  l'objet  à  la  fois  odorant  et  coloré  ^.  A  cause  de  quoi 
l'on  a  pu  dire  que  a  les  sens  sont  des  machines  à  abstrac- 
tions ».  Il  en  va  de  même,  dans  la  doctrine  que  nous 
exposons,  de  l'intellig^ence  :  bien  que  les  types  universels 
et  nécessaires  n'existent  que  dans  les  individus,  tout 
comme^  au  point  de  vue  des  principes  proprement  dits, 
les  lois  n'ont  de  réalité  que  dans  les  faits  où  elles  s'appli- 
quent ^,  rien  n'empêche  pourtant  que  les  uns,  c'est-à-dire 
les  types  et  les  lois,  soient  connus  sans  les  autres,  c'est-à- 
dire  les  individus  et  les  faits  ^.  Voilà  l'abstraction,  laquelle. 


1.  Délia  conosc.  intellett.,  II,  p.  107  :  «  Un  solo  ed  identico  punto  è 
quello,  in  oui  la  facoltà  intellettiva  astrae  ed  intende,  con  azione  astrat- 
tiva  insieme  e  percettiva  ;  percepisce  astraendo,  cioè  cogliendo  l'obbietto 
da  quel  lato  solo,  ond'  esso  gli  corrisponde,  senza  badare  agli  altri  lati, 
che  non  sono  di  sua  pertinenza.  » 

2.  S.  theoL,  I  p.,  q.  LXXXV,  a.  2  ad  2:  Et  hoc  possumus  videra  par 
simile  in  sensu.  Visus  enim  videt  colorem  pomi  sine  ejus  odore.  Si  ergo 
quaeratur  ubi  sit  color,  qui  videtur  sine  odore^,  manifestum  est  quod 
color,  qui  vidatur,  non  est  nisi  in  pomo.  Sed  quod  sit  sine  odore  per- 
ceptus,  hoc  accidit  ei  ex  parte  visus,  inquantum  in  visu  est  similitudo 
coloris  et  non  odoris  (I,  338).  —  Cf.  Contra  Gent.  II,  75  (V,  128).  —  «  Le 
rôle  de  chaque  sens,  écrivait  récemment  M.  Bergson,  est  d'extraire  du 
tout  la  composante  qui  l'intéresse.  »  (Matière  et  Mémoire,  p.  42).  C'est 
ce  que  l'École  appelait  l'objet  formel,  à  la  différence  de  l'objet  matériel. 

3.  S.  theoL,  I  p.,  q.  LXXXV,  a.  2  ad  2  :  Ipsa  natura,  cui  accidit 
intelligi  vel  intentio  universalitatis,  non  est  nisi  in  singularibus. . . 
Humanitas,  quae  intelligitur,  non  est  nisi  in  hoc  vel  illo  homine  (I,  338). 
Cojitra  Gent.,  II,  75  :  Natura  speciei  nunquam  est  nisi  in  his  individuis 
(V,  128). 

4.  Contra  Gent.,  II,  75  et  S.  theoL,  I  p.,  q.  LXXXV,  a.  1  ad  1  :  Licet 
natura  speciei  nunquam  sit  nisi  in  'his    individuis,..,  ea  quœ   pertinent 


54  DiFi  iciJi/n':  :    i.'univejvsajjti':  iJi:s  (concepts 

rodisons-lc^  est  en  même  temps  ou  plutôt  indi visiblement 
perception  '. 

IV 

L'examen  d'une  troisième  difficulté  achèvera  de  mettre 
cet  aspect  de  la  doctrine  dans  tout  son  jour.  Il  s'agit  de  ce 
terme  (^'universel,  qui,  lui  aussi^  deviendrait  vite  l'occasion 
d'un  malentendu.  Comment  la  connaissance  de  l'universel 
serait-elle  donc  affaire  d'intuition  et  de  spontanéité  ? 
Universel  e.m^OTiç^  quelque  chose  de  commun,  une  nature 
quelconque  commune  à  une  multitude  et  même^  en 
dernière  analyse^  à  une  multitude  illimitée  :  il  parait  bien 
que^  pour  arriver  à  concevoir  cette  communauté  même 
de  nature  entre  un  nombre  illimité  de  choses,  il  faille 
réfléchir  tout  d'abord^  puis  surtout  rapprocher,  comparer^ 
juger,  peut-être  raisonner^  en  tout  cas  et  en  un  mot 
recourir  à  une  série  d'opérations  successives  et  logique- 
ment enchaînées,  dont  on  ne  voit  pas  trop  ce  qu'elles 
peuvent  avoir  de  commun  avec  une  intuition  ou  perception 
proprement  dite  —  mais  tout  cela^  au  contraire_,  ressemble 
à  s'y  méprendre  à  un  discours  mental,  à  un  procédé 
discursif  ! 

Rien  n'est  plus  vrai.  Mais  aussi  bien  faut-il  se  rendre 
compte  que_,  par  cette  abstraction  intuitive  ou  perception 


ad  rationem  speciei  possunt  considerari  sine  principiis  individualibus  (V, 
128  et  I,  337).  —  lu  III  De  Anim.,  lect.  8:  Niliil  prohibet  duorum  ad 
inviceni  conjunctorum  unura  intelligi  absque  eo  quod  intelligatur  aliud. 
Sicut  visus  apprehendit  colorem,  absque  hoc  quod  appréhendât  odorem... 
unde  et  intellectus  potest  intelligere  aliquam  formam  absque  individuan- 
tibus  principiis  (XX,  120).  —  Cf.  etiam  De  Anim.,  a.  3  ad  8  (VIII,  475). 
1.  Cf.  8.  theoL,  loc.  cit.  :  «  Humanitas,  quae  intelligitur,  non  est  nisi 
in  hoc  vel  illo  homine,  sed  quod  humanitas  apprehendatur  sine  indivi- 
dualibus conditionibus,  quod  est  ijisum  abstrahi,  accidit  humanitati 
secundum  quod  vercipilur  ab  intellectu  »  (I,  338).  —  Cf.  Ibid.,  a.  1  ad  1 
(I,  337).  —  In  m  De  Anim.,  lect.  12:  Abstrahit  intellectus  universale 
a  particulari,  inquantum  intetligit  naturam  speciei  sine  principiis 
individuantibus  (XX,  130).       .  . 


COMPRÉHENSION    ET    EXTENSION  55 

abslractive  dont  nous  avons  parlé,  l'intellig-ence  ne  connaît 
que  la  nature  ou  essence  en  elle-même,,  sans  la  connaître 
encore  précisément  comme  universelle  :  or  c'est  seulement 
pour  la  connaissance  de  l'universalité  comme  telle  que  le 
travail  discursif  de  la  pensée  est  requis.  Nous  sommes 
oblig-és^  pour  nous  faire  bien  comprendre^  de  soumettre  à 
une  analyse  plus  approfondie  la  fonction  généralisatrice 
de  l'esprit. 

Revenons  à  cette  fin  sur  la  notion  de  l'universel.  On  a 
rappelé  tout  à  l'heure  que  l'universel,  c'est-à-dire  le 
contenu  de  l'idée  générale^,  est  une  nature  commune  (en 
fait  ou  en  droit  ^)  à  une  multitude  indéfinie  d'objets^,  une 
nature  susceptible  de  se  retrouver  dans  une  multitude 
indéfinie  d'objets,  anum  aptum  inesse  multis^.  Il  y  a  dès 
lors  deux  éléments  à  distinguer  dans  l'idée  :  i°  conception 
d'une  nature  ou  essence  ;  2°  conception  de  la  possibilité 
que  cette  essence  se  réalise  indéfiniment^  qu'elle  soit^  pour 
ainsi  parler,  tirée  à  un  nombre  illimité  d'exemplaires  sans 
cesser  de  se  retrouver  identique  en  chacun  d'eux.  Le  pre- 
mier élément,  connaissance  de  la  nature  en  elle-même, 


1.  Vuniversel  des  anciens  ne  coïncide  pas  tout  à  fait,  qu'on  le  remarque 
bien,  avec  Vidée  générale  des  modernes.  Celle-ci  désigne  plutôt  la  modi- 
fication de  Vintelligence  concevant  le  général  (xb  xaôoXou)  ;  universale 
désigne  le  contenu  objectif  de  l'idée,  xb  -/.aôéXo-j  directement.  D'un  côté 
c'est  la  pensée,  de  l'autre  ce  qui  est  pensé.  On  reconnaît  dans  ce  cas 
particulier  la  différence  profonde  de  points  de  vue  qui  sépare  les  deux 
spéculations,  point  de  vue  objectif  et  point  de  vue  subjectif. 

2.  Les  anciens  auteurs  citaient  volontiers  comme  exemple  de  cette 
universalité  de  droit  l'idée  du  soleil,  unique  sans  doute  de  fait,  disaient-ils, 
mais  dont  le  pareil  ou  les  pareils  pourraient  fort  bien  exister.  L'astro- 
nomie moderne  a  justifié  cette  hypothèse  en  faisant  voir  dans  les  étoiles 
tout  autant  de  soleils  semblables  au  nôtre.  Cf.  In  VII  Metaph.,  lect.  13: 
Universale  est,  quod  nalum  est  pluribus  inesse,  non  autem  quod  pluribus 
inest  ;  quia  quaedam  universalia  sunt,  quae  non  continent  sub  se  nisi 
singulare,  sicut  sol  et  luna.  Sed  hoc  non  est  quin  ipsa  natura  speciei, 
quantum  est  de  se,  sit  nata  esse  in  pluribus  (XX,  498). 

3.  In  VII  Metaph.,  lect.  13:  Hoc  enim  dicitur  universale,  quod  nalum 
est  multis  inesse  et  de  multis  praedicari  (XX,  498^.  —  Cf.  In  I  Periherm., 
lect.  10  (XVIII,  21).  —  L'école  recourait  ici  encore  à  l'élymologie.  (?)  : 
unum  versus  alia  (Cf.  Arist.  sv  xaxà  ttoUcôv). 


56  L  ABSTRACTION    NE    SE    RAF'PORTE 

pnta  lapidls,  aut  homink,  aut  eqfii\  est  comme  la  matière 
(Je  l'idée  générale;  le  second  élément,  nolion  expresse  de 
sa  possibilité  de  re[)roduction  indéfinie  et  aperce[)tion  de 
son  idenlité  dans  tous  les  cas_,  en  est  comme  la  forme. 
Parlons  le  lang-ag-e  des  logiciens  :  dans  le  premier  cas_,  je^ 
pense  plutôt  en  compréhension,  dans  le  second  cas  en 
extension.  Un  naturaliste  dirait  à  son  tour  que  c'est  un 
type  qu'il  a  en  vue  au  premier  moment  (puta  hominem  aut 
equum)  et  un  genre  ^  dans  le  second  (puta  genus  kumanum 
aut  equinum  aut  animale).  Dès  lors  aussi  la  question 
de  l'origine  ou  de  la  formation  des  idées  générales  se 
dédouble  comme  il  suit  :  i""  comment  arrivons-nous  à 
connaître  la  nature  ou  essence  de  l'objet?  —  2°  comment 
arrivons-nous  à  concevoir  la  possibilité  qu'elle  se  réalise 
identique  dans  un  nombre  illimité  d'autres  objets  ? 

Or  c'est  seulement  à  la  première  de  ces  deux  questions 
que  répond  en  toute  rigueur  la  théorie  de  l'abstraction 
intellectuelle.  La  nature  ou  essence  que  l'intelligence  per- 
çoit dans  ce  premier  moment^  en  la  dég*ageant  de  tout  ce 
qui  l'individualise  dans  l'objet  empirique^,  est  sans  doute 
universelle  en  soi  et,  si  l'on  peut  dire,  objectivement,,  en  ce 
sens  que,  objectivement  et  en  soi,  elle  se  retrouve  iden- 
tique dans  les  autres  objets  empiriques  de  même  espèce  et 
qu'il  suffira  que  l'intelligence  remarque  cette  identité  pour 
concevoir  Vidée  formellement  g-énérale^.  Mais  à  ce  premier 


1.  Cf.  s.  tlieoL,  I  p.,  q.  LXXXV,  a.  1  ad  1  :  Ea  quae  pertinent 
ad  rationem  speciei  cujuslibet  rei  materialis,  puta  lapidis,  aut  hominis, 
aut  equi,  possunt  considerari  sine  principiis  individualibus,  quae  non 
sunt  de  ralione  speciei.  Et  hoc  est  abstrahere  universale  a  particulari, 
vel  speciem  intelligibilem  a  phantasmatibus,  considerare  scil.  naturam 
speciei  absque  consideratione  individualium  principiorum,  quae  per 
phantasmata  repraesentantur  (I,  337). 

2.  Resp.  un  embranchement,  une  classe,  un  ordre,  etc. 

3.  6'.  theoi.,  I  p.,  q.  LXXXV,  a.  3  ad  1  :  Universale  dupliciter  potest 
considerari  :  uno  modo  scounduin  quod  natura  universalis  consideratur 
simul  cum  intentione  universalitatis,  ut  scilicet  unum  et  idem  liabeat 
habitudinem  ad  multa...  et  secundum  hune  modum  universale  est  pos- 
terius(I,  339). 


qu'a  la  compréhension  des  concepts  57 

moment^  ce  caractère  et  comme  cette  tendance  universelle 
de  l'idée  n'est  pas  encore  conçue  :  il  y  a  tout  simplement 
connaissance  de.  la  nature  ou  essence  toute  pure  et  toute 
nue^^  dans  l'individu  à  qui  elle  appartient  et  que  repré- 
sente la  donnée  sensible  ^^  mais  perçue  à  part  des  caractères 
individuels  eux-mêmes  ^^  et  sans  qu'on  sache,  à  s'en  tenir 
au  seul  acte  intellectuel^  qu'elle  appartient  précisément  à 
cet  individu '^. 


Non  pas  que  cette  élimination  des  caractères  individuels 
soit_,  dans  la  phase  primitive  du  processus  g-énéralisateur^ 
opérée  en  connaissance  de  cause.  Gomme  parle  saint 
Thomas,  l'intelligence  saisit  alors  les  éléments  essentiels 
à  partj  mais  non  pas  comme  séparés^  non  qaidem  intel^ 
ligens  ea  esse  separata,  sed  separatim  vel  seorsum 
intelligens  ^.  Il  en  va^  dans  cette  première  phase,  de 
l'individualité  comme  de  l'universalité  et  de  l'universalité 
comme  de  l'individualité  :  l'intellig-ence  est  à  l'ég-ard  de 
Tun  et  de  l'autre  dans  un  état  purement  nég-atif^  elle  en 
ignore  absolument;  et^  quand  les  auteurs  traditionnels 
disent  qu'elle  fait  abstraction  des  éléments  individuels^  il 


1.  .s.  theoL,  I  p.,  q.  LXXXV,  a.  3  ad  1  :  . . .  Alio  modo  potest  consi- 
derari  quantum  ad  ipsam  naturam,  scilicet  animalitatis  vel  humanitatis, 
prout  invenitur  in  particularibus  (I,  339). 

2.  S.  theol.,  I  p.,  q.  LXXXVII,  a.  7:  Speculatur  naturam  universalem 
in  particulari  existentem  (I,  335). 

3.  Ibid...  sed  sine  individualibus  conditionibus. 

4.  Cf.  De  Ente  et  Essent.,  cap.  3  sub  fin.  :  Hoc  nomen  humanitas... 
non  continet  in  sua  significatione  nisi  quod  est  tiominis  inquantum  liomo 
et  praecidit  omnem  designationem  materiae  (i.  e.  individuationem)  (XYI, 
333).  —  C'est  ce  que  l'auteur  appelle,  dans  le  chapitre  suivant,  «  natura 
hominis  absoiute  considerata,  quae  abstrahit.  a  quolibet  esse  sive  in  uno 
si  va  in  pluribus  »  (XVI,  333). 

5.  In  III  De  Anim.,  lect.  12:...  Ea  vero,  quae  sunt  in  sensibilibus 
(scil.  naturam  universalem  speciei)  abstrahit  intellectus,  non  quidem  intel- 
ligens ea  esse  separata,  sed  separatim  vel  seorsum  intelligens  (XX,  130). 


58     ij:s  CAUA(7rî:Jii:s  ksskntills  sont  connus  si'ji'Ajikmknt 

faut  bien  se  ^rj^ardcir  encore  une  fois  fie  l'entendre  d'une 
abstraction  réfléchie  et  voulue  à  la  façon  moderne;  ces 
expressions  signifient,  ni  plus  ni  moins,  qu'elle  ne  connaît 
que  l'élément  essentiel,  qu'elle  n'est  ouverte,  [)Our  ainsi 
parler,  ou  perméable  qu'à  lui  et  comme  impressionnée  que 
par  lui  ^  On  a  pu  la  comparer,  de  ce  chef,  à  la  plaque 
photographique^  (|ui  n'est  sensible  qu'à  certains  rayons 
lumineux  et  sur  laquelle  les  autres  rayons  n'agissent  en 
aucune  manière;  ou  encore  à  un  prisme  qui  ne  se  laisserait 
pénétrer  quci  par  un  seul  des  rayons  dont  se  compose  la 
lumière  blanche  et  qui  demeurerait  opaque  pour  tous  les 
autres;  ainsi  l'essence  s'isole,  sous  l'influence  de  l'enten- 
dement^ des  notes  individuantes^,  qui  restent  pour  lui^ 
en  tant  que  telles^  absolument  lettre  close. 

Nous  touchons  ici  à  l'un  des  points  les  plus  consi- 
dérables, sinon  même  au  point  capital  de  la  théorie  ^.  Aussi 
ne  doit-on  pas  s'étonner  que  saint  Thomas  ait  eu  à  cœur 
de  le  mettre  dans  une  vive  lumière.  Tel  est  le  but,  entre 
autres  passages^  de  l'élégante  démonstration  qui  se 
rencontre  au  chapitre  IV  du  court  et  substantiel  traité  De 
Ente  et  Essentia.  Que  l'intelligence,  dans  un  premier 
moment,  conçoive  la  nature  ou  essence  en  elle-même^ 
essentiam  simplicem,  abstraction  faite  de  tout  rapport  soit 
à  l'individu,  soit  à  l'espèce,  et  par  suite  qu'elle  ne  la 
conçoive  alors  ni  comme  singulière  ni  comme  univer- 
selle, ce  n'est  pas  seulement  ce  qui  a  lieu  en  fait,  c'est 
encore,  en  droit,  ce  qui  ne  peut  pas  ne  pas  avoir  lieu. 
Car  si  Thumanité,  par  exemple,  conçue  de  la  sorte  en  soi 
{naturel  hominis  absolute  considerata) ,  impliquait  une 
relation  essentielle  à  l'espèce,  si,  de  soi  et  par  définition, 
elle  se  nmltipliait  entre  les  membres  de  l'espèce,  elle  ne 


1.  5.  theol.,  I  p.,  q.  LXXXVI,  a,  1  :  Intellectiis  noster  directe  non  est 
cog-noscitivus  nisi  universalium  (I,  344).  —  Ibid.,  q.  LXXXV,  a.  1  :  Hoc 
est  abstraliere  universale  a  particulari,  considerare  scilicet  naturam 
speciei  absque  consideralione  individualium  principiorum  (I,  337). 

2.  On  en  verra  mieux  Tiaiportance  par  la  suite.  (Cf.  2""  partie). 


MAIS    NON    GOMME    SEPARES  59 

pourrait  jamais  se  réaliser  dans  Tindividu  avec  le  caractère 
d'unité  incommunicable  qui  le  disting-ue,  comme  il  arrive 
pourtant  en  Socrate  :  si  enim  pluralitas  esset  de  ratione 
ejuSj  nunquam  posset  esse  una,  cum  tarnen  una  sit  secun- 
dum  quod  est  in  Socrate.  Pareillement,  si  elle  impliquait 
à  l'inverse  une  relation  nécessaire  à  l'individu^  si  de  soi 
et  par  définition,  elle  avait  part  à  l'individualité,  elle  ne 
pourrait  plus  s'affirmer  de  l'espèce,  se  multiplier  avec 
l'espèce,  et  c'en  serait  fait  de  celle-ci  à  son  tour  :  similiter 
si  imitas  esset  de  inteUectu  et  de  ratione  ejiis,  tune  esset 
una  et  eadem  natura  Socratis  et  Platonis  nec  posset  in 
pluribus  plurijîcari.  A  cette  question  donc  :  l'essence 
considérée  en  elle-même^  secundum  naturam  et  rationem 
propriam^  doit-elle  être  dite  unique  ou  multiple  ?  il  faut 
répondre  :  ni  Fun  ni  l'autre^  parce  que  les  deux,  pluralité 
et  unités  sont  également  étrangers  à  sa  notion  et  qu'elle 
peut  se  trouver,  de  fait,  affectée  de  l'une  aussi  bien  que 
de  l'autre,  de  l'unité  (individuelle)  aussi  bien  que  de  la 
pluralité  (spécifique)  :  ideo  si  quaeratur  utrum  ista  natura 
possit  dici  una  vel  plures^  neutrum  concedendum  est  ; 
quia  utrumque  est  extra  intellectum  ejus  et  utrumque 
potest  sibi  accidere.  Qu'il  n'y  ait  qu'un  seul  homme  ou 
qu'il  y  en  ait  plusieurs^  cela  ne  change  rien  à  l'essence 
de  l'humanité,  laquelle  fait  donc  par  elle-même  abstraction 
de  son  existence  effective  en  plusieurs  ou  en  un  seul.  H  y 
a  donc  aussi  un  moment  où  elle  est  connue  comme  telle, 
et  ce  ne  peut  être  que  le  premier  moment  même  où  elle 
est  connue^  puisque  alors  on  n'en  connaît  précisément  que 
ce  qui  la  constitue  en  elle-même^  quae  primo  in  ejus 
definitionem  cadunt,  que  ce  cju'elle  offre  d'emblée  et  par 
elle-même  à  l'esprit^  quod  primo  cadit  in  intellectum  ejus. 
L'essence  n'est  donc,  au  premier  moment,  connue  ni  comme 
individuelle  ni  comme  universelle_,  mais  comme  essence 
tout  courte  secundum  quod  hujusmodi.  G.  Q.  F.  D.  ^ 

1.   op.  et  loc.  cit.  (XVI,  333). 


i)0   iJlNTVA  A  Ai  iK^iCK  NK  CONNAIT  DIHKCTKMKNT  OCK   l/l'MVKIlSKL 


VI 


Vue  sing-ulière,  il  est  vrai,  et  même  [)OsitiveinenL 
étrang-e.  Les  deux  remarques  suivantes  contribueront  sans 
doute  à  diminuer  la  surprise  qu'on  en  éprouve  au  [)remier 
instant. 

Si,  en  effet,  l'on  a  beaucoup  de  peine  à  bien  entendre 
ce  caractère  propre  de  l'acte  spécifique  de  l'intelligence^ 
la  raison  en  est  tout  d'abord  qu'à  dire  vrai  cet  acte  ne  se 
produit  jamais  seul,  mais  qu'il  est  toujours  accompagné 
d'une  perception  sensible,  à  savoir  celle-là  même  qui  le 
provoque^  et  qui  l'achève  aussi  et  le  remplit,  en  le  déter- 
minant à  l'objet  individuel  qu'elle  représente  dans  son 
individualité  même.  Une  analyse  minutieuse  peut  seule 
l'en  dégager.  Car  il  ne  faut  pas  se  laisser  prendre  à  ces 
apparences  :  dans  la  théorie  que  nous  exposons,  l'intel- 
ligence ne  connaît  pas  directement  et  par  elle-même  les 
individus  ;  elle  ne  les  atteint  que  par  voie  réflexive^  per 
quamdam  rejleœionem,  secundam  qaamdam  continua- 
tionem  intellect  us  ad  imaginationem,  comme  dit  saint 
Thomas  ^  Il  y  aurait  là  un  autre  trait  fort  curieux  de  sa 
doctrine  à  mettre  en  lumière.  Mais  cet  examen  nous 
entraînerait  trop  loin  et  ne  rentre  d'ailleurs  pas  direc- 
tement dans  notre  sujet.  Il  nous  suffît  présentement  de 
savoir  que,  dans  la  doctrine  elle-même^  les  deux  connais- 
sances_,  celle  de  la  nature  universelle  et  celle  de  l'individu, 
sont  distinctes  et  relèvent  de  deux  pouvoirs  différents^  bien 
qu'elles  soient  liées  par  une  loi  de  simultanéité^. 


1.  Cf.  s.  tlieoL,  I  p.,  q.  LXXXVI,  a.  I  (I,  344).  —  De  Verit.,  q.  II, 
a.  6  (IX,  37),  q.  X,  a.  5  (IX,  162). 

2.  Voici,  très  brièvement,  l'explication  de  saint  Thonnas.  C'est  en  réflé- 
chissant donc,  non  pas  sur  sa  propre  opération  (qui  n'a  saisi  que  l'universel), 
mais  sur  celle  d'une  autre  puissance  (de  là  «  per  quayndrim  reflexionem  »), 
l'iiiiag-ination,  qui  nous  donne  la  représentation  empiri(iue  de  l'individu, 
autrement  dit,  c'est  en  se  reportant  à  l'image  par  laquelle  elle  est  entrée 


NÉCESSITÉ  DE  RECOURIR  A  LA  METHODE  PSYCHOLOGIQUE       61 

On  pourrait  faire  une  remarque  analog'ue  au  sujet  de 
l'universalité  proprement  dite,  plus  exactement  au  sujet 
de  la  difFérence  qu'il  y  a  entre  connaître  la  nature  (ou 
essence)  en  elle-même  et  la  connaître  en  tant  qu'univer- 
selle ou  communicable  à  l'indéfini.  Ce  qui  empêche  que 
l'on  comprenne  bien  cette  différence^  c'est  que,  en  fait 
encore^  dans  la  réalité  psychologique  vivante,  les  deux 
connaissances  se  compénètrent  pareillement  l'une  l'autre, 
surtout  dans  l'état  actuel  où,  l'habitude  et  comme  l'éduca- 
tion de  l'intelligence  aidant,  nous  concevons  du  premier 
coup  pour  chaque  nature  découverte  sa  possibilité  de 
reproduction  ilHmitée.  Mais  cette  instantanéité  même  avec 
laquelle  le  second  élément  se  superpose  aujourd'hui  au 
premier  doit-elle  nous  faire  prendre  le  change  sur  leur 
vrai  rapport?  Nous  croyons  que  c'est  ici  le  lieu  de  s'inspirer 
de  la  «  méthode  psychologique  »  de  l'Ecole  anglaise^  qui 
démêle  dans  des  faits  simples  de  prime  abord  les  superfé- 
tations  ultérieures  dont  se  compliquent  si  souvent  les 
données  vraiment  primitives  de  la  conscience.  Notre 
analyse  de  la  généralisation  ne  doit  pas  se  borner  à  l'étu- 
dier telle  que  nous  y  procédons  à  un  moment  donné,  telle 
que  nous  avons  appris  ou   même  qu'on  nous  a  plus  ou 


en  rapport  avec  lui,  que  l'intelligence  en  acquiert  la  notion  comme  tel. 
Et  cette  possibilité  pour  Tintelligence  de  revenir  sur  l'image,  et  non  pas 
seulement  sur  sa  propre  idée,  a  sa  raison  dans  l'unité  de  conscience  qui 
enveloppe  toutes  nos  opérations  psychologiques,  unité  de  conscience  qui 
s'explique  elle-même  par  l'unité  du  sujet  simple  en  qui  elles  s'accom- 
plissent, non  enim  proprie  loquendo  sensus  aut  intellectus  cognoscunt, 
sed  homo  per  utrumque  {De  Verit.,  q.  II,  a.  6  ad  3  [IX,  377]).  Il  faut 
bien  remarquer  que  la  conscience  dont  il  s'agit  ici  c'est  la  conscience 
réflexe,  justement;  or  de  cet  acte  de  réflexion,  l'intelligence,  justement 
aussi,  est  seule  capable,  parce  que  faculté  spirituelle.  Et  considérez-le 
comme  visant  la  sensation  ou  l'image  à  titre  de  modifications  du  sujet,  il 
s'appellera  conscience  proprement  dite  et  toi;t  court;  considérez-le  comme 
s'étendant  par  elle  à  l'objet  qu'elles  représentent,  il  s'appellera  perception 
intellectuelle  du  singulier  corporel  —  perception  indirecte  attendu  qu'elle 
n'atteint  pas  l'objet  par  elle-même,  mais  en  tant  qu'il  est  représenté  par 
une  faculté  inférieure  «(Cf.  Liberatore,  Délia  conosc.  intell.,  II,  387  sq.— 
Salis-Se\vis,  Délia  conosc.  sensitiva^  p.  71  sq.) 


62      L'uNIVIiKSAlJTl':  COMME  TELLE  n'eST  J»AS  CONNUE  d'aUORI) 

moins  appris  à  y  procéder,  —  par  exemple  par  le  lan^a^^^e 
et  les  habitudes  tout  org-anisées  qu'il  impose  [)lus  ou  moins 
à  la  pensée  :  il  faut  en  outre  faire  efl'ort  pour  la  reconsti- 
tuer autant  que  possible  dans  sa  physionomie  originelle 
et  comme  à  l'état  naissant.  Généraliser  pour  nous,  aujour- 
d'hui, c'est  tout  de  suite  et,  à  première  vue,  uniquement^ 
se  représenter  un  caractère  ou  une  somme  de  caractères 
communs  à  tout  un  groupe.  Sans  doute^  c'est  bien  là  le 
moment  décisif  ou  le  point  culminant  de  l'opération  tout 
entière  :  son  importance  même  n'aurait-elle  cependant  pas 
eu  pour  effet  de  nous  accoutumer  à  ne  plus  voir  que  lui  et 
à  perdre  de  vue  l'autre  moment,  préparatoire^  il  est  vrai^ 
mais  non  moins  réel  et  capital,  que  saint  Thomas  appelle 
la  considei^atio  naturae  absoluta  ^  et  que  nous  avons  appelé 
nous-même  la  connaissance  de  la  nature  ou  essence  tout 
court?  A  force  de  porter  notre  attention  sur  le  terme  final 
du  processus  généralisateur  ou  l'idée  générale  complète  et 
parfaite  ou  encore  l'idée  conçue  précisément  comme  géné- 
rale, nous  en  venons  facilement  à  négliger  le  point  de 
départ  intellectuel  de  ce  processus,  à  savoir  la  représen- 
tation pure  et  simple  du  contenu  propre  de  l'idée.  Il  reste 
pourtant  vrai  que  les  deux  moments  sont  à  tout  le  moins 
logiquement  distincts  et  qu'à  l'origine  ils  ont  même  dû 
l'être  en  effet  ^. 


VII 


Quoi  qu'il  en  soit,   c'est  à   cette   connaissance   de   la 
nature  en  elle-même,  essentia  simplex^  homo  inquantum 


1.  Quodlib.  VIII,  q.  1  ad  1  :  Consideratio  naturae  absoluta...  quantum 
ad  ea  tantum  quae  per  se  corapetunt  tali  naturae  (IX,  571).  —  De  Ente 
et  Esserit.,  a.  4  (XVI,  333).  —  Cf.  supra,  p.  57,  notes  1  et  4. 

2.  Ainsi  s'ouvre  une  issue  au  cercle  vicieux  souvent  signalé  à  propos 
de  la  généralisation  :  «  pour  généraliser  il  fnut  abstraire,  mais  pour 
abstraire  il  faut  généraliser.  »  (Gf,  H.  Bp:rgson,  Matière  et  mémoire, 
p.  IIQ  sq.).  Il  ne  faudrait  «  généraliser  pour  abstraire  »  que  si  l'abstraction 


UNIVERSEL    DIRECT    ET    UNIVERSEL    REFLEXE  63 

homOy  que  l'Ecole  a  donné  le  nom  à' universel  direct  ou 
métaphysique^  par  opposition  à  ïuniversel  logique  ou 
réjlexe,  lequel  ajoute  effectivement  à  la  simple  notion  de 
cette  simple  nature  l'idée  de  sa  communicabilité  même  ou 
de  son  aptitude  à  se  retrouver  identique  en  plusieurs 
êtres;  lequel,  par  suite_,  correspond  à  Vidée  formellement 
générale  ou  à  l'idée  générale  proprement  dite  ^ 

Distinction  d'une  importance  souveraine,  et  dont  l'appli- 
cation, indiquée  tout  à  l'heure,,  se  découvre  à  présent  d'elle- 
même.  De  fait,  si  l'on  doit  reconnaître  que  l'universel 
demande  quelque  chose  de  plus  qu^une  simple  intuition  et 
qu'il  faut  faire  appel^  pour  en  donner  l'explication 
intégrale,  à  un  véritable  discours  inental,  c'est  précisément 
l'universel  logique  ou  réflexe  qui  est  alors  en  cause;  ou, 
ce  qui  revient  au  même,  c'est  la  seconde  des  deux  questions 


devait  nous  donner  par  elle-même  et  du  premier  coup  les  concepts  uni- 
versels tout  faits,  en  tant  précisément  qu'universels.  Mais  la  difficulté 
tombe,  si  l'abstraction  ne  nous  fait  atteindre  que  les  éléments  essentiels 
ou  constitutifs  (la  natara  absolute  considerata),  dont  l'extension  uni- 
verselle sera  seulement  reconnue  ensuite. 

1.  Voir,  sur  cette  distinction  d'universel  direct  et  d'universel  réflexe, 
entre  autres  Liberatore,  Délia  conosc.  intell.,  t.  II,  p.  85  sq.). —  Zigliara, 
La  luce  intellettuale. ..,  t.  I,  p.  41  sq.  —  Sanseverino,  Éléments  de 
philosophie  chrétienne,  trad.  fr.,  t.  I,  p.  674  (en  note).  —  C'est  dans  le  même 
sens  qu'on  doit  prendre  les  formules  universale  in  essendo  et  universale 
in  praedicando.  Elles  se  rencontrent  déjà  dans  l'opuscule  anonyme  De 
Universalibus  (LY  des  opuscules  douteux  de  saint  Thomas).  Les 
docteurs  du  M.  A.  appelaient  aussi  l'universel  réflexe  universel  de  seconde 
intention,  ou  tout  simplement  intention  seconde.  Il  faut  bien  comprendre 
ce  terme  (combien  n'y  a-t-il  pas  de  personnes  qui  ne  le  connaissent  que 
par  la  célèbre  plaisanterie  :  an  chimaera  bombicinans  in  vacuo  possit 
comedere  secundas  intentioyies'!)  :  «  Intentionem  secundam  appello  illud, 
dit  l'opuscule  LV  De  Universalibus,  quod  secundo  intelligit  intellectus 
de  re.  »  —  Secundo,  par  voie  de  réflexion,  en  revenant  sur  l'objet  déjà 
connu  (par  une  «  intention  première»).  De  là  l'équivalent  recogitatio.  Donc 
intention  seconde  =  connaissance  réflexe,  par  opposition  à  connaissance 
spontanée  et  directe  (=  intention  première],  et  aussi  le  contenu  objectif 
de  cette  connaissance,  —  Quant  au  terme  même  d'intention,  il  se  rapporte 
au  caractère  actif  (lendere  in)  de  la  connaissance,  qui  requiert  une  sorte 
de  tension  de  son  organe  sensible  (organe  proprement  dit)  ou  immatériel 
(faculté).  (Cf.  le  -rovoç  des  stoïciens,  Cicéron,  Acad.  II,  10:  mens  natu- 
ralem  vim  habet,  quam  intendit  ad  ea  quibus  movetur). 


64      l'universel  direct  seul  est  affaire  d'intuition 

élémentaires  préccdeininenl  discernées  dans  le  problème 
total  de  la  généralisation  qui  exige  cette  réponse.  Mani- 
festement, la  comparaison  intervient  en  pareil  cas  :  ayant 
observé  plusieurs  objets  semblables  et  abstrait  de  chacun 
d'eux,  à  la  manière  décrite  ci-dessus,  la  même  identique 
nature,  nous  reconnaissons  l'identité  de  cette  nature  même 
en  tous,  nous  les  pensons  en  tant  qu'essentiellement 
semblables.  Pas  n'est  besoin  d'un  grand  effort  de  réflexion 
pour  se  rendre  compte  que  leur  nombre  pourrait  croître  à 
l'indéfini  sans  que  la  nature  qu'ils  réaliseraient  tous 
indistinctement  cessât  d'être  identique^,  ou  pour  découvrir 
dans  cette  nature  la  possibilité  de  se  retrouver  telle  dans 
un  nombre  illimité  d'objets.  Bref^  l'universel  réflexe 
n'exprimant  plus  par  lui-même  une  propriété  intrinsèque 
de  la  chose,  mais  une  relation,  une  propriété  logique 
ajoutée  à  cette  essence  intrinsèque^  il  est  clair  que  la 
perception  n'y  suffit  plus,  et  qu'un  procédé  logique^  aussi^ 
et  discursif,  devient  indispensable  —  à  cause  de  quoi  cet 
universel  prend  le  nom  de  logique  lui-même.  Mais  il  en 
va  tout  autrement  de  l'universel  direct  et  métaphysique, 
qui  échappe  à  cette  nécessité.  En  sorte  que  rien  n'empêche 
plus,  par  ce  côté^  l'abstraction  primitive  qui  le  fournit 
d'off'rir  un  caractère  foncièrement  intuitif. 


VIII 


Nous  comprenons  mieux  que  jamais  qu'il  n'y  ait  pas 
lieu^  dans  la  théorie  traditionnelle,  de  dédoubler  l'intel- 
ligence en  un  pouvoir  d'abstraire  à  proprement  parler  et 
en  un  pouvoir  d'ajouter  aux  données  empiriques  ce  que 
l'expérience  ne  pénètre  point  par  elle-même^;  car  cet 
élément  inaccessible  à  l'expérience  et  que  l'inlelligence 
seule  perçoit,  c'est  précisément  en  abstrayant,  comme  on 

1.  Cf.  supra,  p.  51,  note  3, 


IL  n'y  a  pas  lieu  de  compléter  la  théorie  65 

a  vu  plus  haut^  qu'elle  le  perçoit.  Sans  doute  un  tel  acte 
ajoute  à  nos  connaissances,  puisqu'il  nous  rend  intelligible 
la  nature  de  la  cause,  par  exemple,  en  l'émancipant  des 
conditions  individuelles  où  elle  est  comme  emprisonnée 
dans  les  causes  concrètes  qui  la  réalisent  —  ou  encore, 
pour  prendre  un  exemple  dans  les  jugements  eux-mêmes, 
la  loi  de  causalité,  en  la  dégageant  des  faits  expérimentaux 
dans  lesquels  elle  s'applique.  Mais,  et  c'est  là  le  point 
capital^  cet  acte  n  ajoute  rien  aux  choses,  puisqu'il  ne  fait 
que  révéler  leur  nature  intime  et  leurs  conditions  essen- 
tielles ^  Et  tel  est  le  péril  de  la  modification  proposée  :  non 
seulement  elle  est  oiseuse_,  mais  elle  altère  gravement  la 
théorie  qu'elle  prétend  corriger.  Cette  formule,  «  pouvoir 
d'ajouter  aux  données  empiriques  »  {vis  additiva),  indui- 
rait assez  facilement  à  croire  que  c'est  l'intelligence  qui 
ajoute  tout  de  bon  aux  faits  d'expérience  ces  conditions 
essentielles  elles-mêmes,  par  exemple  la  relation  néces- 
saire à  une  cause.  Ce  qui  nous  ramènerait,  somme  toute, 
et  contre  les  propres  intentions  des  auteurs  en  jeu^  à  la 
thèse  criticiste.  Ce  qui  dénaturerait  du  tout  au  tout,  par 
conséquent^  la  doctrine  traditionnelle  de  l'Ecole  sur  ce 
point.  Aux  termes  de  celle-ci  en  effet^,  l'intelligence  n'a 
besoin  que  de  faire  abstraction  des  traits  caractéristiques 
de  l'individualité  pour  saisir  les  éléments  essentiels  dans 
les  êtres  empiriques  eux-mêmes  dont  ils  constituent 
comme  le  fond  premier^,  a  L'intelligence  a  donc_,  outre  et 


1.  Cf.  p.  FuziER,  Le  'principe  de  causalité. ..,  p.  89,  in  Congrès 
scientifique  internat,  des  catholiques,  1894. 

2.  Cf.  S.  theol.,  I  p.,  q.  LXXXIV,  a.  7:  Speculatur  naturam  univer- 
salem  (potentia)  in  particulari  existentem  (I,  335).  —  Ibid.  q.  LXXXV, 
a.  1  :  Hoc  est  abstrahere  universale  a  particulari  vel  speciem  intelligibilem 
a  phantasmatibus,  considerare  scil.  naturam  speciei  absque  conside- 
ratione  individualium  principiorum,  etc.  (I,  337).  Or  (Ibid.  a.  2)  species 
intelligibilis  se  habet  ad  intellectum  ut  quo  intelligit  intellectus  ;  par 
elle  l'intelligence  atteint  d'emblée  la  chose  :  id  quod  intelligitur  primo 
est  res  —  et  non  pas  species,  encore  une  fois,  celle-ci  n'est  connue  que 
secundario  (per  secwadam  intentionem,  justement).  Car  si  ea  quae 
intelligimus  essent  solum  species  quae  sunt  in  anima  [nos  idées  subjec- 


f)G  ABSTRACTION    COÏNCIDK    ICI    AVEC    PERCEPTION 

par  dessus  sa  vorlu  élirninatlve_,  une  verlu  addilive^  la 
vertu  de  saisir  comme  nécessaire  un  rapport  fpji  n'csl 
donné  dans  Texpérience  que  comme  conling-ent^  de  saisir 
comme  universel^  c'esl-à-dire  comme  s'élendant  à  tous  les 
cas  possibles,  un  rapport  que  l'expérience  n'aperçoit  que 
dans  un  g-roupe  restreint  de  phénomènes  ^  »  :  encore 
une  fois_,  c'est  justement  en  quoi  consiste  ici  l'abstraction, 
à  ((  saisir  comme  nécessaire  un  rapport  qui  n^est  donné  dans 
l'expérience  que  comme  conting*ent  »,  à  «  saisir  comme 
universel  un  rapport  que  l'expérience  n'aperçoit  que  dans 
un  g-roupe  restreint  de  phénomènes  »,  puisque  abstraire 
veut  dire  ici  considerare  principia  speciei  absque  consi- 
deratione  principiorurn  individaantium  ^  et  que  ces  prin- 
cipia speciei  rç^^Tè^euieni  précisément  l'élément  de  nécessité 
universelle  (au  moins  en  puissance  ^)  qu'enveloppe  par 
nature  chaque  fait  particulier  et  contingent  ^.  Abstraction 
et  perception  ne  font  donc,  dans  l'espèce,  littéralement 
qu'un^  et  l'on  n'était  pas  fondée  de  ce  seul  chef,  à  les 
disting-uer  comme  deux  opérations  originales^,  requérant 
chacune  un  principe  irréductible. 


tives)  sequeretur  quod  scientiae  omnes  non  essent  de  rébus  quae  sunt 
extra  animam  (ne  porteraient  pas  sur  la  réalité  objective),  sed  solum  de 
speciebus  quae  sunt  in  anima  (I,  838).  Toute  science,  en  somme,  se 
réduirait  ainsi  à  une  manière  de  psychologie.  —  Cf.  Contra  Gent.,  II,  75 
(V,  128).  —  Supra,  Cii.  I,  iv,  p.  34. 

1.  Cf.  supra,  p.  51,  note  3. 

2.  Cf.  S.  theoL,  p.  I,  q.   LXXXV,  a.  1  (I,  337). 

3.  Cf.  Contra  Gent.,  II,  77  :  Determinatas  naturas  rerum  sensibilium  nobis 
praesentant  phantasmata,  quae  nondum  pervenerunt  ad  esse  intelligibile, 
cum  sint  similitudines  rerum  materialium  etiam  secundum  proprielates 
individuales.  Non  igitur  sunt  intelligibilia  actu;  et  tamen,  quia  in  hoc 
homine  (v.  g.),  cujus  similitudinem  repraesentapt  phantasmata,  est 
accipere  naturam  universalem  denudatam  ab  omnibus  conditionibus 
indivJduantibus,  sunt  intelligibilia  in  potentia  (V,  132). 

4.  Cf.  S.  theoL,  I  p.,  q,  LXXXVI,  a.  3  ;  Nihil  est  adeo  contingens, 
quin  in  se  aliquid  necessarium  habeat  (,1,  345).—  Cf.  infro,  cb.  VII,  A,  i, 
II  et  VI. 


RAISONS    HISTORIQUES    DU    TERME    D 'ABSTRACTION  67 

IX 

Mais  si  telle  est  la  véritable  nature  de  cet  acte  mental^ 
pourquoi  l'appeler  abstraction  ?  Ne  serait-il  pas  préférable 
de  recourir  à  une  autre  formule  —  soit^  par  exemple^ 
perception  intellectuelle  —  qui  en  mettrait  directement  en 
relief  le  fond  intuitif?  Peut-être  :  les  raisons  pourtant 
qui  dictèrent  aux  vieux  docteurs  l'emploi  de  ce  terme 
d'abstraction  s'entendent  fort  bien,  historiquement  parlant. 
Elles  résident  dans  leurs  préoccupations  polémiques,  en 
particulier  à  l'égard  de  la  psychologie  platonicienne  ou 
du  moins  réputée  par  eux  telle.  Et  cette  psychologie 
leur  était  antipathique  surtout  à  cause  de  la  métaphysique 
dont  elle  leur  semblait  solidaire.  Il  serait  difficile  de 
développer  ces  vues  dans  toute  leur  ampleur  sans  dépasser 
par  trop  les  limites  de  notre  présent  sujet  :  force  nous 
sera  donc  de  nous  borner  à  quelques  indications. 

La  métaphysique  à  laquelle  nous  venons  de  faire  allu- 
sion, c'est^  d'un  mot,  le  réalisme^;  et  la  psychologie 
correspondante,  c'est  ou  bien  celle  des  idées  innées, 
comme  on  a  dit  plus  tard,  des  species  anirnae  naturaliter 
inditae^  comme  on  disait  alors  ^^  sous  la  forme  précise  de 
théorie  de  la  réminiscence,  —  ou  bien  celle  de  la  partici- 
pation aux  formes  séparées  ^,  pour  parler  le  langage  de 
l'Ecole,  c'est-à-dire,  comme  nous  parlerions  aujourd'hui^ 
aux  idées^  prises  dans  le  sens  platonicien  —  sans  recher- 
cher d'ailleurs  si  les  deux  psychologies  diffèrent  réellement 
l'une  de  l'autre.  A  peine  est-il  besoin  d'expliquer  ce  qu'on 


1.  Au  sens  où  l'on  entend  ce  terme  dans  la  querelle  des  universaux,  et 
non  plus  comme  nous  l'entendons  nous-même  dans  ce  travail,  par  oppo- 
sition à  idéalisme;  Cf.  infra. 

2.  Cf.  S.  IheoL,  I  p.,  q.  LXXXIV,  a.  3:  Utrum  anima  omnia  intel- 
ligat  per  species  sibi  naturaliter  inditas  (I,  330). 

3.  Ibid.,  a.  4  :  Utrum  species  intelligibiles  effluant  in  animam  ab 
aliquibus  forrais  separatis  (I,  331). 


68  OPPOSITION    AU    HKALlSMr:    PI.ATONICIEN 

entend  ici  par  réalisme  :  il  s'agit  de  cette  doctrine  célèbre 
aux  termes  de  laquelle  les  natures  ou  essences  universelles 
existeraient  en  soi^  en  dehors  des  individus,  constituant 
dans  leur  pureté  absolue  un  monde  supérieur_,  le  monde 
intelligible^,  dont  noire  monde  sensible  ne  serait  qu'une 
participation  imparfaite  et  défaillante  ^  Et  des  lors,  voici 
comment  on  rendait  compte^  psychologiquement,  de  la 
connaissance  que  nous  avons,  en  fait,  de  ces  réalités  supé- 
rieures :  c'est  encore  d'une  participation  que  l'on  se  récla- 
mait à  cette  fin,  soit  d'une  participation  actuelle^  renou- 
velée pour  ainsi  dire  à  chaque  instant  et  consistant  dans 
une  ressemblance  de  l'idée  imprimée  à  ce  moment  même 
dans  l'âme  ^;  —  soit  d'une  participation  originelle^  si  l'on 
peut  ainsi  dire  encore^  s'effectuant  dès  le  principe  et 
une  fois  pour  toutes^,  et  déterminant  d'un  seul  coup  la 
présence  latente  dans  notre  esprit  de  toutes  les  notions 
intellectuelles^,  que  l'union  de  Tâme  avec  un  organisme 
l'empêchera    de    remarquer    d'abord,    mais   qui    s'éveil- 


1.  s.  theoL,  I  p.,  q.  LXXXIV,  a.  4  :  Plato  posuit  formas  rerum  sensi- 
bilium  per  se  sine  materia  subsistentes,  sicut  formam  hominis,  quam 
nominabat  per  se  hominem,  et  formam  vel  ideam  equi,  quam  nominabat 
per  se  equum  ;  et  sic  de  aliis,  Has  ergo  formas  separatas  ponebat 
participari  a  materia  corporali  ad  essendum,  sicut  materia  corporalis  per 
hoc  quod  participât  ideam  lapidis  fit  hic  lapis,  etc.  (I,  331).  —  Cf.  De 
VeriL,  q.  X,  a.  6:  Quidam,  ut  Platonici,  posuerunt  formas  rerum 
sensibilium  esse  a  materia  separatas,  et  per  earum  participationem  a 
materia  sensibili  efRci  individua  in  natura,  etc.   (IX,  163). 

2.  S.  theol.,  I  p.,  q.  LXXXIV,  a.  4  :  Has  ergo  formas  separatas 
ponebat  (Plato)  participari  et  ab  anima  nostra  et  a  materia  corporali;  ab 
anima  quidem  nostra  ad  cognoscendum,  a  materia  vero  corporali  ad 
essendum  ;  ut  sicut  materia  corporalis,  per  hoc  quod  participât  ideam 
lapidi?,  fit  hic  lapis,  ita  intellectus  no^ter,  per  hoc  quod  participât  ideam 
lapidis,  fit  intelligens  lapidem.  Participatio  autem  ideae  fit  per  aliquam 
similitudinem  ipsius  ideae  in  participante  ipsam ,  per  modum  quo 
exemplar  participatur  ab  exemplato.  Sicut  igitur  ponebat  formas  sensi- 
biles,  quae  sunt  in  materia  corporali,  eflluere  ab  id'eis  sicut  quasdam 
earum  similitudines,  ita  ponebat  specios  intoUigibiles  inlellectus  nostri 
esse  similitudines  quasdam  idearum  ab  eis  eflluentes  (I,  331-2).  —  Cf.  De 
Verit.,  loc.  cit.  :  Platonici  posuerunt  formas  esse  a  materia  separatas, 
earum  vero  participatione  mentes  humanas  scientiam  habere  (IX,  163). 


IMMANENCE    DE    l'iNTELLIGIBLE    DANS    LE    SENSIBLE  69 

leront  ensuite  au  cours  de  l'expérience  à  la  manière  de 
souvenirs  remémorés  ^ 

Or,  que  les  universaux  existent  de  la  sorte  a  parte  rei 
comme  autant  d'absolus,  c'est  ce  que,  à  la  suite  de  son 
maître  Aristote,  saint  Thomas  ne  peut  se  résoudre  à 
admettre  ^;  avec  son  maître  Aristote,  il  tient  pour  l'imma- 
nence des  natures  universelles  aux  individus^  en  qui  seuls 
elles  se  réalisent^  qui  seuls  subsistent  actuellement  en 
eux-mêmes  et  qui  ne  renferment  l'universel  qu'en  puis- 
sance ^.  Il  ne  peut  plus  donc  être  question  pour  lui  à  ce 
compte,  et  sans  préjudice  des  autres  raisons  qu'il  fait 
valoir  ^^  d'expliquer  notre  connaissance  de  l'universel  par 


1.  Cf.  De  Verit.,  q.  X,  a.  6  :  Alla  opinio  fuit  ponentium  ...humanas 
animas  in  seipsis  continere  omnium  rerum  notitiam,  sed  per  conjunc- 
tionem  ad  corpus  praedictam  cognitionem  obtenebrari,  et  ideo  dicebant 
nos  indigere  studio  et  sensibus  ut  impedimenta  scientiae  tollerentur 
dicentes  addiscere  nihil  aliud  esse  quam  reminisci  (IX,  163). 

2.  Cf.  S.  theoL,  I  p.,  q.  LXXXIV,  a.  4  :  Contra  rationem  rerum  sensi- 
bilium  est,  quod  earum  formae  subsistant  absque  materia,  ut  Aristoteles 
(lib.  VII  Metaph.  text.  44  usque  ad  58)  multipliciter  probat  (I,  332).  — 
Cf.  De  Verit.,  q.  X,  a.  6  :  Sed  haec  positio  a  Philosophe  sufficienter 
reprobata  est,  qui  ostendit  quod  non  est  ponere  formas  sensibilium  nisi  in 
materia  sensibili,  etc.   (IX,  163). 

3.  Cf.  S.  theol.,  I  p.,  q.  LXXXV,  a.  3  ad  2  :  Humanitas,  quae  intel- 
ligitur,  non  est  nisi  in  hoc  vel  illo  homine,  sed  quod  humanitas  appre- 
hendatur  sine  individualibus  conditionibus,  quod  est  ipsam  abstrahi,  ad 
quod  sequilur  inientio  universalitatiSy  accidit  humanitati  secundum 
quod  percipitur  ab  intellectu  (I,  338).  —  Nous  avons  vu  supra  qu'au 
regard  de  Tintelligence  elle-même,  l'essence  ne  devient  formellement 
universelle  qu'au  second  moment  de  l'opération  totale.  —  Cf.  «  Ad  quod 
(abstrahi)  sequiLur  intentio  universalitatis  »,  l'universel  réflexe,  etc. 

4.  Elles  se  ramènent  somme  toute  à  la  difficulté  d'expliquer  dans  une 
telle  hypothèse  Tintiine  union  de  Tàme  et  du  corps,  et  la  part,  que  prend 
celui-ci  à  la  connaissance,  en  termes  plus  exacts  le  rôle  de  condition 
rigoureuse  qu'il  y  joue  (nécessité  des  sens  et  de  leurs  images  pour  l'intel- 
lection).  —  Cf.  S.  theoL.,  I  p.,  q.  LXXXIV,  a.  3  :  Hoc  (scil.  quod  iniellectus 
hominis  naturaliter  sit  plenus  omnibus  speciebus  intelligibilibus,  ce  que 
nous  avons  appelé  participation  originelle)  non  videtur  convenienter 
dictum...  si  ponatur  esse  animae  naturale  corpori  uniri.  Inconveniens 
enim  est  quod  naturalis  operatio  alicujus  rei  impediatur  per  id  qaod  est 
sibi  secundum  naturam.  Secundo  manifeste  apparet  hujus  positionis 
falsitas  ex  hoc  quod,  déficiente  aliquo  sensu,  déficit  scientia  eorum  quae 
apprehenduntur    secundum   illum   sensum  :    sicut    caecus    natus    nuUam 


70  RÉSUMK 

une  [)<H'licij)aUon  irriméiJialc,  originelle  ou  actuelle^  à  des 
«  formes  séparées  »  qui  n'ont  jamais  existé  que  dans  l'ima- 
gination des  platoniciens  :  puisque  l'universel  n'a  de 
réalité  que  dans  les  individus,  c'est  seulement  des  individus, 
des  images  ou  des  sensations  représentatives  des  individus, 
(|ue  la  notion  en  peut  être  extraite  —  ou^  comme  disaient 
les  anciens,  abstraite.  Nous  voilà  retombés  comme  tout 
naturellement  sur  le  terme  en  cause,  et  du  choix  de  ce 
terme  la  raison  déterminante  nous  saute  ainsi  aux  jeux. 


X 


En  résumé^  l'abstraction  intellectuelle  est  l'opération 
par  laquelle  la  pensée  atteint  du  premier  coup  les  éléments 
essentiels  des  êtres  empiriques  représentés  par  les  images. 
Elles  les  atteint  en  les  dégageant  du  mélange  ou  tout 
naturel  qu'ils  forment  en  celles-ci  avec  les  éléments  indi- 
viduels, et  c'est  par  quoi  elle  est  précisément  abstraction. 
Mais  elle  ne  les  conçoit  pas  non  plus,  à  ce  moment  exact, 
dans  leur  généralité  même^  que  leur  conférera  seulement 
un  procédé  ultérieur  et  discursif  de  l'esprit  (universel 
réflexe)  :  elle  les  saisit  dans  leur  pure  et  absolue  réalité 
(universel  direct),  et  c'est  par  quoi  elle  reste  foncièrement 
perception.  Il  n'y  a  là  qu'une  différence  de  points  de  vue^ 
ou  plutôt  d'efi^ets  et  de  relations^  dans  une  opération  unique 


potest  habere  notitiam  de  coloribus  ;  quod  non  esset,  si  intellectui  animae 
essent  naturaliter  inditae  omnium  intelligibilium  rationes  (1,  331).  — 
Cf.  De  Verit.i  q.  X,  a.  6  (IX,  163j.  Voici  maintenant  pour  la  première 
hypoUiôse  (participation  actuelle,  supra,  p.  68)  :  Secundum  hanc  posi- 
tionem  sufliciens  ratio  assignari  non  posset,  quare  anima  nostra  corpori 
uniretur.  Maxime  videtur  corpus  esse  necessarium  animae  intellectivae 
ad  ejus  propriam  operationem,  quae  est  intelligere.  Si  autem  anima 
intelligibiles  species  secundum  naturam  suam  apta  esset  recipere  per 
influentiam  separatorum  principiorum  tantum,  non  indigeret  corpore  ad 
intclligfndum;  unde  frustra  corpori  uniretur  (S.  Iheol.^  I  p.,  q.  LXXXIV, 
a.  4  [1,  332J.  -  Cf.  De  Vcril.,  loc.  cil.  [IX,  163  4]). 


ET    GONGLUSiOxN  71 

et  totale^  qui,  d^un  mot,  s'appelle  abstraction  par  rapport 
à  ce  qui  lui  échappe  (notas  individuantes)  et  perception 
par  rapport  à  l'objet  propre  auquel  elle  se  termine  {natura 
absohite  considerata).  Ainsi  la  même  courbe  est  dite  à  la 
fois  convexe  et  concave,  convexe  eu  ég'ard  à  l'espace  qui 
l'entoure  du  dehors,  concave  eu  ég-ard  à  celui  qu^elle 
enveloppe  au  dedans. 


CHAPITRE     III 


LA  NATURE  DE  L^OPERATION  INTELLECTUELLE. 
—  2.  LIMITES  DE  L'INTUITION  ET  ROLE  DU  DISCOURS. 


SOMMAIRE 

I.  Difficulté  que  soulève  la  théorie  telle  qu'elle  a  été  exposée  dans  le  chapitre 
précédent.  —  Intuition  et  discours.  —  II.  Interprétation  plus  satisfaisante: 
l'abstraction  intuitive  ne  nous  fournit  que  les  concepts  les  plus  universels,  à 
l'aide  desquels  la  pensée  construit  synthétiquement  et  discursivement  tous  les 
autres.  —  III.  Textes  divers  qui  appuient  cette  interprétation,  —  IV.  D'une 
autre  interprétation  récente  de  la  doctrine  thomiste  dans  son  rapport  au  problème 
de  l'induction.  —  Réduction  à  l'unité,  par  cette  voie,  de  l'induction  et  de  la 
généralisation,  considérées  l'une  et  l'autre  comme  un  procédé  foncièrement 
intuitif.  —  V.  Critique  :  difficulté  de  concilier  pareille  interprétation  avec  les 
faits;  en  quoi  l'induction  reste  discursive.  —  VI,  Suite  :  d'ailleurs,  au  point 
de  vue  thomiste,  on  ne  doit  tenir  l'induction  pour  intuitive  que  dans  le  déga- 
gement des  lois  les  plus  hautes  (telles  que  la  loi  de  causalité  universelle),  tout 
comme  la  généralisation  n'est  intuitive  (au  premier  moment,  universel  direct) 
que  dans  la  mise  en -lumière  des  notions  les  plus  génériques.  —  VII.  Résumé 
et  conclusion. 


S'il  suffit  de  restituer  à  l'abstraction  sa  vraie  physio- 
nomie pour  soustraire  la  théorie  thomiste  aux  difficultés 
examinées  dans  le  chapitre  précédent,  on  n'aboutit  par  là 
qu'à  en  soulever  une  autre^  et  d'une  bien  autre  gravité. 
Il  faut  reconnaître  (jue  la  phipartdes  auteurs  traditionnels^ 
par  l'imprécision  ordinaire  de  leur  lang-age,  la  rendraient 


DIFFICULTÉ  LA    ((  PERCEPTION  ))    DES    ESSENCES  73 

• 

plus  que  jamais  redoutable.  «  Qu'est-ce  que  rintellig*ence 
saisit  au  juste  dans  l'imag-e  et  qu'en  laisse-t-elle  ?  denfiande 
à  ce  sujet  un  néo-thomiste  éminent.  Je  n'ai  nulle  part, 
poursuit-il^  trouvé  ce  problème  très  approfondi  dans 
l'Ecole  :  c'est  cependant  un  des  points  les  plus  délicats  de 
la  doctrine  péripatéticienne.  On  se  borne  généralement  à 
proclamer  que  l'intelligence  perçoit  les  essences.  Mais 
quelles  sont  les  essences  immédiatement  perçues  ?  On  ne 

se  met  guère  en  peine  de  l'indiquer Ceci  a  pourtant 

une  grande  importance  ^  ». 

De  fait,  on  persuadera  difficilement  à  un  esprit  nourri 
des  idées  et  informé  des  méthodes  scientifiques  de  notre 
temps,  que  Tentendement  humain  ait  reçu  ce  magique 
privilège  de  pénétrer  du  premier  coup  le  fond  intime 
des  choses.  Mais  alors  il  suffirait  d'y  bien  regarder  une 
fois,  et  nous  aurions  la  science  intégrale,  exhaustive, 
absolue,  universelle^  telle  que  Dieu  la  possède  !  Mais  alors 
l'erreur  serait  au  pied  de  la  lettre  inconcevable,  et  il  nous 
serait  physiquement  impossible  de  nous  tromper  sur  la 
nature  des  êtres  !  Mais  alors  la  science  ne  peinerait  plus  à 
édifier  lentement  et  minutieusement  ses  classifications,  à 
ajuster,  à  serrer,  à  préciser  sans  cesse  ses  définitions,  à 
remanier  avec  une  inlassable  persévérance  ses  explications 
et  ses  théories^  elle  se  ferait  en  un  clin  d'œil  et  comme 
par  un  jeu^  et  l'on  ne  pourrait  plus  dire  que  le  génie  y  est 
une  longue  patience  !  Libre  à  un  platonicien,,  par  consé- 
quent^ de  se  donner  cette  illusion,  qu^il  communique  direc- 
tement par  la  pure  pensée  avec  la  pure  essence  des  êtres  "^  : 
une  expérience  séculaire  nous  a  singulièrement  assagis  à 
cet  égard.  Et,  sans  descendre  jusqu'à  notre  époque,  on 
aurait  même  quelque  dcoit  de  s'étonner  qu'un  tel  rêve  ait 
pu  séduire  une    psychologie  aussi  soucieuse   en    général 


1.  E.  DoMET  DE  VoRGES,  La  perception  et   la  psychologie  thomiste, 
p.  168. 

2.  Cf.  Phédon,  66  e,  99  e,  —  37. 


74  LI<:    DOMAINE    DE    l'aiJSTUACTION    INTUITIVE 

(le    réalité    concrète  et  positive  (|ue   l'est  celle  du  |)éri{)a- 
létismc. 


II 


Mais  est-ce  bien  là  ce  qu'elle  enseig-ne  ?  C'est  préci- 
sément de  l'auteur  du  Ihpl  ^Fd/ji^  et  de  son  g-rand  disciple 
médiéval  que  se  réclame  un  autre  néo-thomiste  des  plus 
autorisés,  lorsqu'il  propose  de  n'appliquer  qu'aux  notions 
les  plus  g-énériques  et  les  plus  universelles  ^  cette  hypo- 
thèse d'une  abstraction  intuitive  originelle  atteignant 
d'emblée  les  principes  essentiels  des  objets  d'expérience. 
Ce  qui  revient  à  dire  qu'en  toute  rigueur  elle  nous  met 
seulement  en  possession  des  concepts  élémentaires  que 
l'analyse  découvre  au  fond  de  toutes  nos  pensées  comme 
leur  commun  substrat.  Et  surtout,  c'est  de  ces  concepts 
élémentaires  exclusivement  qu'on  peut  et  qu'on  doit 
soutenir  qu'ils  coïncident,  dans  le  premier  moment  du 
processus  g-énéralisateur^  avec  leur  propre  objets  ou  qu'ils 
le  perçoivent  à  la  lettre  et  immédiatement.  Eux  seuls 
donc  représentent  les  données  vraiment  premières,  les 
vraies  et  uniques  données,  en  un  mot,  de  l'intelligence  : 
telles  les  idées  d'être,  d'unité^,  de  substance^  de  cause,  etc. 
Non  pas  sans  doute  la  cause  et  la  substance  au  sens 
complet  et  métaphysique  des  termes^  car  elles  ont  besoin, 
pour  arriver  à  ce  degré  d'exactitude,  d'être  retouchées, 
perfectionnées  et  achevées  par  des  analyses  ultérieures. 
Autrement  dit,  nous  ne  les  percevons  point,  par  cet  acte 
orig-inal  et  originel  de  l'entendement,  avec  la  précision  et 
la  rig-ueur  qu'elles  comportent  en  ontologie,  mais  dans  une 


1.  Celles  qui  ont  nom  dans  l'École  transcendant  aux  et  catégories, 
transcendantaux  =  modes  les  plus  universels  de  l'être  (tels  vérité,  bonté, 
unité,  etc.),  catégories  -^  modes  généraux  de  l'être  ou  aspects  fonda- 
mentaux sous  lesquels  on  l'envisage  dans  le  jugement  (juger,  affirmer, 
y.aT-oyopôiv)  (tels  la  substance  et  les  accidents,  soit  absolus,  soit  relatifs). 
Cf.   tous  les  traités  d'ontologie. 


LIMITÉ    AUX    CONCEPTS    LES    PLUS    UxNlVERSELS  75 

indislinclion   que  seuls  la   réflexion   et  le  raisonnement 
viendront  démêler  par  la  suite. 

Quant  aux  autres  concepts_,  nous  les  construisons  pas  à 
pas^  à  mesure  que  prog-resse  notre  réflexion  même  et  que 
s^agrandit  le  champ  de  notre  expérience,  par  un  travail 
de  synthèse  discursive  dont  ces  abstraits  primitifs  four- 
nissent les  premiers  matériaux  et  qui  est  naturellement 
susceptible  d'une  perfection  toujours  croissante.  Ainsi  se 
forment  peu  à  peu  les  notions  de  ces  essences  plus  hautes 
et  plus  riches^  plus  compréhensives  et  plus  complexes, 
que  la  perception  intellectuelle  eût  été  impuissante  à 
dégager  ^  Qu'on  prenne  la  peine  d'analyser  en  détail 
l'une  quelconque  de  ces  notions,  soit  celle  d'homme,,  ou  de 
prince^  ou  d'ingénieur^  ou  toute  autre;  l'on  s'apercevra 
que  toutes  se  résolvent  invariablement,  au  terme  d'une 
régression  plus  ou  moins  prolongée^  dans  les  concepts 
élémentaires  que  nous  supposons  présentement  dus  à  des 
abstractions  originelles  immédiates  ^. 


1.  Ce  sont  ces  concepts  que  certains  auteurs  appellent  «  essences 
rationnelles  »,  par  opposition  aux  «  essences  réelles  »  qu'il  ne  nous  est 
pas  donné  d'atteindre  et  dont  ces  essences  rationnelles  font  pour  nous 
fonction.  Cf.  E.  Domet  de  Vorges,  op.  cit.,  p.  172. 

2.  Voir  sur  ce  point  précis  tout  le  IV*  livre  du  traité  de  T.  M.  Zigliara, 
La  luce  intetlettuale  e  Vontologismo,  en  particulier  cap.  2^0  (t.  II, 
p.  181  sq.).—  Pour  le  reste  du  présent  paragraphe,  cf.  E.Peillaube,  Théorie 
des  concepts,  praes.  p.  302-3:  «  Ces  expressions  employées  couramment 
dans  l'idéologie  péripatéticienne  (à  savoir  que  l'intellect  possède  le  pouvoir 
d'abstraire  les  essences  ou  raisons  des  choses,  leur  quod  quid  est,  leur 
xb  Ti  ioTc)  ont  prêté  quelquefois  à  une  équivoque  qu'il  est  facile  de  dissiper. 
L'abstraction  primitive  et  originelle  dont  nous  parlons  n'atteint  pas  les 
essences  des  objets  matériels  au  sens  où  l'on  prend  ce  mot  dans  la  science. 
Abstraire  spontanément  des  essences  toutes  faites  comme  celles  qu'ex- 
prime la  définition  serait  un  procédé  bien  facile  pour  arriver  à  la  science. 
N'est-ce  pas  ce  sens  qu'on  attribue  à  l'abstraction,  lorsqu'on  nous  demande 
avec  une  pointe  évidente  d'ironie  quelle  est  l'essence  d'un  facteur  rural? 
(Cf.  Revue  philosophique,  t.  XLI,  p.  526).  Aristote,  à  qui  nous  devons 
la  découverte  d'une  spontanéité  effective  de  l'abstrait,  se  serait  bien  gardé 
d'accorder  à  l'homme  un  semblable  pouvoir.  Nous  ne  pouvons  connaître 
a  priori  (il  serait  plus  exact  ou  plus  conforme,  semble-t-i',  à  la  vraie 
pensée  de  1  auteur,  de  dire  :  a  du  premier  coup  »),  par  une  vue  directe  de 
l'esprit,  aucune  essence  toute  faite.  Ce  n'est  que  par  définition  et  démons- 


7f)  UKTOUn    SUil     \.K    CAKACTÈHK    DISCIJKSIF 

On  voit  par  là  les  limites  «le  l'intuition,  et  (ju'elles  sont 
vite  atteintes..  En  somme,  c'est  la  [presque  totalité  de  nos 
idées  dont  la  genèse  est  ainsi  restituée  au  discours.  Et 
l'impression  pénible  que  l'exposé  de  la  doctrine  thomiste 
ris(|uait,  autrement,  de  produire  sur  les  esprits  modernes^ 
a  déjà  beaucoup  plus  de  chances  de  s'évanouir.  Reste  à 
savoir  toutefois  si  telle  est  bien,  dans  le  fond^  la  pensée 
de  notre  docteur.  En  dépit  de  quehjues  apparences 
contraires  *^  nous  croyons  que  oui.  Si  c'est  une  correction 
apportée  à  sa  théorie,  c'est  une  correction  qui  n'en  violerait 
la  lettre  c{ue  pour  en  mieux  sauveg"arder  l'esprit  :  ou 
plutôt,  c'est  moins  une  correction  qu'une  précision. 


ni 


Nous  avons  vu  précédemment  qu'aux  yeux  de  saint 
Thomas  l'entendement  humain  est  essentiellement  dis- 
cursif, au  point  même  qu'on  ne  doit  pas_,  suivant  la  rigueur 


tration,  ànoùzilzi,  ôpia-[jLà),  que  nous  connaissons  l'essence,  to  xt  sort,  quand 
il  nous  est  donné  de  la  connaître.  Les  essences  abstraites  par  la  spon- 
tanéité intellectuelle  sont  des  essences  génériques  et  transcendantes, 
comme  les  raisons  d'être,  de  substance,  d'accident,  de  mouvement,  de 
repos,  ou  bien  encore  des  essences  spécifiques  très  confuses.  Assurément, 
pour  avoir  le  concept  scientifique  du  mouvement,  de  la  substance,  de 
l'être,  il  faudra  procéder,  comme  parle  saint  Thomas,  par  composition  et 
par  division,  c'est-à-dire  par  des  jugements  et  des  raisonnements.  Ces 
données  primitives  et  encore  très  confuses  (dues  à  l'abstraction  pareil- 
lement primitive  et  immédiate  de  rintelligence)  s'éclaireront  par  la 
réflexion,  mais  encore  faut-il  qu'elles  soient  abstraites  à  l'origine  par 
l'activité  intellectuelle  dans  cette  confusion  et  cette  imperfection  même... 
et  ce  sont  même  elles  qui  servent  de  point  de  départ  nécessaire  au  procédé 
discursif  de  l'entendement  qui  les  achèvera,  les  précisera,  les  complétera. . . 
Par  essences,  il  faut  donc  entendre  (quand  on  dit  que  l'intelligence  les 
perçoit)  les  réalités  les  plus  génériques,  les  plus  transcendantales.  » 

1.  Nous  avons  en  vue  les  textes  où  saint  Thomas  parlera,  entre  autres, 
d'  «  abstraire  l'essence  »  de  pierre,  ou  d'homme,  ou  de  cheval,  ut  puta 
Inpidis,  aut  hominis,  aut  equi  (Cf.  S.  iheoL,  I  p.,  q.  LXXXV,  a.  1  ad  1 
[I,  337].  —  De  Ente  et  Essent.,  ch.  111  [LXVI,  3,  1]).  C'est  sans  doute  pour 
cette  raison  qu'un  grand  nombre  d'auteurs  choisissent  ces  exemples*  et 
aussi,  vraisemblablement,  parce  que  c'est  plus  expéditif .  C'est  ainsi  qu'on 


DE    l'entendement    HUMAIN  77 

absolue  des  termes,  définir  l'homme  un  animal  intellig-ent. 
mais  un  animal  raisonnable^  c'est-à-dire^  dans  le  sens 
étymologique  du  mot,  fait  par  nature  pour  raisonner  ^  : 
cette  condition  est-elle  conciliable  avec  la  possession  d'un 
pouvoir  d'intuition  immédiate  des  essences  toutes  faites, 
qui  s'exercerait  indifféremment  à  propos  de  tout  objet  et_, 
si  Ton  peut  ainsi  dire,  à  jet  continu?  —  C'est  d'autant 
moins  vraisemblable  qu'on  nous  avertit  par  ailleurs  que 
((  tous  les  intellig-ibles  ne  sont  pas  également  à  proximité 
de  notre  intelligence,  mais  qu'il  y  en  a  qu'elle  saisit  de 
prime  abord,  tandis  qu'elle  ne  parvient  aux  autres  que 
par  l'intermédiaire  de  connaissances  préalables^».  Le 
rapport  de  ce  texte  à  l'abstraction  intellectuelle,  et  surtout 
à  sa  portée  restreinte,  n'est-il  pas  évident? 

Mais  il  y  a  plus  :  dans  les  endroits  mêmes  où  il  insiste 
sur  ce  caractère  discursif  de  notre  science  humaine^  saint 
Thomas  prend  soin  d'ajouter  qu'elle  ne  laisse  pourtant  pas 
de  participer  dans  une  certaine  mesure  à  un  mode  plus 
élevé  de  connaissance,  à  savoir  l'intuition,  privilège 
des  substances  supérieures  ou  des  esprits  purs^.  Le 
raisonnement  en  effet  ne  pourrait  passer  d'un  terme  à 
l'autre  sous  la  loi  d'un  progrès  indéfini,  s'il  ne  procédait 
d'un  premier  terme  fixe_,  immédiatement  saisi  par  la 
pensée  —  comme  nous  dirions  aujourd'hui,  s'il  n'y  avait 
pas  une  connaissance  intuitive  au  point  de  départ,  toute 


dira  qu'en  voyant  un  cheval  j'en  dégage  aussitôt  la  nature  essentielle  de 
cheval,  la  chevalité,  comme  disait  déjà  Antisthène,  lorsqu'il  opposait  son 
nominalisme  au  réalisme  de  Platon,  t'uTiov  [xev  ôpto,  iTznôxriTa.  6s  ou/  ôpco  (Cf. 
SiMPLicius,  In  Arist.  Categ.,  66  b  45).  Et  en  un  sens  il  avait  parfaitement 
raison,  car  la  chose  n'est  pas  tout  à  fait  si  simple  que  cela. 

1.  Cf.  supra,  ch.  I,  vi,  p.  38  sq. 

2.  De  Verit.j  q.  XI,  a.  3  :  Intellectui  non  omnia  intelligibilia  aequaliter 
vicina  sunt  ad  cognoscendum  ;  sed  quaedam  statim  conspicere  potest, 
quaedam  vero  non  conspicit  nisi  ex  aliis  principiis  inspectis  (IX,  188).  — 
Cf.  a.  1  ad  12  (IX,  185). 

3.  Ibid.,  q.  XV,  a.  1  :  Quamvis  cognilio  animae  humanae  sit  per  viara 
rationis,  est  tamen  in  ea  aliqua  participatio  illias  simplicis  cognitionis 
quae  in  substantiis  superioribus  invenitur  (IX,  249). 


78  LES    ÉLÉMENTS    RADICAUX    DE    NOS    CONCEPTS 

connaissance  discursive  deviendrait  impossible  :  s'il  n'y 
avait  que  la  connaissance  discursive,  il  n'y  aurait  pas  de 
connaissance  discursive.  On  doit  donc  admettre  quelques 
données  initiales^  antérieures  et  supérieures  au  discours^ 
qui  leur  soit  subordonné  tout  entier  ^  —  C'est  toujours  la 
même  idée  maîtresse  qui  se  fait  jour  à  travers  ces  lignes 
transparentes  :  le  domaine  de  la  perception  intellectuelle 
circonscrit  à  un  petit  nombre  d'éléments  premiers,  maté- 
riaux obligés  de  toutes  les  synthèses  ultérieures. 

On  pourrait  alléguer  encore  ce  que  l'auteur  enseigne, 
dans  les  mêmes  passages,  du  mouvement  inverse  de 
régression  par  lequel  les  produits  de  ces  synthèses 
discursives  sont  résolus  finalement  dans  les  premiers 
principes  que  nous  devons  à  une  intuition  originelle,  in 
principia  prima  ^  quorum  acceptio  est  intellect  us  ^.  La 
Somme  théologique  et  les  divers  ouvrages  qui  la  complètent 
reviennent  plus  d'une  fois  sur  cette  vue  générale.  Il  y  est 
souvent  parlé  de  notions  primitives  de  l'entendement 
(primae  conceptiones  intellectus)  qui  sont  dégagées  du 
premier  coup  de  la  réalité  empirique  par  la  vertu  de 
l'intellect  agent  (quae  statim  lumine  intellectus  agentis 
cognoscuntur  per  species  a  sensibilibus  abstractas  ^)  ; 
telles,  entre  autres,  les  notions  d'être,  d'unité,  etc.  (sicut 
ratio  entis^  et  unius,  et  alla  hujusmodi^)  ;  et  ce  sont  ces 
notions  mêmes,  celle  d'être  en  particulier,  dans  lesquelles 


1.  De  Verit.,  q.  XV,  a.  1:  Motus  omnis  ab  immobili  procedit.  Et 
sicut  motus  comparatur  ad  quietem  ut  ad  principium,  ita  et  ratio  corapa- 
ratur  ad  intellectum. . .,  quia  non  posset  mens  humana  ex  uno  in  aliud 
discurrere,  nisi  ejus  discursus  al)  aliqua  simplici  acceptione  veritatis 
inciperet,  etc.  (IX,  249). 

2.  Ibid.  :  Comparatur  ratio  ad  intellectum  et  ut  ad  terminum.  Nam  nec 
rationis  discursus  ad  aliquid  certura  perveniret,  nisi  fleret  exarainatio 
ejus  quod  per  discursum  invenitur  ad  principia  prima  in  quae  ratio 
resolvit  (IX,  249).  —  Cf.  q.  I,  a.  1  :  Sicut  in  demonstrabilibus  oportet 
fleri  reductionem  in  aliqua  principia  per  se  intellectui  nota,  ita  inves- 
tigando  quid  est  unumquodque  (IX,  6). 

3.  Ibid.,  q.  XI,  a.  1  (IX,  183). 

4.  Ibid.  (IX,  183;. 


SONT    SEULS    OBJETS    DE    PERCEPTION  79 

l'analyse  retrouve  le  fond  commun  de  toutes  nos  idées 
[in  qaod  ornnes  concept iones  resolvit  intellectas  \).  Ces 
éléments  radicaux  de  nos  concepts  représentent  donc  bien, 
dans  la  pensée  du  docteur,  les  seuls  et  vrais  objets  de 
l'abstraction  intuitive. 

Enfin  saint  Thomas  remarque  expressément  qu'en  plus 
d'un  cas  nous  n'arrivons  à  déterminer  les  principes 
essentiels  des  êtres  que  par  voie  de  raisonnement, 
componendo  et  dioidendo^  et  de  raisonnement  parfois 
laborieux  (Jnvestigamus)  ^.  La  connaissance  de  l'âme  nous 
en  fournit  un  exemple  qui  dépasse  tous  les  autres  par  son 
éclat  et  sa  portée.  Cette  connaissance  en  effet  est  double^ 
elle  peut  avoir  trait  soit  à  l'existence  soit  à  la  nature  du 
sujet  pensant  ^  Or  si\,  dans  le  premier  cas,  notre  âme  n'a 
besoin,  pour  savoir  qu'elle  existe^  que  de  sa  seule  présence 
à  elle-même^  manifestée  par  son  opération^,  si  elle  se  perçoit 
alors  elle-même  par  cela  seul  qu'elle  est  et  qu'elle  agit,  il 
en  va  tout  autrement  dans  le  second  cas  :  il  y  faut  cette  fois 
un  peu  plus  de  cérémonies,  c'est-à-dire  une  enquête  avisée 
et  minutieuse^;   et  l'on  ne  doit  pas  s^étonner  des  erreurs 


1.  De  Verit.y  q.  I,  a.  1  (IX,  6).  —  Cf.  In  I  Sentent.  Dist.  VIII,  q.  1, 
a.  3  :  Primum  quod  cadit  in  conceptione  intellectus  est  ens,  sine  quo  nihil 
potest  apprehendi  ab  intellectu  (VI,  69).  —  De  Verit.,  q.  I,  a.  1  :  Illud 
quod  concipit  intellectus  quasi  nolissimum  et  in  quod  omnes  conceptiones 
resolvit  est  ens.  Unde  oportet  quod  omnes  aliae  conceptiones  intellectus 
accipiantur  ex  additione  ad  ens  (IX,  6).  —  S.  theol.,  I-II,  q.  XCIV, 
a.  2  :  lUud  quod  primo  cadit  sub  apprehensione  est  ens,  cujus  intellectus 
includitur  in  omnibus  quaecunque  quis  apprehendit  (II,  343). 

2.  S.  theol.,  I  p.,  q,  LVIII,  a.  5:  Componendo  et  dividendo  quandoque 
ad  intellectum  quidditatis  pervenimus,  sicut  cum  dividendo  et  demons- 
trando  definitionem  investigamus  (I,  228). 

3.  De  Verit.,  q.  X,  a.  8:  De  anima  duplex  cognitio  haberi  potest..., 
per  hanc  cognoscitur  an  est  anima,  sicut  cum  aliquis  percipit  se  habere 
animam  ;  per  aliam  vero  scitur  quid  est  anima  et  quae  sunt  accidentia 
ejus  (IX,  168).  —  Cf.  S.  theol.  I  p.,  q.  LXXXVII,  a.  1  (I,  347). 

4.  S.  theol.,  toc.  cit.:  Est  autem  difîerentia  inter  lias  duas  cognitiones. 
Nam  ad  primam  cognitionem  de  mente  habendam  sufficit  ipsa  mentis 
praesentia,  quae  est  principium  actus,  ex  quo  mens  percipit  seipsam  ;  et 
ideo  dicitur  se  cognoscere  per  suam  praesentiam  (notre  «  conscience  » 
moderne).  Sed  ad  secundam  cognitionem  de  mente  habendam  non  sufficit 
ejus  praesentia,  sed  requiritur  diligens  et  subtilis  inquisitio  (I,  347). 


80  EN    REALITE    LA    PLUPART    DES    UNIVERSAUX 

dans  Ies{juelles  l(jml)(3fil  ceux  à(jui  marKjtie  la  for'ce  d'esprit 
et  de  volonté  nécessaire  pour  la  mener  à  bon  terme  ^ 
Que  si  Tcssence  intime  de  la  réalité  qui  doit  pourtant  nous 
être  la  plus  accessible  ^,  à  savoir  celle  de  notre  sujet  méme^ 
se  dérobe  aux  prises  de  l'intuition,  à  plus  forte  raison  la 
nature  spécifique  des  objets  extérieurs  ne  pourra-t-elle  se 
découvrir  qu'au  prix  de  multiples  efforts,  méthodiquement 
appliqués.  Et  encore  ne  réussirons-nous  pas  toujours,  tant 
s^en  faut,  même  par  cette  voie  détournée  du  discours,  à 
nous  en  faire  une  notion  propre  et  distincte  :  n'en  perce- 
vant que  l'élément  générique  et  incapables  d'en  saisir  le 
trait  différentiel,  il  ne  nous  restera  alors  d'autre  ressource 
que  de  les  disting-uer  par  l'ensemble  de  leurs  qualités  acci- 
dentelles :  quia  essentiales  reriim  dijferentiae  sunt  ignotae 
fréquenter  et  innominatae^  oportet  interdam  uti  acciden- 
talibus  dijferentiis  ad  substantiales  reram  differentias 
designandas  ^.  Qu'on  veuille  bien  retenir  ces  paroles 
suggestives  :  essentiales  reram  differentiae  sunt  ignotae 
fréquenter  et  innominatae,  nous  voilà  plus  que  jamais 
loin,  semble-t-il,  du  pouvoir  d'intuition  des  essences  à 
volonté  et  sans  restriction  ^. 

Il  paraît  donc  bien,  tout  compte  fait^  que  la  pensée  de 
saint  Thomas  sur  ce  point  ne  fasse  pas  l'ombre  d'un  doute. 
On  peut  même  estimer  que  les  derniers  textes  cités 
équivalent  à  une  déclaration  formelle.  Admettons  toutefois 
qu'elle  ne  soit  pas  encore  aussi  décisive  qu'il  serait  permis 
de  le  souhaiter  :  si  l'on  consent  à  se  reporter  aux  expli- 
cations   qui    précèdent,    on    éprouvera    peut-être    cette 


1.  Unde  et  multi  naturam  animae  ignorant,  et  multi  etiam  circa  naturam 
animae  erraverunt  (Ibid.).  —  Cf.  Contra  Genl.,  III,  46  (V,  192). 

2.  De  Verit.,  q.  X,  a.  8:  Ex  hoc  enim  quod  essentia  sua  est  sibi  praesens 
(Cf.  supra,  p.  79,  note  4),  anima  est  potens  exire  in  actura  cognitionis  sui 
ipsius  (IX,  168).  —  Cf.  Contra  Cent.,  loc.  cit.  :  Ipsa  autem  anima  seniper 
sibi  adest  actu  (V,  192). 

3.  De  potenlia,  q.  IX,  a.  2  ad  5  (VIII,  179).  —  Cf.  In  I  de  Anim., 
lect.  1,  aub  fin.  (XX,  4). 

4.  Cf.  M.  LiBERATORE,  Delta  conoscenza  intellettuale,  t.  II,  p.  350. 


RESULTENT    DE    SYNTHESES    DISCURSIVES  81 

impression^  qu'un  tel  déficit  est  chose  tout  à  fait  négli- 
geable. Saint  Thomas  peut  n'avoir  point  porté  sa  propre 
théorie  à  ce  degré  de  précision  :  mais  elle  y  tend  visible- 
ment tout  entière  comme  à  son  aboutissement  naturel. 
Encore  une  fois^  si  c'est  la  remanier  que  de  la  présenter 
sous  ce  jour,  c'est  la  remanier  avant  tout  par  elle-même  et 
suivant  son  vrai  sens,  ad  sua  m  ipsius  mentein.  C'est  donc 
aussi^,  quant  au  fond^  lui  rester  fidèle.  Pour  le  reste,  on  ne 
peut  reprocher  à  son  auteur  de  n'avoir  point  tenu  compte 
d'acquisitions  et  d'expériences  que,  venus  plus  tard  dans 
un  monde  plus  vieux,  nous  devons  surtout  au  temps,  ce 
grand  maître.  Bornons-nous  à  la  préciser  dans  la  mesure 
nécessaire,  en  la  mettant  en  harmonie  avec  des  besoins 
nouveaux.  Tant  il  est  vrai  que  la  spéculation  progresse^ 
lentement  peut-être,  mais  sûrement,  et  qu'aucune  philo- 
sophie ne  doit  rester  étrangère  à  ce  mouvement  universel^ 
dont  elle  ne  s'isolerait  qu'au  risque  de  sa  propre  vie. 


IV 


Ce  problème  des  rapports  de  l'intuition  et  du  discours 
dans  la  fonction  généralisatrice  de  l'esprit,  plus  exactement 
dans  la  doctrine  thomiste  sur  la  fonction  généralisatrice 
de  l'esprit,  a  donné  lieu,  il  y  a  quelques  années,  à  une 
remarquable  étude  qu'a  publiée  \di  Revue  philosophique^. 
L'auteur,  et  ce  n'est  pas  sa  moindre  originalité,  s'est 
d'ailleurs  placé,  pour  le  discuter^  au  point  de  vue  propre 
de  rinduction^  cette  quaestio  vexatissifna  des  logiciens 
modernes.  S'il  faut  l'en  croire,  ceux-ci  se  seraient  mépris 
du  tout  au  tout  sur  la  nature  du  procédé  par  excellence 
des  sciences  expérimentales.  L^induction  n'est  pas  en  elle- 


1.  T.  XLI,  p.  353  sq.  et  p.  516  sq.,  articles  de  M.  G.  Fonsegrive  : 
Généralisation  et  induction.  —  Cf.  Éléments  de  philosophie,  du  même, 
t.  I,  p.  129  sq.  et  t.   II,  p.  94  sq. 


82        INTEUPHKTATION   RKCKNTK   DK   LA    DOCTHlSi:  THOMISTE  : 

mcnie_,  dans  son  Irail  [)V()\)vvAncï\{  (ïiih'tvvAilwAy  un  discours 
mcnlal,  (jui  irait  du  [)arliculier  au  général,  à  l'inverse  de 
la  déduction^  qui  va  du  général  au  [)articulier  ou,  en  loul 
cas,  du  plus  général  au  moins  général.  Non  pas  cpje  le 
raisonnement  n'ait  sa  part  dans  la  procédure  totale  qui 
aboutit  à  la  détermination  scientifique  des  causes.  xMais 
toute  la  question  est  de  savoir  :  i^  où  et  comment  il  inter- 
vient au  juste;  2°  quel  raisonnement  c'est.  Or  il  n'inter- 
vient 1°  ni  dans  rétablissement  de  la  compréhension  du 
concept  qui  formule  la  loi  (comme  simple  rapport  essentiel 
de  deux  faits  ^)^  ni  dans  la  constitution  définitive  de  son 
extension  universelle^.  Ces  deux  éléments,  en  effets  exten- 
sion universelle  aussi  bien  que  compréhension  essentielle, 
résultent  de  deux  abstractions  intuitives^,  l'une  portant  sur 
un  rapport  de  causalité  ou  de  coexistence,  l'autre  sur  les 
faits  susceptibles  de  le  réaliser  ou  plutôt  sur  la  possibilité 
indéfinie  de  tels  faits.  Quant  au  raisonnement,  tout  son 
rôle  est  de  préparer  cette  seconde  abstraction^,  par  la 
subsomption  d'un  nombre  plus  ou  moins  grand  d'événe- 
ments concrets  au  concept  abstrait  de  la  loi  :  car  c'est  ainsi 
que  nous  pouvons  nous  rendre  compte  que  ce  concept 
abstrait  équivaut  en  réalité  à  un  concept  universel,  si  l'on 
préfère,  que  «  l'universalité  latente  dans  la  compréhension 
de  ce  concept  abstrait  vient  à  être  expressément  reconnue» . 
Ce  qui  revient  à  dire  2°  que  ce  raisonnement  est  une 
déduction. 

«  Une  fois  formé  le  concept  abstrait^  autant  pour  véri- 
fier la  solidité  de  sa  constitution  que  pour  pénétrer  plus 
avant  la  nature-  des  êtres  donnés  à  l'intuition  sensible, 
nous  subsumons  au  concept  un  nombre  plus  ou  moins 
grand  d'êtres  ou  d'événements  concrets.  Ayant,  par  exem- 
ple, formé  un  concept  par  la  liaison  de  A  et  de  B,  nous 
subsumons  S,  S',  S",  S'"  à  A  et  nous  déduisons  constam- 

1.  V.  g.  ébullition  de  l'eau  et  élévation  de  sa  température  à  cent  degrés. 

2.  V.  g.   Toute  eau  en  général  bout  à  cent  degrés. 


liNDUGTlON    (intuitive)    ET    GENERALISATION  83 

ment  l'attribution  simultanée  de  B  à  S,  S'^  S"^  S'"^ 
disant  :  S  ou  S'  ou  S"  ou  S"  est  A;  donc  S  ou  S'  ou  S" 
ou  S'"  est  B.  Cest  alors  que  nous  voyons  que  ce  mouve- 
ment de  déduction  opéré  sur  S_,  S',  S",  S'"  pourrait  de 
même  s'opérer  sur  tout  autre  être  en  lequel  se  trouverait  A, 
ce  qui  est  proprement  induire.  Nous  anticipons  ainsi  le 
résultat  de  toutes  les  déductions  futures  possibles  »  ^ 

En  résumé,  «  ce  qu'on  appelle  induction  ne  serait  alors 
que  le  nom  abrég-é  de  trois  opérations  bien  distinctes  : 
i^  une  abstraction  constitutive  de  la  compréhension  du 
concept,,  c'est-à-dire  une  intuition  ;  2°  une  ou  plusieurs 
déductions  qui  subsument  des  concrets  au  concept  abstrait; 
3°  une  abstraction  de  la  possibilité  indéfinie  de  subsomptions 
semblables,  opération  par  laquelle  est  constituée  l'extension 
universelle  indéfinie  du  concept,  c'est-à-dire  encore  une 
intuition.  Deux  abstractions  intuitives^  et  entre  les  deux 
une  période  déductive^  voilà  donc,  diaprés  les  analyses 
que  nous  venons  de  faire,  ce  que  contient  Tinduction  ^  ». 

Ainsi  se  vérifie  l'opinion  précédemment  énoncée  :  en 
ce  qu'elle  a  de  vraiment  caractéristique^  ou  en  tant 
qu'elle  affirme  une  liaison  causale  et  la  pose  expressément 
comme  universelle,  l'induction  n'est  pas  un  procédé  dis- 
cursif :  en  réalité^  elle  ne  diffère  pas  essentiellement  de 
la  g-énéralisation  '^  C'est  une  généralisation  qui  a  pour 
objet  une  idée  de  rapport  (entre  un  antécédent  et  un 
conséquent)  et  non  plus  simplement  une  idée  de  qualité 
ou  d'être  ^.  En  ne  tenant  plus  compte  que  de  son  moment 
capital  et  vraiment  spécifique,  «  l'abstraction  constitutive 
de  la  compréhension  du  concept  ^  y),  nous  pourrons  dire 
qu'en  dernière  analyse,  de  même  que  par  la  généralisation 


1.  Revue  philosophique,  loc.  cit.,  p.  377. 

2.  Ibid.,  p.  379. 

3.  Ibid.,  p.  374  sq.  et  p.  535. 

4.  Ibid.,  p.  374-5. 

5.  Ibid.,  p.  379,  etc. 


84  CHITKJIIK  :     TIIKOIUK    INTUITIVE    DK    l/lNDi;(JTIO\ 

rinlellig'ence  ahslrail  de  rirria;;^^  sin;;»-nlièr(î  K;  concept, 
général,  de  inéiiie  par  l'indiiclion  elle;  dégage  du  fail 
concret  la  loi  universelle. 

Unification  séduisante,  assurément^  et  dont  U)  ra[)|)ort 
avec  l'idéologie  thomiste^  expressément  avoué  d'ailleurs, 
bien  plus  intentionnellement  visé  ^,  n'a  [)as  échappé  au 
lecteur.  N'eût-on  pas  pris  soin  de  le  marquer  en  |)ropres 
termes,  il  apparaîtrait  clair  comme  le  jour  que  cette 
abstraction  constitutive  de  la  compréhension  du  concept 
sur  laquelle  on  fait  tout  reposer  coïncide^  en  somme^  avec 
l'universel  direct  dont  il  a  été  question  ci-dessus,  comme 
c'est  à  l'universel  réflexe  qu'il  faudrait  plutôt  rapporter  le 
reste  de  la  théorie  ^.  Et  par  là  se  justifie  précisément  la 
place  que  nous  avons  donnée  à  celle-ci  dans  le  présent 
travail.  La  critique  que  nous  allons  en  instituer  va  nous 
donner  l'occasion  d'assurer  encore^  et  à  un  point  de  vue 
nouveau,  les  résultats  antérieurement  acquis  sur  le  véri- 
table sens  de  la  doctrine  de  saint  Thomas.  Nous  avons 
toujours  ég-ard  aux  rapports  de  l'intuition  et  du  discours 
dans  le  processus  g-énéralisateur. 


A  dire  vrai,  il  semble  bien  que  l'étude  précitée  multiplie 
à  Texcès  le  nombre  des  intelligibles  atteints  par  une  vue 
directe  de  l'esprit.  L'auteur  a  sans  doute  raison  de 
protester  contre  «  la  g'uerre  que,  depuis  Kant  surtout, 
l'on  fait  à  l'intuition  intellectuelle  »  et  de  croire  que_, 
«  quelle  que  soit  l'autorité  de  ceux  qui  l'ont  combattue  et 


1.  Revue  pliilosophiqup,  toc.  cit.,  p.  364,  après  une  revue  des  divers 
exposés  néo-thomistes  et  un  rappel  de  la  théorie  actuelle  :  «  Je  veux 
mettre  ici  en  face  d'elles  (les  analyses  modernes)  celles  que  pourrait  faire 
un  moderne  qui  se  placerait  au  point  de  vue  d'Aristote.  >> 

2.  Cf.  supra,  ch.  II,  vu,  p.  62  sq. 


ET    HISTOIRE    DES    DECOUVERTES    SCIENTIFIQUES  85 

condamnée,  il  faut  en  appeler  de  cette  condamnation  trop 
absolue  et  réviser  le  procès  ^  ».  Ce  n'est  pas  nous,  certes^, 
qui  lui  fausserons  compag-nie  dans  cette  voie.  Mais  qu'on 
prenne  garde  pourtant  de  ne  point  tomber  dans  l'extrême 
opposé  par  une  réaction  exagérée  à  son  tour.  Il  ne  paraît 
pas  que  les  arg-uments  mis  en  lig'ne  changent  rien  aux 
faits  rappelés  dans  la  première  partie  de  ce  chapitre  ^.  Sans 
compter  qu'il  serait  vraiment  bien  étrange  que  tous  les 
log-iciens  modernes  s'y  fussent  trompés  à  ce  point.  Quoi 
qu'on  en  dise,  les  idées  g-énérales  scientifiques,  les  uni- 
versaux  scientifiques,  comme  parlerait  l'Ecole^  c'est-à-dire 
ceux  qui  ont  pour  contenu  une  loi,  sont  la  plupart  du 
temps,  aussi  bien  que  ceux  qui  ont  pour  contenu  un  être  ^^ 
construits  peu  à  peu  par  un  lent  travail  de  la  pensée.  La 
((  théorie  discursive  o  de  l'induction  n'est  pas  tellement 
infidèle  aux  faits  ni  contraire  à  l'histoire  des  sciences  et 
de  leurs  découvertes/^. 

Et  ce  ne  sont  pas  les  citations  empruntées  aux  confi- 
dences ou  aux  explications  des  savants  eux-mêmes  qui, 
vraisemblablement^  appuieront  cette  thèse  orig-inale_,  sans 
doute^  mais  bien  un  peu  paradoxale  aussi  ^.  Que  les  grands 
inventeurs  parlent  volontiers  d'intuition^,  qu'il  vienne  un 
moment  où  l'idée  leur  apparaît  comme  ((  une  illumination 
soudaine  »  et  que  ce  soit  alors  «  comme  un  rideau  qui 
tout  à  coup  se  déchire  ou  un  voile  qui  brusquement 
se  lève  ^  ))^  de  telles  formules  ont-elles  vraiment  la  portée 
qu'on  leur  prête  ?  Nous  pourrions  observer  qu'en  un  sens 
le  discours  mental  se  résout,  après  tout^  en  intuitions,  que 


1.  Revue  philosophique  y  loc.  cit..,  p.  521. 

2.  Cf.  supra,  p.  72  sq.  et  p.  76,  note  1. 

3.  L'auteur  précité  remarque  d'ailleurs  avec  raison  qu'il  n'y  a  pas  après 
tout  une  telle  différence  entre  les  deux  cas.  Cf.  Revue  philosophique, 
etc.,  p.  365. 

4.  Ibid.,  p.  372,  sq.,  et  surtout  p.  528  sq. 

5.  Ibid.,  mêmes  pag-es,  notes. 

6.  Ibid.,  p.  373. 


86  EN    OUOI    l'induction 

le  discours  mcnlal  n'est  qu'une  série  crinluilions  subor- 
données les  unes  aux  autres  et  se  commandant  les  unes 
les  autres  ^  A  ce  compte,  il  n'y  aurait  plus  de  discours. 
Qui  prouve  trop  ne  prouve  rien.  Toute  la  question  est 
donc  ici  de  savoir^  et  n'est  que  de  savoir  si  les  «  intuitions  » 
qui  se  produisent  au  cours  de  la  recherche  appartiennent 
à  une  série  de  ce  g'enre^,  si  elles  sont  méthodiquement 
déterminées,  chacune  à  sa  place,  par  le  mouvement 
continu  de  la  pensée,  dont  elles  marqueraient  les  positions 
successives  sur  la  lig'ne  du  raisonnement.  S'il  en  est  bien 
ainsi^  la  considération  allég-uée  perd  toute  sa  valeur  ;  ou 
plutôt,  il  n^y  a  manifestement  rien  à  tirer  des  cas  où  il  en 
est  bien  ainsi. 

Nous  accordons  volontiers  qu'ail  y  en  a  d'autres^  où  se 
constate  une  discontinuité  véritable  et  où  la  conclusion,  si 
de  conclusion  il  pouvait  être  question  encore,  dépasserait 
les  prémisses  :  ce  sont  d'ailleurs  ceux-là  mêmes  auxquels 
les  savants  appliquent  précisément  le  mot  «  d'illumi- 
nation »  et  dont  on  se  réclame  avec  tant  de  complaisance  ^. 
Mais  sont-ils  plus  démonstratifs  ?  Qu'on  veuille  bien  y 
prendre  garde  :  ce  qu'on  appelle  à  ce  propos  «  induction 
intuitive  »  n'est  pas  autre  chose  que  Thypothèse  —  on  le 
reconnaît  au  reste  en  termes  exprès  ^  Or  à  peine  est-il 
besoin  d'observer  que  l'hypothèse  est  une  pure  idée, 
conjecturale  par  nature  et  qui  ne  peut  passer  au  rang  de 
vérité  acquise  qu'en  vertu  d'une  démonstration  régulière. 
Et  cette  démonstration  n'a  pas  seulement  pour  but 
de  rendre  l'hypothèse  certaine  pour  les  autres  ^^  elle 
a  pour  but  avant  tout  de  la  rendre  certaine /)Ottr  le  savant 


1.  Cf.  E.  Rabier,  Logique,  p.  275.  —  Psychologie,   p.  330. 

2.  Revue  philosophique,  loc.  cil.,  p.  531  sq. 

3.  Cf.  Revue  philosophique,  loc.  cit.,  p.  532.  —  G.  Fonsegrive,  Élé- 
ments de  philosophie,  t.  II,  p.  96. 

4.  Revue  philosophique,  etc.,  p.  534  :  «  Il  ne  suffît  pas  au  savant  de  voir, 
il  faut  encore  qu'il  fusse  voir.  C'est  pour  cela  qu'il  expérimente.  » 


RESTE    DISCURSIVE  87 

lai-même  ^  :   cela  serait-il^  si  T hypothèse  était  à  la  lettre 
affaire  d'intuition  ? 

On  dira  sans  doute  ^  que  c'est  confondre  le  point  de 
vue  logique  avec  le  point  de  vue  psychologique  et  qu'autre 
chose  est  la  vérification  de  riiypothcse,  autre  chose  l'hypo- 
thèse elle-même.  —  Soit^  mais  il  reste  que  c'est  hypothèse, 
justement_,  et  donc  erreur  possible  (puisque  «  le  savant  n'a 
de  cesse  qu'il  ne  l'ait  contrôlée  ^  »),  sinon  même,  trop 
souvent,  réelle.  Or,  nous  le  répétons,  c'est  ce  qui  ne  se 
conçoit  g-uère  dans  la  théorie  en  cause.  On  ne  paraît  pas 
avoir  réussi  à  démontrer  ^  que  le  fait  de  l'erreur  n^est  pas 
inconciliable  avec  Tinduction  intuitive  telle  quon  rentendy 
c'est-à-dire  appliquée  à  tous  les  cas^  ou  peu  s'en  faut.  Car 
enfin,  outre  que  les  explications  proposées  à  cette  fin  ont 
tout  autant  de  chances,  ou  même  beaucoup  plus  de  chances 
de  convenir  au  discours^,  on  n'a,  remarque  capitale^ 
l'intuition  que  de  ce  qui  est,  on  ne  voit  que  ce  qui  est, 


1.  Ici  encore  l'aveu  en  échappe  à  Tauteur  :  «  Ayant  conscience  de  la 
part  que  son  imagination  a  prise  à  la  formation  du  concept  (dans  l'hy- 
pothèse), l'esprit  n'a  de  cesse  que  lorsqu'il  a  contrôlé  par  la  vision 
expérimentale  directe  sa  façon  de  voir.  C'est  l'expérimentation  qui  lui 
fournit  ce  contrôle.  »  [Loc.  cit.,  p.  532). 

2.  Cf.  Revue  philosophique,  etc.,  p.  369. 

3.  Ibid.,  p.  532. 

4.  Ibid.^  p.  523  sq. 

5.  Par  exemple,  lorsqu'on  écrit:  «  Nous  ne  pensons  pas  que  Tesprit 
soit  capable  de  découvrir  tous  les  rapports  et  surtout  de  les  découvrir 
d'emblée,  mais  il  peut  toujours  discerner  quand  il  les  voit  ou  quand  il  ne 
les  aperçoit  pas  et  dès  lors  éviter  Terreur  par  un  aveu  d'ignorance,  etc.  » 
(loc.  cit.,  p.  527).  —  L'esprit  n'est  pas  capable  de  découvrir  tous  les 
rapports  cVemblée:  donc  il  ne  les  découvre  point  par  intuition  sur  toute 
la  ligne,  mais  —  puisque,  Tintuition  écartée,  il  ne  reste  plus  que  le  discours 
—  le  plus  souvent  par  voie  discursive.  —  De  même,  p.  526  :  «  Les  essences 
de  la  nature  sont  beaucoup  plus  lointaines  et  moins  accessibles  (que 
«  celles  qui  sont  établies  par  une  loi  humaine  »)...  L'iatelligence,  bien 
qu'elle  ne  puisse  toujours  les  pénétrer,  peut  toujours  discerner  le  moment 
où  elle  est  en  possession  de  son  objet,  et  par  conséquent  s'abstenir  de 
Terreur  en  ayant  soin  de  marquer  qu'elle  n'est  pas  en  possession  de  la 
vérité.  Ainsi  le  vulgaire  se  trompe  souvent,  le  savant  ne  se  tromjjû  pas 
quand  il  prend  ses  précautions.  »  Mais  comment  l'intelligence  peut-elle 
«  discerner  le  moment,  etc..  »,  si  ce  n'est  par  le  raisonnement,  «  nisi 
examinando    hoc,    quod   per  discursum   invenitur,  ad  piincipia  prima,  in 


88  EN    QUOI,    AU    l'OINT    DE    VUE    THOMISTE, 

tout  comme,  si  l'on  «  voit  »  autre  chose,  c'est  qu'en 
réalité  on  ne  voit  pas^  mais  (|u'on  s'ima^incî  seulement 
voir,  autrement  dit  que  l'on  conçoit  sim[)lement.  II  semble 
bien  que  ce  soit  là,  même  au  point  de  uue  pHijcholo(jifiue, 
un  écart  considérable  entre  les  deux  opérations,  et_,  partant, 
que  celles-ci  ne  diffèrent  pas  seulement  en  valeur^  mais 
avant  tout  en  nature. 


VI 


Est-ce  à  dire  que  celte  induction  «  discursive  »  des 
sciences  expérimentales  représente  pour  cela  un  type 
orig-inal  de  raisonnement  réfractaire  aux  lois  du  syllo- 
jgisme  ?  Nous  ne  le  croyons  pas.  En  dépit  des  difficultés  de 
forme  qu'on  fait  valoir  d'habitude  contre  cette  opinion  et 
dans  l'examen  desquelles  il  ne  nous  appartient  pas 
d'entrer  ici,  nous  tenons  le  discours  inductif  pour 
réductible^  en  dernière  analyse,  au  discours  déductif.  Sur 
ce  point,  nous  sommes  pleinement  d'accord  avec  l'auteur 
de  l'étude  en  question  :  comme  lui^  nous  dirons  que  «  là 
où  il  y  a  un  discours  (dans  les  actes  inductifs),  un  raison- 
nement, on  ne  trouve  que  la  déduction  ^  ».  Nous  irons 
même  plus  loin^  nous  dirons  aussi  que  a  là  où  ces  actes 
inductifs  s'opèrent  en  dehors  de  la  déduction,  ce  sont  des 
actes  immédiats  et  intuitifs^».  Seulement  l'accord  cette 
fois  n'est  plus  que  partiel,  comme  on  peut  s'y  attendre 
après  tout  ce  qui  précède,  et  nous  sommes  oblig^és 
d'énoncer  une  réserve  en  faisant  une  distinction. 

De  fait_,  le  discours  inductif  repose^  comme  tout  raison- 
nement en  g-énéral^  sur  des  principes  qui  ne  peuvent  être 


quae  ratio  resolvit  »  {De  Veril.,  q.  XV,  a.  1  [IX,  249])?  Et  pourquoi  le 
savant  ne  se  trompe-t-il  point  quand  il  prend  ses  précautions,  ou  plutôt 
en  quoi  consistent  celles-ci,  sinon  à  se  servir  plus  scrupuleusement  des 
procédés  discursifs? 

1.  Revue  philosophique,  loc.  cit.,  p    535. 

2.  Ibid, 


L^INDUGTION    SERAIT    INTUITIVE  89 

eux-mêmes,  au  moins  si  l'on  vise  les  principes  tout  à  fait 
premiers  qui  conditionnent  tout  ce  processus,  le  résultat 
d'une  déduction  analogue  antérieure  ^  Et  ce  sont  préci- 
sément ceux-là  auxquels  devrait  s'appliquer  la  théorie  que 
nous  venons  de  discuter.  G'est-à-dire  que  ce  sont  préci- 
sément ceux-là  qu'il  faudrait  considérer  comme  le  fruit 
d'une  abstraction  intuitive  initiale.  Mais  ce  ne  sont  aussi 
que  ceux-là,  à  savoir,  pour  les  appeler  de  leur  vrai  nom, 
les  principes  rationnels,  en  particulier  le  principe  de  causa- 
lité^ ce  ((  nerf  caché  de  toute  induction  »  ^,  —  nous 
rejoig-nons  notre  propre  thèse,  ou  plutôt  celle  même  de 
saint  Thomas.  Car  il  ne  serait  pas  difficile  d'établir  que, 
ramené  à  ces  proportions  restreintes^  le  parallélisme  pro- 
posé entre  l'induction  et  la  g-énéralisation  est  tout  à  fait 
dans  sa  pensée.  L'opération  de  l'intelligence  étant  double^ 
écrit-il  par  exemple,  intellection  des  concepts  et  jugement, 
l'une  comme  l'autre  est  subordonnée  à  une  condition  pre- 
mière, intellection  première  aussi,  par  conséquent,  et 
jug'ement  premier^.  Premier,  et  donc  immédiat^  résultat 
direct  d'une  intuition  originelle,  qui  commande  ég-alement 
toutes  les  démarches  ultérieures  de  la  pensée  dans  les  deux 
directions.  L'abstraction  intuitive  se  trouve  donc  bien 
relég-uée  au  point  de  départ,  non  seulement  de  la  formation 
des  concepts,  mais  aussi  de  l'affirmation  de  leurs  rapports, 
c'est-à-dire  des  lois,  au  point  de  départ  de  l'induction  aussi 
bien  que  de  la  généralisation. 


1.  Cf.  De  Verit.,   q.  I,  a.  1  :  In  demonstrabilibus  oportet  fîeri  reduc- 

tionem   in  aliqua  principia  per  se  intellectui  nota ,  alias  in  inflnitum 

iretiir,  et  sic  periret  omnis  scientia  et  cognitio  rerum  (IX,  6).  —  Cf.  supra, 
p.  78,  notes  1  et  2. 

2.  F.  Ravaisson,  La  philosophie  en  France  au  XIX^  siècle,  p.  78 
(3'  édit.). 

3.  In  IV  Metaph.,  lect.  6:  Cum  duplex  sit  operatio  intellectus,  una 
qua  cognoscit  quod  quid  est,  quae  vocatur  indivisibilium  (Cf.  les  «  simples 
notions  »  de  Descartes)  intelligentia,  alla  qua  componit  et  dividit,  in 
utraque  inest  aliquod  piimum  (XX,  355).  —  Cf.  De  Verit.,  q.  I,  a,  1 
(IX,  6),  q.  XV,  a.  1  (IX,  249). 


90  IJ-:   iMUNciiM-:   inductif   skijl   es  caijsk 

En  d'autres  torrnes,  et  pour  nous  en  tenir  à  Tinctuction 
même,  ce  n'est  pas  dans  (c  l'idée  ex()érimentale  »  prise  à  la 
lettre,  celle  qui  porte  sur  tel/e  espèce  de  causalité  déter- 
termince,  sur  telle  ((  loi  empirique  »  particulière,  qu'un 
disciple  de  saint  Thomas  devrait  voir  l'induction  intuitive,, 
mais  seulement  dans  l'affirmation  de  la  causalité  univer- 
selle^ dans  l'énoncé  du  principe  des  lois  en  général,  dans 
l'axiome  rationnel  de  causalité.  En  ce  sens^  nous  dirions 
volontiers  avec  Cl.  Bernard  —  quoique  en  modifiant  légè- 
rement son   texte  et  sans  doute  aussi  sa  pensée  —  que 

«  nous  avons  l'intuition   des  lois  de  la  nature,  mais 

que  nous  n'en  connaissons  pas  la  forme  et  que  l'expérience 
(à  savoir  ici  Tensemble  de  nos  procédés  discursifs)  peut 
seule  nous  l'apprendre  »  ^.  Ce  qui  revient  à  dire  que,  quant 
aux.  lois  empiriques  elles-mêmes  (ou  liaisons  causales 
déterminées),  il  y  a  lieu  de  s'en  tenir  à  la  théorie  discursive 
de  l'induction  enseignée  par  les  log^iciens  modernes  ^.  Telle 
est,  en  définitive,  l'attitude  que  nous  paraît  exig-er  dans 
Tespèce  le  strict  point  de  vue  thomiste.  Encore  une  fois, 
ce  n'est  que  pour  le  mettre  dans  une  plus  vive  lumière  que 
nous  avons  cru  devoir  instituer  cette  discussion. 

VII 

Concluons  que  le  rôle  du  discours,  qu'il  s'ag'isse  d'ailleurs 
de  l'induction  ou  de  la  g-énéralisation  proprement  dite^  est 
bien  autrement  considérable,  eu  égard  à  la  surface  intellec- 
tuelle qu'il  recouvre,  que  celui  de  l'intuition.  Somme  toute, 

1.  Introduction  à  la  médecine  expérimentale^  p.  60. 

2.  Nous  aurons  à  insister  par  la  suite  sur  une  conséquence  très  consi- 
dérable de  ces  analyses.  Réduite  en  effet  à  ces  termes,  c'est-à-dire  ne 
portant  plus  que  sur  la  causalité  en  général,  l'iiypothèse  d'une  abstraction 
intuitive  et  primitive  échappe  à  l'objection  empruntée  au  fait  des  erreurs 
dans  lesquelles  nous  tombons  si  souvent  en  matière  de  lois  naturelles 
(Cf.  supra,  p.  87  f^q.)  :  car  on  se  trompe  alors  on  croyant  à  IpI  rapport 
causal  déterminé,  on  ne  se  trompe  pas  en  afïirmant  un  ra[)port  causal  tout 
simplement.  Rien  n'empêche  donc  plus  de  ce  chef  cette  affirmation  d'être 
le  résultat  d'une  vue  directe  .de  l'esprit. 


RÉSUMÉ    ET    CONCLUSION  91 

il  ne  se  retrouve  pas  seulement  i''  dans  la  constitution  de 
Vextension  des  concepts,  c'est-à-dire  dans  la  formation 
des  idées  g*énérales  comme  telles,  c^'est-à-dire  encore  de 
l'universel  réflexe,  pour  lequel  nous  avons  déjà  dû 
reconnaître^  au  cours  du  chapitre  précédent,  que  son  inter- 
vention est  nécessaire^;  mais  2°  et  surtout^,  la  détermi- 
nation du  contenu  intrinsèque  de  ces  idées,  c'est-à-dire 
de  leur  compréhension  elle-même^  c'est-à-dire  encore  de 
l'universel  direct,  en  est  aussi  à  chaque  instant  tributaire. 
Le  plus  g-rand  nombre  en  effet,  on  pourrait  même  dire  sans 
crainte  la  quasi-totalité  de  nos  universaux,  soit  qu'ils 
portent  directement  sur  des  qualités  ou  sur  des  êtres,  soit 
qu'ils  en  expriment  les  rapports  nécessaires  et  universels^ 
sont  tout  autant  de  constructions  mentales,  plus  ou  moins 
méthodiquement  élaborées  par  un  travail  plus  ou  moins 
continu  et  successif  de  notre  esprit.  Il  faut  seulement  se 
souvenir  que  ce  travail  suppose  des  matériaux  primitifs^ 
soit  concepts  élémentaires,  soit  jugements  premiers,  et  que 
là-même  l'intuition,  sous  la  forme  précise  de  l'abstraction 
intellectuelle  proprement  dite,  recouvre  tous  ses  droits,  à 
savoir  avant  toutes  choses  sa  suprématie  inaliénable.  Car 
ce  qu'elle  perd  en  étendue^  elle  le  regagne  en  importance. 
Si  c'est  le  discours  qui  met  sur  pied  la  plupart  de  nos 
concepts,  c'est  l'intuition  en  revanche  qui  lui  en  donne  les 
moyens.  L'intuition  sans  le  discours  ne  nous  conduirait  pas 
loin  ;  mais  le  discours  sans  l'intuition  ne  pourrait  même 
pas  commencer  :  non  posset  mens  humana  ex  alio  in 
aliud  discurrerCj  nisi  ejiis  discursiis  ab  aliqua  simplici 
acceptione  veritatis  inciperet.  Condition^  au  demeurant, 
toute  naturelle  d'une  âme  qui,  occupant  le  dernier  rang 
dans  le  monde  des  esprits,  ne  doit  participer  que  dans  la 
mesure  rigoureusement  indispensable  à  la  pure  et  absolue 
intellection  dont  ils  jouissent. 

1.  Cf.  ^wpTQi,  ch.  II,  iv-vii,  p.  54  sg. 


CHAPITRE     IV 


LES  PRINCIPES  DE   L'OPERATION 
INTELLECTUELLE. 

—    INTELLECT    AGENT    ET    INTELLECT    POSSIBLE. 


SOMMAIRE 

I.  Rapport  au  précédent.  —  II.  La  doctrine  des  deux  intellects  et  en  particulier 
de  l'intellect  agent  chez  Aristote.  —  III.  Fortune  variée  de  cette  doctrine  dans 
le  péripatétisme.  —  La  conception  individualiste  de  l'intellect  agent  est  fixée 
par  le  péripatétisme  de  l'École.  —  IV.  Exposé  de  la  théorie  chez  saint  Thomas, 

—  La  critique  de  l'averroïsme.  —  V,  Difficulté  qui  demeure  dans  cet  exposé. 

—  Elle  ne  paraît  tenir  qu'à  un  respect  exagéré  des  formules  aristotéliciennes 
et  n'atteint  pas  le  fond  de  la  doctrine  elle-même.  —  VI.  L'intellect  passif.  — 
Sens  précis  de  cette  passivité.  —  VII.  Rapport  des  deux  intellects.  —  Si  saint 
Thomas  les  tient  pour  deux  facultés  distinctes,  il  semble  bien,  ici  encore,  que  la 
terminologie  péripatéticienne  l'influence  plus  que  de  raison.  —  VIII.  Où  est 
le  véritable  intérêt  de  la  question  avec  le  sens  profond  de  la  doctrine.  — 
IX.   Résumé  et  conclusion. 


I 


Laissons  [)our  le  moment  le  discours  mental  el  revenons 
à  l'abstraction  intuitive,  dont  il  a  pour  rôle  de  féconder  les 
données.  Nous  avons  vu  dans  un  chapitre  antérieur  (ju'en 
toute  rigueur  de  termes  ce  mot  d'abstraction  désigne 
unicjuement  le  côté  nég-atif  de  l'opération  intellectuelle  et 


LES    DEUX    INTELLECTS  93 

que  par  son  côté  positif  elle  est  à  la  lettre  perception  :  et 
telle  est  même  la  raison  pour  laquelle  nous  l'avons  appelée 
abstraction  intuitive.  En  somme,  tout  revient  à  dire  que 
l'intelligence  ne  saisit  dans  l'objet  que  l'élément  qui  lui 
revient^  à  savoir  l'élément  spécifique,  considéré  en  soi, 
dans  sa  notion  propre,  sans  atteindre  par  elle-même  les 
autres  éléments,  à  savoir  les  éléments  individuels  :  elle  le 
saisit  —  voilà  l'intuition  ou  la  perception  ;  elle  ne  saisit 
que  lui^  sans  connaître  en  rien  des  autres  — voilà  l'abstrac- 
tion ^  11  n'en  est  pas  moins  vrai  que  l'on  se  trouve  ainsi 
avoir  deux  moments  ou  même  deux  fonctions  différentes, 
encore  qu'étroitement  connexes,  dans  l'acte  original  de 
l'entendement  :  à  cette  dualité  qu'il  enveloppe  répond 
précisément^  au  point  de  vue  de  ses  sources  internes, 
la  célèbre  distinction  des  deux  intellects,  intellect  agent  ou 
actif  et  intellect  passif  ou  possible.  C'est  un  nouvel  aspect 
de  la  théorie  thomiste  qui  s'impose  à  notre  attention. 

Cet  examen  nécessite  lui-même  un  court  historique  de 
la  question.  Tout  le  monde  sait  que  c'est  à  Aristote,  à  la 
doctrine  aristotélicienne  du  NoOc;  7rot7iTt/-6c  et  du  NoGc; 
TïotOr/Tr/toç,  qu'il  faut  remonter  à  cette  fin.  Qu'est-ce  donc 
que  ces  deux  NoG;  de  l'auteur  du  IIspl  Wi^jriÇ,  ?  par  quelle 
série  de  vicissitudes  sont-ils  devenus  les  deux  intellects  de 
son  grand  disciple  médiéval  ?  et  surtout,  en  devenant  ces 
deux  intellects^  que  sont-ils  en  réalité  devenus  ?  quelle 
idée  enfin  doit-on  se  faire  de  leur  rapport  réciproque  ? 


Il 


Nouç  -KorriTv/M  avec_,  en  reg-ard^  le  voOç  xocOoTr/cèç,  son  pen- 
dant^ rien  de  plus  aisé^  à  première  vue,  que  d'expliquer 
une  telle  distinction.  11  suffit  de  se  reporter  à  la  théorie  des 
rapports  du  sensible  et  de  l'intellig'ible  sur  laquelle  nous 

1.   Cf.  supra,  ch.  II,  p.  52  sq. 


94  I.A     J'IIÉOUIK    J)ES    DEUX    INTELLECTS    CHEZ    AUISTOTE 

avons  déjà  dû  insister  [)Iusieurs  Ibis;  il  suffit  de  se  rappeler 
fju'aux  yeux  d'Aristote  les  formes  intellig-ihles  ou  univer- 
selles (objet  propre  du  NoOç  en  général;  n'existent  pas  en 
elles-mémes_,  à  l'état  séparé  (/copiTrà),  comme  à  tort  ou  à 
raison  il  reprocfie  à  son  maître  Platon  de  l'avoir  enseigné^ 
mais  qu'elles  résident  uniquement  dans  les  individus  sen- 
sibles^ mêlées  et  confondues  avec  les  éléments  constitutifs 
de  l'individualité  elle-même  ^  —  si  bien  qu'elles  n'y  sont  pas 
intelligibles  en  acte^  mais  seulement  en  puissance.  Notre 
esprit  n'en  peut  donc  recevoir  l'action^,  puisque  rien  n'ag-it 
précisément  qui  ne  soit  actuel^,  notre  esprit  ne  peut  donc 
les  penser  effectivement  qu'à  la  condition  qu'elles  devien- 
nent actuellement  intelligibles  en  se  dégageant  des  formes 
sensibles  qui  les  enveloppent.  Et  comme  rien  ne  peut  passer 
par  sa  propre  vertu  de  la  puissance  à  Tacte,  il  faut  en 
conséquence,  pour  leur  conférer  cette  intelligibilité  actuelle,, 
un  principe  actuel  aussi,  et  actuel  par  lui-même.  Voilà  le 
Nouç  7ïO'.7iTi/-6(;,  lequel,  en  toute  exactitude^  n'a  pas  pour 
fonction  de  penser  l'universel,  mais  de  le  rendre  actuel- 
lement ((  pensable  »,  de  la  manière  que  nous  venons  de 
dire^  à  savoir  en  le  faisant  apparaître  dans  sa  forme  pure 
d'essence  intelligible^  dégagée  de  toute  matière.  Et  c'est 
au  voOç  7raG7iTr/,ô?  qu'il  le  fait  ainsi  apparaître^  c'est  le  voOç 
7raO'/iTr/.Gç  qui  le  pense  pour  tout  de  bon.  H  y  a  donc  bien^ 
en  réalité^  deux  NoOç,  l'un  qui  seul  connaît,  au  pied  de  la 
lettre,  l'autre  qui^  à  vrai  dire,  réalise  les  conditions  de  la 
connaissance,  l'un  qui  devient  tout^  comme  parle  Aristote 


1.  'Ev  Totç  dèz(7i  Toiç  a't«76r,Totç  -rà  vorjTà  eativ,  Deanim.,  III,  8.  —  Comme 
dit  encore  Aristote,  l'universel,  l'idée,  n'est  plus,  comme  chez  Platon, 
£v  Tuapà  xa  tio)jA,  une  unité  essentielle,  indépendante,  dans  sa  subsistance 
solitaire,  des  individus  qui  y  participent,  mais  simplement  ev  xatà  uoXXôiv, 
un  attribut  qui  s'affirme  communément  de  ces  individus.  Ce  qui  ne  veut 
pas  dire  que  la  conception  platonicienne  ne  reprenne  pas,  ne  semble  pas 
du  moins  reprendre  parfois  le  dessus  (Cf.  v.  g.  Metaph.  VII,  15).  On 
pourrait  même  soutenir  qu'à  ce  point  de  vue  il  y  a  comme  un  flottement 
dans  la  pensée  d'Aristote,  qui,  de  sa  métaphysique,  retentit  dans  sa 
psychologie  et  môme  dans  sa  morale. 


DIFFICULTÉS    Qu'eLLE    SOULEVE  95 

(tout  ce  qu'il  connaît  de  la  sorte),   l'autre  qui  opère  tout^ 


'KOr.^'ZOL   TUOtOUV  ^ 


C'est  ici  que  commence  la  difficulté.  Aristote  en  effet  ne 
s'en  tient  pas  à  cette  seule  différence.  Tandis  que  le  vou; 
TTocOriTt/xç  naît  et  meurt  avec  le  corps,  comme  les  puissances 
végétatives  et  sensitives,  et  qu'il  participe  comme  elles  à 
toutes  ses  affections,  le  ^o\)C,  izoïriTv/.oc,  est  ing-énérable  et 
impérissable  ;  indépendant  en  lui-même  de  tout  organe, 
soustrait  à  toute  passion  et  à  tout  chang-ement  (àxocOriç), 
actualité  parfaite  et  pure  (àatyTîç),  la  dissolution  du  corps 
ne  l'atteint  pas  ^.  «  Si  l'on  essaie  de  concilier  ces  décla- 
rations en  une  théorie  claire  et  cohérente^  remarque  à  ce 
propos  Ed.  Zeller,  on  se  heurte  tout  de  suite  à  de 
nombreux  problèmes,  dont  Aristote  nous  doit  encore  la 
solution  "^  )).  S'appuyant  sur  les  textes  où  le  Nouç  7ror^Tr/-ô; 
nous  est  décrit  comme  séparé,  tout  en  acte,  toujours  en 
acte,  étrang-er  à  toute  mutabilité_,  à  la  mémoire  même  et  à 
la  conscience,  en  un  mot  avec  les  attributs  d'une  sorte 
d^esprit  universel^  Alexandre  d^Aphrodise  y  voyait  non 
pas  une  faculté  de  l'âme  humaine,  mais  la  pensée  divine 
elle-même,  éclairant  notre  propre  pensée  à  nous  et  la 
faisant  aboutir  ^.  Une  telle  interprétation  pourtant  ne  va 
pas  de  soi^  tant  s'en  faut.  Gomment  la  pensée  divine, 
transcendante  (à  ce  point  transcendante  même  qu'elle 
ig-nore  le  monde  qui  g-ravite  vers  elle),  pourrait-elle  bien 
nous  être  présentée  par  ailleurs  comme  une  raison  imma- 
nente à  l'individu  et  pénétrant  pour  ainsi  parler  en  lui  au 
moment  de  la  g"énération_,  y  pénétrant  du  dehors^  sans 
doute  (ôupocôsv),  mais  enfin  y  pénétrant  (£TC£1(7{ovt(x  ^)?  Gom- 
ment   pourrait-elle   équivaloir    à    un    élément    de    l'âme 


1.  Cf.  De  Anim.,  III,  5. 

2.  Ibid.   (àGàvaxoç  xal  àtôioç). 

3.  Die  Philosophie  der  Griechen,  II  Th.,  II  Abth.,  Aristoteles,  p.  572, 

4.  Cf.  E.  Zeller,  op.  et  loc.  cit. 

5.  Cf.  De  Gen.  et  Corrupt.,  II,  3. 


96  FORTUNE    VAIUKI':    DK    (JETTE    DOCTKINE  : 

humaine  ?  El  pourtant^  el  d'un  autre  côl6_,  de  la  concevoir 
connme  un  élément  de  l'âme  humaine,  c'est  à  quoi  les 
pro[)res  raisons  invo(juées  par  Alexandre  ont  bien  de  la 
peine  à  ne  pas  iaire  g-randemenl  obstacle.  Mais  si  le  XoOç 
7uoi7iTr/-oç  n'est  ni  l'entendement  absolu,  ni  notre  enten- 
dement fini^  que  peut-il  donc  bien  être  ?  ^  Encore  une 
fois,  l'auteur  du  Ihpl  ^\jyrri^  ne  s'est  pas  clairement  expliqué 
là-dessus. 


III 


On  conçoit  dès  lors,  comme  le  remarque  encore  Zeller  ^, 
la  fortune  variée  que  devait  subir  une  telle  doctrine  à 
travers  l'histoire.  D'aucuns  affirment,  en  ce  qui  concerne 
spécialement  le  NoOç  7uo'.7)Tr/-oç,  que  Ton  en  comptait  au 
moyen  âg-e  cent  soixante-quinze  interprétations  diver- 
gentes. C'est  sans  doute  beaucoup.  Cette  multiplicité 
devait  bien  se  ramener  à  une  certaine  unité,  et  il  ne 
s'agirait  en  tout  état  de  cause  que  de  divergences  de  détail. 
Au  vrai^  et  quoi  qu'il  en  soit  de  celles-ci_,  deux  types 
principaux  se  dessinent  successivement^  autour  desquels 
gravitent  deux  groupes  d'explications. 

Dans  l'ancien  péripatétisme^,  suivi  en  ce  point  par  les 
commentateurs  arabes  '*,  c'est  l'idée  de  l'unité  imperson- 
nelle qui  l'emporte,  sous  des  formes  d'ailleurs  assez 
diverses,  que  nous  n'avons  pas  à  préciser  ici  même. 
De  quelque  manière  donc,  qu'ils  spécifient  chacun  pour 
leur  compte  cette  vue  générale_,  Alexandre  d^Aphrodise  et 


1.  Cf.  E.  Zeller,  op.  ci/.,  p.  575. 

2.  Cf.  Ibid.,  p.  577. 

3.  Exception  faite  de  Themislius,  pour  autant  d'ailleurs  qu'on  peut  le 
considérer  comme  un  péripatéticien,  ei  non  pas  comme  un  éclectique 
assez  superficiel.  —  Cf.  E.  Zeller,  Die  Philos,  der  Griechen,lll  Th.,  II 
Abth.,  p.   739  sq. 

4.  Il  faudrait  poser  un  point  d'interrogation  pour  Avicenne.  —  Cf.  M.  de 
Wulf,  Histoire  de  la  philosophie  médiévale,  p.  231. 


DEUX    COURANTS    PRINCIPAUX  97 

Averroès  se  représentent  également  le  Nou;  Tror^Tizôc;  comme 
une  forme  séparée  et  unique,  extérieure_,  dans  son  éter- 
nelle subsistance_,  à  nos  âmes  individuelles,  lesquelles  ne 
possèdent  en  propre  que  le  NoOç  ttocGtitizôç  ^  et  dès  lors  se 
dissolvent,  comme  celui-ci,  avec  l'org-anisme  :  c'est  le 
joi^iaTQç  et  le  ôopaOcv  aristotéliciens  entendus  à  la  lettre. 

La  philosophie  chrétienne  du  moyen  âge  ne  trouvait 
pas  son  compte,  comme  on  pense  bien,  à  cette  doctrine  ^. 
Aussi  quand,  après  avoir  vécu  longtemps  sur  le  fonds  de 
la  psychologie  augustinienne,  elle  s'ouvrit  dès  le  XII®  siècle 
à  l'intluence  d'Aristote  ^,  vit-on  bientôt  se  former  une 
conception  décidément  individualiste,  et  beaucoup  mieux 
liée  aussi,  du  Noùç  7ûoroTt/-ô;,  qui  entra  même  en  polémique 
violente  avec  la  première"^  :  c'est  la  doctrine  de  l'intellect 
agent  ou  actif  proprement  dit,  entendu  cette  fois,  sans 
hésitation  aucune,  comme  un  principe  interne  de  notre 
nature  spirituelle  ou  comme  une  propriété  naturelle  de 
notre  âme,  proprietas  animae  naturalisa» 


IV 


C'est  à  saint  Thomas  qu'il  faut  demander^  sur  ce  point 
comme  sur  tant  d'autres,  l'expression  la  plus  parfaite  de 
la  pensée  de  l'Ecole.  Celle-ci  ayant  à  se  faire  une  place  à 


1.  Dans  lequel  l'action  du  NoOç  uotriTcxoç  fait  apparaître  peu  à  peu  un 
Nouç  £7rf/.Tr,Tb<;  {inlelieclus  acquisitus)  —  ou  plutôt,  simple  puissance  que 
l'action  du  NoOç  Trof/^Ttxoç  transforme  progressivement  en  No\iç  £7rtxTY)Tbç. 
—  Cf.  E.  Zeller,  op.  cit.,  III  Tli.,  I  Abih.,  p.  797. 

2.  Cf.  De  Anim.,  a.  5:  Considerandum  quod  si  intellectus  ag-ens  po- 
natur  aliqua  substantia  separata  praeter  Deum,  sequitur  aliquid  fidei 
nostrae  ropugnans  (YIII,  479). 

3.  Cf.  la  suggestive  étude  de  M.  Baumgartner  sur  Die  Erkenntniss- 
lelire  des  Wilhelm  von  Auvergne  dans  les  Beilrage  zur  Geschichte  der 
Philosophie  des  Mittelalters,  B'i  II,  Heft  I. 

4.  Cf.  P.  Mandonnet,  Siger  de  Brabant  et  Vaverroïsme  latin  au  X lll' 
siècle,  in-4".   Fribourg,  1899. 

5.  S.  theoL,  I-II,  q.  CX.  a.  4  ad  4  (II,  439). 


98  eu  mon  K  tiiomistk   dk  l'aveukoÏsmk 

rencontre  de  la  concepli(3n  opposée,  on  ne  doit  pas  s'éton- 
ner que  son  exposition  revête  un  caractère  polérnifjufî  et 
s'ap[)Iique  directement  à  la  crititpie  d(^s  raisons  ap|)ortées 
par  les  adversaires  à  l'ap[)ui  de  leur  thèse.  Or  est-il  cpie 
les  averroïstes_,  comme  on  appelait  alors  les  j)arlisans  de 
Tunité  de  l'inlellect^,  faisaient  surtout  état  du  caractère 
universel  de  notre  connaissance,  entendu  subjectivement 
ou  objectivement.  Subjectivement,  tous  les  esprits  s'accor- 
dent sur  certaines  propositions  fondamentales^,  qui  sont  à 
la  base  de  toutes  les  sciences  :  pareille  unanimité  s'enten- 
drait-elle en  dehors  de  l'identité  numérique  de  l'intellect 
en  chacun  d'eux  ?^  D'ailleurs^  l'objet  de  celte  universelle 
adhésion  est  lui-même  universel  —  c'est  /'universel,  juste- 
ment :  qu^on  explique  donc  comment  une  intellig^ence 
individuelle  par  hypothèse  pourrait  bien  l'atteindre  !  "^ 

Ce  consentement  unanime_,  répond  saint  Thomas  au 
premier  argument,  ne  prouve  pas  en  toute  rigueur  l'unité 
de  l'intellect^,  dans  le  sens  du  moins  où  l'entendent  les 
averroïstes,  c'est-à-dire  précisément  dans  le  sens  d'une 
unité  ou  identité  numérique  :  car  une  unité  ou  identité 
spécifique  suffît  à  en  rendre  compte.  Tous  les  individus 
d'une  espèce^  en  effet_,  agissent  exactement  de  la  même 
manière^  lorsque  Taclion  est  commandée  immédiatement 
par  la  nature  de  l'espèce  elle-même.  Qui  ne  sait  que  tous 
les  moutons  fuient  semblablement  devant  le  loup,  leur 
ennemi  commun  ?  on  n'en  conclut  pas  qu'une  seule  et 
même  âme  les  anime.  Ainsi,  chez  nous  autres  hommes,  de 
Tassentiment  universel  aux  premiers  intelligibles  :  il  nous 


1.  Cf.  V.  g.  S.  theoL,  I  p.,  q.  LXXIX,  a.  5  (3»  object.):  Omnes  homines 
conveniunt  in  prirais  conceptionibus  intellectus.  His  autem  assentiunt 
per  intellectum  agentem.  Ergo  conveniunt  omnes  in  uno  intellectu  ag-ente 
(I,  312). 

2.  Ibid.  (2''^  object.)  :  Intellectus  agens  facit  universale,  quod  est 
unum  in  rnultis.  Sed  illud  quod  est  causa  unitatis  magis  estjinum.  p]rgo 
iniellectus  ageas  est  unus  in  omnibus  (I,  311-2). —  Cf.  De  Spirit.  créât., 
a.  10,  obj.  11  (VI 11,  457). 


l'universalité  subjective  des  principes  99 

est  imposé  par  notre  nature  même  d'hommes^  est  actio 
conseqaens  speciem  humanam^.  Et  voilà  seulement  de 
quelle  manière  tous  les  hommes  communiquent  dans  le 
principe  qui  y  préside^  à  savoir  Tintellect  ag-enl  :  ce  n'est 
qu'une  similitude  de  nature,  qui  n'empêche  aucunement 
ce  principe  de  se  multiplier  par  ailleurs  en  chacun  de  nous 
et  avec  chacun  de  nous^. 

Dira-t-on  que  la  difficulté  n'est  que  reculée  et  qu'il  reste 
à  rendre  raison  de  cette  similitude  ou  communauté  de 
nature  elle-même  entre  ces  intelligences  individuelles, 
autrement  dit  de  leur  identité  spécifique?  Saint  Thomas 
n'en  disconvient  pas,  mais^  suivant  lui,  c'est  assez  pour 
cela  de  leur  unité  d'orig-ine^  oportet  tantatn  quod  ab 
uno  principio  deriventiir^.  Ressemblances  participées  de 
l'entendement  incréé^  qui  est  l'acte  de  tous  les  intelligibles 
et  la  source  de  toute  vérité,  nos  entendements  finis  en 
reçoivent  nécessairement  la  même  constitution  essentielle^. 
En  ce  sens,  il  est  permis  de  parler  d'un  intellect  séparé  et 
unique^  qui  est  Dieu  même,  créateur  de  notre  âme^,  mais 
en  ce  sens  seulement;  car  on  voit  assez  par  ce  qui  précède 


1.  s.  Iheol.,  I  p.,  q,  LXXIX,  a.  5  ad  3  :  Oiunia  quae  sunt  unius  speciei 
conveniunt  in  aciione  conséquente  naturam  speciei...  Cognoscere  autenr. 
prima  intelligibilia  est  actio  consequens  speciem  humanam  (I,  312).  — 
Cf.  De  Spirit.  créât. i  a.  9  ad  14  :  Consensus  in  prima  principia  non 
causatur  ex  unitate  intellectus,  sed  ex  similitudine  uaturae,  ex  qua  omnes 
in  idem  inclinamur,  sicut  omnes  oves  consenliunt  in  hoc  quod  existimant 
lupum  inimicum  ;  nuUus  taraen  diceret  in  eis  unam  tantum  animam  esse 
(VIll,  456). 

2.  Cf.  la  suite  du  texte  supra  (S.  Iheol.,  I  p.,  q.  LXXIX,  a.  5  ad  3)  : 
Unde  oportet  quod  omnes  homines  communicent  in  virtute,  quae  est 
principium  hujus  actionis  ;  et  haec  est  virtus  intellectus  ag-entis.  Non 
tamen  oportet  quod  sit  eadem  numéro  in  omnibus  (I,  312). 

3.  Ibid. 

4.  S.  theol.,  I  p.,  q.  LXXXIV,  a.  5  :  Ipsum  lumen  intellectuale  quod 
est  in  nobis  nihil  aliud  est  nisi  participata  similitudo  luminis  increati, 
in  quo  continentur  rationes  aeternae  (I,  333).  —  Cf.  ibid.,  q.  XII,  a.  2 
ad  3  (1,46). 

5.  S.  theol.,  I  p.,  q.  LXXIX,  a.  4  :  Intellectus  separatus  est  ipse  Deus, 
qui  est  creator  animae  (I,  34). 


100  INI)I\  IDUAI.ITI-;     DK     I.  I.NTKFJ.KCT 

(jii'il  n'y  a  rien  là  ([u'\  porto  préjudice  à  l'individualilo  (J<*s 
inlellccls  particuliers  ^  I^onr  s'allumer  tous  au  même  soleil 
intellig"ihle,  ils  n'en  restent  pas  moins  ce  qu'ils  sont,  des 
loyers  lumineux,  dérivés  sans  doute^  mais  subsistant  en 
eux-mêmes  et  pour  leur  compte.  L'unité  de  la  cause 
s'accommode  sans  peine  de  la  multiplicité  des  elFets. 

La  question  viendrait  ainsi  s'absorber  dans  un  problème 
plus  élevé,  celui  du  rapport  des  forces  créées  avec  l'acti- 
vité absolue,  celui  du  concours  divin,  comme  on  disait  dans 
l'Ecole.  Mais  de  là  même  saint  Thomas  tire  un  arg-ument 
de  plus  en  faveur  de  la  conception  individualiste  de  l'intel- 
lect ag-ent.  De  fait,  si  c'est  une  loi  imprescriptible  que 
l'influence  divine  enveloppe  pour  ainsi  dire  l'opération  des 
créatures^  la  soutienne  et  la  fasse  aboutir,  on  doit  bien 
prendre  garde  qu'elle  ne  s'y  substitue  pas.  C'est  une  inter- 
vention d'ordre  transcendant^  qui  laisse  entièrement  intacte 
leur  autonomie  d'action,  elles  conservent  donc  leur  vertu 
ou  efficacité  interne_,  chacune  la  sienne  en  son  g-enre  à 
chacune.  Pour  ainsi  parler  encore^,  physiquement  tout  se 
passe  comme  s'il  n'y  avait  qu'elles  :  ce  n'est  que  métaphy- 
siquement  que  cette  intervention  de  la  cause  absolue  se 
révèle  comme  nécessaire^.  Que  notre  entendement  fini  soit 
dans  une  dépendance  essentielle  de  l'entendement  infîni_, 
il  n'en  perd  donc  pas  pour  cela  sa  réalité  et  sa  causalité 
propres^.  Au  contraire,  pareille  condition  prouverait  même 


1.  s,  theoL,  I  p.,  q.  LXXIX,  a.  5  ad  3  :  Et  sic  illa  communicatio 
hominum  in  primis  intelligibilibus  demonstrat  unitatem  intellectus  sepa- 
rati,  quem  Plato  comparât  soli,  non  autem  unitatem  intellectus  agentis 
(I,  312). 

2.  Cf.  S.  iheoL,  I  p.,  q.  CV,  a.  5  (I,  405-6).  —  Contra  Genl.,  III,  69 
et  70  (V,  211  à  214).  —  In  II  Sent.,  dist.  XI,  q.  1,  a.  1  et  3  (VI,  478-9). 

3.  De  Anùn.,  a.  4  ad  7  :  Sicut  in  omnibus  naturalibus  sunt  propria 
principia  activa  in  unoquoque  génère,  licet  Deus  sit  causa  agens  prima 
et  communis,  ita  requiritur  proprium  lumen  intellectuale  in  homine, 
quamvis  Deus  sit  prima  lux  communiler  illuminans  (VIII,  478)  —  Ibid., 
a.  5  :  Non  potest  aliquid  formaliter  operari  per  id  quod  est  secundum 
esse  separatum  ab  ipso.  Etsi  id  quod  est  separatum  est  principiuni 
motivum    ad    operandum,    nihilominus   oportet  esse   aliquod  intrinsecum 


l'universalité  objective  des  principes  101 

à  elle  seule  qu'il  nous  appartient  effectivement,  comme 
une  vraie  et  authentique  faculté  de  notre  âme  et,  partant^ 
qu'il  se  multiplie  suivant  le  nombre  des  âmes  mêmes  : 
sic  igitar  est  aliquid  animae  et  multiplicatar  secandum 
multitudinem  animarum  ^ 

Et  ce  n'est  pas  non  plus  le  caractère  universel  inhérent 
à  l'objet  de  l'intellection  qui  peut  faire  obstacle  à  cette 
individualité  des  intellects.  Qui  prendrait  occasion  de 
l'un  pour  nier  l'autre  oublierait  que  l'universalité  n'est  pas 
ici  le  fait  de  l'intellection  elle-même,  mais  de  son  objet^ 
précisément.  Celui-ci  peut  donc  être  universel  et  atteint 
par  la  pensée  comme  tel,  sans  que  la  pensée  elle-même  le 
devienne  avec  lui.  Cette  universalité,  si  l'on  préfère^, 
n'affecte  l'opération  intellectuelle  que  dans  sa  relation  avec 
son  terme  extramental  :  en  tant  qu^opération  subjective  de 
Tentendement,  l'intellection  n'y  a  point  de  part  et  reste 
l'opération  individuelle  d'un  individu,  est  actio  hujus 
hominis  ^.  —  Nouvelle  preuve^  au  surplus,  que  l'assenc 
timent  unanime  aux  vérités  premières  n'a  rien  à  voir  avec 
l'averroïsme  ;  car,  pour  que  tous  les  esprits  s'accordent 
entre  eux,  il  suffît  qu'un  même  objet  détermine  unifor- 
mément leur  adhésion.  Le  fait  invoqué  n'a  pas  pour  cause 
l'unité  d'intellect,  disait  Albert_,  le  maître  de  saint  Thomas, 
mais  l'unité  d'intelligible,  propter  unitatem  intellecti,  et 
non  propter  unitatem  intellectus  ^. 


quo  formaliter  operetur.  Oportet  igitur  esse  in  nobis  aliquod  principium 
formale  quo  abstrahamus  intelligibilia.  Et  hujusmodi  principium  vocatur 
intellectus  agens  (VIII,  479). 

1.  De  Spirit.  créât.,  a.  10  (VIII,  459). 

2.  De  Anini.,  a.  3  ad  7  :  Licet  species  intelligibiles  sint  plures,  id 
tamen  quod  intelligitur  per  hujusmodi  species  est  unum,  si  consideremus 
habite  respectu  ad  rem  intellectam,  quia  universale  quod  intelligitur  est 
idem  in  omnibus  (VIII,  475).  —  De  Spirit.  créât.,  a.  10:  Unus  enim 
homo  particularis,  ut  Socrates  vel  Plato,  facit  cum  vult  intelligibilia  in 
actu,  apprehendendo  scilicet  universale  a  particularibus,  dum  secerni»^  id 
quod  est  commune  omnibus  individuis  ab  his  quae  sunt  propria  singulis. 
Sic  ergo  actio  intellectus  agenti'',  quae  est  abstrahere  universale,  est 
actio  hujus  hominis  (VIII,  458). 

3.  De  Unit.  intelL,  7  ad  13  (édition  Jammy,  Y,  E35). 


102  C()NSi-:ouKi\(Ji<:s   dk   i.a   tiiî:sk   avi;iuu)Ïstk 

Ouanl  à  celle  universalité  objective  elle-mrriie  ou  cette 
communauté  de  nature  des  ol)j(îls  de  la  pensée  (unitas 
inlellecli)  elle  a,  comme  tout  à  Tlieure  l'identité  s|>écifi(|ue 
des  intellig'ences,  sa  raison  profonde  dans  l'unité  de  l'arché- 
type divin  à  l'image  duquel  ils  sont  également  constitués  ^ 

Ajoutez  enfin  qu'avec  un  intellect  ag-ent  conçu  à  la 
manière  des  averroïstes^  il  n'a  plus  moyen  d'expliquer 
notre  conscience  personnelle  de  l'intellection  (comment  la 
saisirions-nous  en  effet  comme  nôtre^  si  elle  émanait  d'un 
autre  être  ?  ")  ;  que  tous  les  hommes,  par  suite,  devraient 
être  ramenés  à  l'unité  d'une  seule  action  intellectuelle,  et, 
par  suite,  d'une  seule  intelligence,  et^  par  suite^  d'une  seule 
volonté  ^,  ce  qui  n'est  pas  très  éloig-né  de  les  ramener  aussi 
à  l'unité  d'une  seule  substance  ^,  —  et  la  conclusion  ira  de 
soi  :  l'intellect  agent  n'est  pas  un  principe  transcendant  ou 
n'appartient  pas  à  un  principe  transcendant,  il  relève  de 
notre  âme  individuelle^  dont  il  représente  une  des  facultés 
principales.  L'unité  de  l'intellect  est  une  de  ces  brillantes 
fantaisies  métaphysiques  qui  peuvent  séduire  au  premier 


1.  s.  iheol.y  q.  XV,  a.  2:  Unaquaeque  res  habet  propriam  speciem 
secuiidum  quod  aliquo  modo  participât  divinae  essentiae  similitudinem 
(I,  71).  —  Cf.  supra,  ch.  I,  i,  p.  27. 

2.  De  Anim.,  a.  5;  Sicut  enim  operatio  intellectus  possibilis  est 
recipere  intelligibilia,  ita  propria  operatio  intellectus  agentis  est  abstra- 
liere  ea.  Utrumque  autem  liaruin  operationum  experimur  iji  nobis  ipsis... 
Oportet  igitur  esse  in  nobiS  aliquod  principium  formale  {constitutif)  que 
recipiamus  intelligibilia  et  aliud  quo  abstrahamus  ea.  Et  hujusmodi 
principia  nominantur  intellectus  possibilis  et  agens  (VIII,  479). 

3.  De  Unit,  intell,  contra  Averr.  :  Si  igitur  sit  unus  intelleclus 
omnium,  ex  necessitate  sequilur  quod  sit  unum  intelligens,  et  per  conse- 
quens  unum  volens,  et  unus  utens  pro  suae  voluntatis  arbitrio  omnibus 
illis  secundum  quae  homines  diversificantur  ab  invicem...  Et  ex  hoc 
ulterius  sequitiir,  quod  nulla  sit  dilïereniia  inter  homines,  quantum  ad 
iiberam  voluntatis  electionem,  sed  eadem  sit  omnium  (XVI,  219). 

4.  De  Anim.,  a.  3:  Formae  et  spccies  rerum  naturalium  per  proprias 
operationos  cognoscuntur,  propria  autem  operatio  hominis,  in  eo  quod  est 
homo,  est  intelligere  et  ratione  uti  ;  unde  oportet  quod  principium  hujus 
oporationis,  scil.  intellectus,  sit  iliud  quo  homo  speciem  sortitur...  sed  si 
intellectus  est  unus  in  omnibus  velut  quaedam  substantia  separata, 
seqiiitur  quod  omnes  homines  sortiuntur  speciem  per  unam  substantiam 
separatam  (VIII,  474). 


DIFFICULTÉ  :    COMMENT    ELLE    s'eXPLIQUE  103 

moment  par  les  apparences  d'un  idéalisme  de  haut  vol^ 
mais  qui  ne  tiennent  pas  devant  une  analyse  exacte  et 
approfondie  des  faits. 


Est-ce  à  dire  que  toute  obscurité  ait  disparu  de  la 
théorie  ainsi  élaborée  ?  Pour  ne  point  parler  ici  de  certains 
puncta  caeca  qui  se  retrpuvent  d'ailleurs  d'une  manière 
ou  de  l'autre  au  bout  de  toutes  les  psycholog-ies  de  Tenten- 
dement,  il  est  permis  d'estimer  que  dans  ce  travail  d'adap- 
tation et  de  systématisation,  les  docteurs  scolastiques_, 
peu  enclins  aux  formules  nouvelles  et  personnelles^  demeu- 
rèrent parfois  trop  esclaves  de  la  lettre  aristotélicienne. 
De  là,  à  notre  avis,  les  difficultés  que  soulève  encore  la 
théorie  de  Fintellect  ag-ent,  si  l'on  prend  à  la  rigueur  tous 
les  termes  dans  lesquels  elle  est  communément  exposée. 
Nous  avons  particulièrement  en  vue  ce  tti  oùcia  wv  svspys^a: 
{semper  in  actu)  qu'Aristote  donnait  comme  un  des 
caractères  de  l'intellect  actifs  et  qui  n'a  pas  laissé^  semble- 
t-il^  que  d'embarrasser  les  péripatéticiens  médiévaux. 

Saint  Thomas  s'en  fait  à  lui-même  une  objection  dans 
la  question  LXXIX^  de  la  première  Partie,  à  l'article  4?  où 
il  se  demande  atrum  intellectas  agens  sit  aliquid  animae 

—  nous  sommes  bien  au  fait.  Aristote,  remarque-t-il, 
enseig*ne  que  l'on  ne  peut  pas  dire  de  l'intellect  actif  que 
«  tantôt  il  pense^  tantôt  il  ne  pense  pas  »  (actuellement) 

—  et  donc,  que  l'on  en  doit  dire  au  contraire  qu'il  pense 
toujours.  Or  notre  âme  ne  pense  pas  toujours,  mais  tantôt 
pense  et  tantôt  ne  pense  pas  "^.   L'intellect  actif  n'en  peut 


1.  Cf.  De  Anim.,  III,  5,  430  a.  Semper  in  actu  est  la  traduction  de 
rEcole. 

2.  Non  pas  au  sens  cartésien,  bien  entendu,  ou  en  ce  sens  que  la  vie 
consciente  subisse  en  nous  des  interruptions,  mais  en  ce  sens  que  notre 
entendement  n'est  pas  continuellement  en  exercice  :  «  anima  nostra  non 
semper  inlelligit  ».  Les  suspensions  de  la  vie  psychologique  en  général 
ne  sont  pas  ici  en  cause. 


104  INFI.UENCE    DE    LA    TKK.VII.\OLO(iIE    d'kCOIJJ 

(Jonc  [)HS  (Hre  un  élémenl  ess(;nli('l  \  —  L'auleur  du  /Je 
Ani/na,  esl-il  ré[)on(iu,  ne  vis(î  point  par  ces  paroles 
rintcliecl  acliF,  nnais  rinlellecl  en  acle.  Il  0[)pose  tout 
simplement,  dans  le  passade  en  cause,  la  pensée  actuelle^ 
le  l^it  actuel  de  penser^  à  la  puissance  de  penser;  ce  n'est 
que  la  différence  de  la  faculté  et  de  son  opération  ^. 

Il  l^ut  reconnaître  qu'une  telle  réponse  est  bien  jjlutôt 
faite  pour  embrouiller  la  question .  On  ne  peut  pas  dire  de  la 
pensée  actuelle  que  tantôt  elle  petise  et  tantôt  elle  ne  pense 
pas^  au  lieu  qu'on  peut  le  dire  de  la  simple  puissance  de 
penser  :  n'est-ce  pas  un  peu  trop  clair  ?  n'est-il  pas  trop 
clair  que  la  pensée  actuelle,  du  moins  tant  qu'elle  reste 
actuelle^  est  toujours  en  acte  ?  et  à  quoi  au  juste  cette 
observation  peut-elle  bien  rimer  ?  Il  semble  que  saint 
Thomas  lui-même  s'en  soit  rendu  compte^  car  il  ajoute 
aussitôt  :  «  ou  bien^  si  c'est  l'intellect  actif  qui  est  vraiment 
en  jeu_,  le  texte  allég-ué  signifie  que  ces  alternatives 
d'exercice  et  de  suspension  de  la  pensée  en  nous  sont  le 
fait,  non  de  l'intellect  actif^  mais  de  l'intellect  possible  ^  ». 
Mais  de  cette  autre  explication  encore  il  est  difficile  de  se 
tenir  pour  satisfait  jusqu'au  bout.  Si  nous  ne  pensons  pas 
continuellement,  la  faute  en  est  à  notre  intellect  possible^ 
et  notre  intellect  actif  n'y  est  pour  rien  :  soit^  mais  si 
nous  avons  vraiment  un  intellect  actif  dont  on  ne  puisse 
pas  dire  que  tantôt  il  pense  et  tantôt  il  ne  pense  pas_, 
pourra-t-on  davantage  en  dire  autant  de  nous  ? 

Quoi  qu'il  en  soit  de  ce  point  de  détail,  il  n'en  demeure 


1.  Loc.  cit.  :  Pliilosophus  attribuit  {in  III  de  Anim.,  text.  20)  intellectui 
ag-enti  quod  non  Liliquancio  inteiiigit  et  aliquando  non  inielligit.  Sed 
anima  nostra  non  semper  inteiiigit,  sed  aliquando  inteiiigit  et  aliquando  non 
inteiiigit.  Ergo  intellectus  agens  non  est  aliquid  animae  nostrae  (I,  310). 

3.  Ibid.  :  l)ic>-nduin  qaod  pliilosophus  illa  verba  non  dicit  de  inlellectu 
agente,  sed  de  inlellectu  in  actu.  Unde  supra  de  ipso  praemiserat  (text.  19)  : 
Idem  autem  est  secundum  actum  scientia  rei  (I,  311). 

3.  Ibid.  :  Vel  si  inielligatur  de  intellectu  agente,  hoc  dicitur,  quia  non 
ex  i)arte  intellectus  agenlis  est  quod  quandoque  intelligimus  et  quandocjuc 
non  iiilelligimus,  sed  ex  parle  intellectus  qui  est  in  potentia  (I,  311). 


ELLE    n'aTTELM    PAS    LE    FOND    DE    LA    DOCTRINE  105 

pas  moins  acquis  qu'au  sentiment  de  saint  Thomas,  et 
c'est  ce  qui  présentement  nous  intéresse_,  l'intellect  actif 
est  aliquid  animae  :  ces  petits  tours  de  force  d'exég*èse 
en  sont  la  meilleure  preuve.  Pour  le  reste^,  il  n'y  faut  sans 
doute  voir^  comme  nous  le  disions  plus  haut^  que  la  trace 
d'un  attachement  excessif  à  des  formules  consacrées  par 
la  tradition  péripatéticienne  et  que,  sans  doute  aussi,  il 
eût  été  préférable  d'abandonrier,  tout  au  moins  de  modifier. 
Laissons_,  nous_,  en  tout  cas^  la  paille  des  mots  pour  le  g-rain 
des  choses.  Ce  qui  est  ici  affaire  de  choses,  et  non  plus  de 
mots,  c'est  donc  cette  idée  d'une  activité  abstractrice 
primitive  de  la  pensée,  supérieure  et  irréductible  à  Texpé- 
rience  et  s'exerçant  sur  les  intuitions  empiriques  pour 
en  extraire  le  contenu  rationnel.  Tel  est,  à  notre  sens,  le 
fond  solide  de  cette  théorie  fameuse^  et  ce  ne  sont  pas 
quelques  fléchissements  dans  le  lang-ag-e  des  vieux  maîtres 
qui  doivent  nous  donner  le  chang-e  sur  ce  point  capital.  — 
Le  problème  des  rapports  de  l'intellect  ag-ent  avec 
l'intellect  possible  suggère  une  remarque  analog'ue. 


VI 


L'intellect  agent,  en  effet,  n'est  pas  Tintelligence  tout 
entière.  L'universel  ou  l'intelligible  une  fois  dégagé,  il 
reste  qu^il  agisse  sur  celle-ci  et  que  celle-ci,  informée  par 
son  action  et  réagissant  de  son  côté,  l'exprime  en  elle- 
même  et  pour  ainsi  dire  se  le  parle  à  elle-même  par  un 
concept  ^  En  tant  qu'elle  exerce  celte  nouvelle  fonction^ 
avec  quelques  autres  que  l'on  indiquera  plus  loin,  l'intel- 
ligence prend,  dans  la  doctrine  de  rii<cole^  le  nom 
d'intellect  passif  ou  possible.  H  faut  bien  faire  attention^ 
ici  encore^,  à  la  signification  précise  des  formules.  Saint 
Thomas    s'en    est   visiblement    préoccupé.    Il   distingue  à 

1.  Cf.  supra,  ch.  I,  iv,  p.  33  sq. 


106  i/intkijj<:(;t   j»assif 

celte  fin  (rois  acccplioris  (JilTérerites  du  inol  [)assiori.  Dans 
le  sens  1(3  [)liis  projjre^  celui-là  seul  palil^  à  (jiii  on  enlève 
ce  qui  convient  à  sa  nature  ou  à  ses  tendances  essentielles 
(paii  propriissime)  :  tel  un  homme  qui  subit  l'ablation 
d'un  œil  ^  Dans  un  sens  moins  étroit,  tout  être  pâtit_, 
lorsqu'on  lui  ôte  quelque  chose,  soit  que  de  ce  chef  son 
état  empire  ou  s'améliore  (pati  proprie)  :  tel  un  homme 
qui  tombe  malade  ou^  à  l'inverse,  un  malade  qui  revient 
à  la  santé  ^.  Dans  un  sens  plus  larg-e  enfin^  on  dit  d'un 
être  qu'il  pâtit,  quand  il  acquiert  la  possession  actuelle  de 
ce  qu'il  ne  possédait  qu'en  puissance,  quand  il  passe  de  la 
puissance  à  l'acte^  même  pour  être  doté  d'une  perfection 
nouvelle^  en  un  mot  quand  il  reçoit  quelque  chose  sans 
rien  perdre  (pati  commiiniter)  '^.  Or  tel  est  précisément 
le  cas  pour  notre  intellig-ence  :  à  l'origine  elle  est  en  puis- 
sance par  rapport  à  la  connaissance,  puisqu'elle  n'entre 
en  fonction  qu'à  une  époque  relativement  tardive  et  qu'elle 
n'acquiert  aussi  ses  idées  que  sous  la  loi  d'un  progrès 
successif.  C'est  donc  en  ce  troisième  sens  exclusivement 
que  l'intellection  est  chez  nous  une  passion,  et  sic  intelligere 
nostrum  est  pati,  et  par  suite  que  le  pouvoir  qui  y  préside 
peut  être  appelé  passif^. 


1.  Cf.  s.  tlieoL,  I  p.,  q.  LXXIX,  a.  2:  Pati  tripliciter  dicitur.  Uno 
modo  propriissime,  scil.  quando  aliquid  reraovetur  ab  eo  quod  convenit 
sibi  secundum  naturam  aut  secundum  propriam  inclinationem,  sicut  cum 
homo  aegrotat  aut  tristatur  (I,  309). 

2.  Ibitl.  :  Secundo  modo  minus  proprie  dicitur  aliquis  pati  ex  eo  quod 
aliquid  ab  ipso  abjicitur,  sive  ei  con\eaiens  sive  non  conveniens,  et 
secundum  hoc  dicitur  pati  non  solum  qui  aegrotat,  sed  etiam  qui  sanatur 
(I,  309). 

3.  Ibid.  :  Tertio  dicitur  aliquis  pati  communiter  ex  hoc  solo  quod  id 
quod  est  in  potentia  ad  aliquid  recipit  illud  ad  quod  erat  in  potentia, 
absque  hoc  quod  aliquid  abjiciatur  ;  secundum  quem  modum  omne  quod 
transit  de  potentia  in  actum  potest  dici  pati,  etiam  cum  perficitur  (I,  309). 

4.  8.  Iheol.^  1  p.,  q.  LXXIX,  a.  2:  In  principio  sumus  intelligentes 
solum  in  potentia,  postmodum  efficimur  intelligentes  in  actu.  Sic  igitur 
patet  quod  intelligerç  nostrum  est  quoddani  pati,  secundum  tertium 
modum  passionis  et  per  consequens  intellectus  est  potentia  passiva 
(1,3(9). 


SENS    PRÉCIS    DE    CETTE    PASSIVITE  107 

Toute  sa  passivité,  en  d'autres  termes^  se  borne  à 
recevoir  l'action  de  l'intellig-ible  —  car  il  ne  peut  évi- 
demment passer  de  la  puissance  à  l'acte  que  sous  cette 
condition  ^  :  celte  condition  posée^  il  opère  par  sa  vertu 
et  suivant  son  mode  propres.  En  d'autres  termes  encore 
((  passif  »  ne  veut  pas  dire  ici  qu'il  soit  dépourvu  de  toute 
activité  interne,  mais  simplement  que,  pour  exercer  l'acti- 
vité dont  il  est  pourvu^  il  lui  faut  une  détermination 
objective.  L'épithéte  de  passif  ne  va  qu'à  relever  le  trait 
caractéristique  qui  le  distingue  à  ce  point  de  vue  de 
l'intellect  agent  :  l'intellect  ag-ent  actualise  l'intelligible 
contenu  en  puissance  dans  les  imag-es  et  dans  leurs  objets^ 
l'intellect  passif  est  actualisé  par  l'intelligible  dég*ag-é  des 
images  par  la  vertu  de  l'intellect  agent  ^.  Ce  qui  n'empêche 
pas  que^  actualisé  de  la  sorte^  il  n'ag^isse  à  son  tour  et  pour 
son  compte^:  au  contraire,  il  ne  peut  même  pas  ne  pas 
ag-ir  alors^  comme  toute  faculté  quelconque^,  une  fois 
réalisées  les  conditions  nécessaires  de  son  action.  Bref^ 
il  n'est  point  passif  en  ce  sens  qu'il  n'ag-irait  aucunement^ 
mais  «  serait  »  tout  entier  «  ag-i  »  :  il  n'est  passif  qu'en 
ce  sens  qu'il  a  besoin  «d'être  ag-i  »  pour  agir.  On  pourrait 
redire  de  lui  ce  que  saint  Aug-ustin  disait  du  rapport 
des  causes  secondes  à  la  cause  première  :  agitur  (ou^ 
ce  qui  revient  au  même^  patitur)^  ut  agat,  non  ut  ipse 
nihil  agat  ^. 


1.  De  Anim.,  a.  4:  Cum  intellectus  possibilis  sit  in  potentia  ad  intel- 
ligibilia,  necesse  est  quod  intelligibilia  moveant  intellectum  possibilem 
(VIII,  476). 

2.  De  Verit.,  q.  X,  a.  6  :  Intellectus  agens  facit  intelligibilia  actu 

Intellectus   possibilis   est  recipere  formas  a  rébus  sensibilibus  abstractas 
factas  intelligibiles  actu  per  lumen  intellectus  agentis  (IX,  164). 

3.  Contra  Gent.,  I,  53;  Intellectus  per  speciem  formatus  intelligendo 
formai  in  seipso  quamdam  ra^en/ionem  rei  intellectae. , .  Haec  autem 
intellectio  est  quasi  terminus  intelligibilis  operationis  (V,  38).—  De  Anim., 
a.  3:  Haec  operatio^  quae  est  intelligere,  egreditur  ab  intellectu  possibili 
sicut  a  primo  principio  [)er  quod  intelligimus  (VIII,  474). 

4.  Cf.  De  Corrept.  et  Grat.,  c.  2  (Migne,  Patrol .  lai,,  XLIV,  918). 


108  OPKHATIUNS     IMU)IMll':S    A     l/lNTKIJ  .KCT     PASSIF 

Celle  action,  au  dorneuranl^  se  (Jé[)loie  sous  des  formes 
variées.  Ce  n'est  pas  seulernenl^  connnrie  nous  l'avons  déjà 
remarqué,  la  conce[)lion  expresse  et  formelle  de  l'intel- 
ligible ou  la  production  du  verbe  mental^  à  travers  lerjuel 
la  pensée  atteint  cet  inlellig'ible  même  dans  sa  réalité 
objective  ^  :  ce  sont  encore  toutes  les  autres  opérations 
intellectuelles  que  nous  détaillons  aujourd'hui  dans  nos 
cours  classiques  sous  les  noms  d'attention  (ou  de  réflexion)_, 
de  comparaison,  de  jugement  et  de  raisonnement^.  On 
doit  donc  mettre  en  première  ligne  les  actes  de  réflexion^, 
de  comparaison,  de  jugement  et  de  raisonnement  qui 
concourent,  soit  à  constituer  l'extension  des  universaux 
(seconde  phase  du  processus  généralisateur),  soit  même  à 
déterminer  la  compréhension  de  ceux  d'entre  eux —  on  a 
vu  que  c'est  de  beaucoup  le  plus  grand  nombre  —  qui 
se  dérobent  aux  prises  de  l'intuition.  Rappelons  sim- 
plement pour  mémoire  qu'il  en  va  de  même  enfin  des 
principes  premiers  :  les  rapports  universels  et  nécessaires 
qu'ils  expriment  tenant  à  la  nature  essentielle  des  êtres^ 
il  suffit  que  celle-ci  ait  été  dévoilée  par  l'activité  abstrac- 
trice  de  l'intellect  ag-ent^  pour  que  l'intellect  possible  puisse 
les  en  affirmer  aussitôt  en  toute  certitude  ^. 


Vil 


Voilà  comment  saint  Thomas  peut  dire  que  c'est  l'in- 
tellect possible  qui  est   le  siège  propre  de   la    science  ^. 


1.  Cf.  supra,  ch.  I,  iv,  p.  33  sq.  —  Cf.  p.  31. 

2.  S.  theol.,  I  p.,  q.  LIV,  a.  4  :  Oportet  esse  (juamdam  virtutem,  quae 
reducitur  in  actum,  curn  fit  sciens,  et  ulterius  cuni  fit  considerans.  Et 
haec  virtus  vocatur  intellectus  [)Ossibilis  (I,  216).  —  Cf.  De  Spirit.  créât. ^ 
a.  10  :  considerare  vel  judicare  de  natura  coriimuni  est  actio  intellectus 
possibilis,  etc.  (VIII,  458). 

3.  Cf.  supra,  ch.  1,  v,  p.  37  —  infra,  ch.   VII,  A,  i,  ii  et  vi. 

4.  Conlrn  Geiit.,  11,  73:  Proprium  subjectum  scientiae  est  intellectus 
possibilis  (V,  124).  —  11  va  sans  dire  (}ue,  par  là  même,  Tintellect  possible 


PORTÉE    DE    LA    DISTINCTION    DES    DEUX    INTELLECTS  109 

L'intervention  de  l'intellect  agent,  répétons-le,  se  borne  à 
rendre  celle-ci  possible,  pour  plus  de  précision  à  réaliser 
sa  condition  immédiate  par  la  mise  en  lumière  des  élé- 
ments essentiels  (abstraction)  sur  lesquels  elle  porte 
uniquement.  Mais  ici  même  se  représente  la  difficulté. 
Quelle  est  au  juste  la  portée  de  cette  dislinction  ?  Avons- 
nous  affaire  à  deux  facultés  vraiment  différentes,  ou 
seulement  à  deux  modes  d'exercice  différents  d'une 
faculté  unique  ? 

Saint  Thomas  n'hésite  pas  à  se  prononcer  pour  la 
première  hypothèse.  Et  c'est  très  délibérément  qu'il  lui 
donne  la  préférence^  c'est-à-dire  par  exclusion  raisonnée 
de  l'hypothèse  adverse.  Suivant  lui,  il  faut  renoncer  à  ne 
voir  dans  les  deux  intellects  qu'une  seule  et  même  faculté 
diversement  dénommée  d'après  la  diversité  même  de  ses 
fonctions.  Faire  apparaître  ou  dég^ag-er  les  types  intelli- 
g-ibles  dans  l'actualité  de  leur  pure  notion  est  en  effet  une 
chose,  et  les  penser  ainsi  dég-ag-és  en  est  une  autre  :  dans 
le  premier  cas_,  l'âme  est  à  l'intelligible  dans  le  rapport  de 
l'acte  à  la  puissance  ;  dans  le  second  cas,  elle  est  au  même 
intelligible  dans  le  rapport  inverse  de  la  puissance  à  l'acte. 
Deux  opérations  peuvent-elles  se  ramener  à  principes  plus 
nettement  opposés  ?  Ag-ir  et  pâtir  ne  représentent-ils  pas 
l'antithèse  la  plus  fondamentale  qui  soit  ?  On  ne  peut  donc 
se  soustraire  à  la  nécessité  de  reconnaître  dans  l'intellect 
ag-ent  et  dans  l'intellect  possible  deux  pouvoirs  distincts  K 


recouvre  sa  nature  spirituelle,  dont  semblait  le  dépouiller  Aristote.  Con- 
cevant en  effet  l'universel,  Topéralion  intellectuelle  est  nécessairement 
indépendante  de  tout  organe  ;  car  les  organes  ne  pe-uvent  concourir  qu'à 
la  formation  d'images  singulières  :  a  quia  intelligere  est  universalium. . . 
operatio  intellectus  est  ipsius  absolute,  sine  hoc  quod  in  hac  operatione 
aliquod  organum  corporale  communicet  ; ...  in  organo  enim  corporeo  recipi 
non  possunt  nisi  intentiones  individuatae  »  (In  II  Sent. ,dist.  XIX,  q.  1,  a.  1 
[VI,  554].  —  Cf.  In  m  de  Anim.,  lect.  4  [XX,  108]).  Sans  compter  que 
Tintelligence  est  capable  de  réflexion  sur  soi,  ce  qui  passe  la  portée  de 
toute  puissance  organique,  «  intellectus  intelligit  se,  quod  non  contingit  in 
aliqua  virtute  cujus  operatio  sit  per  organum  corporale  »  (Ibid.). 

1.  In  II  Sent.,   dist.  XVII,   q.    2,   a.  1  :   Nec    iterum   dico   esse   unam 
potentiam  diversimode  nominatam  secundum  diversas  operationes  ;  quia 


110  l/lNTKlJ.KCT    ACTir    KT    I.'l.NTELLKCT    PASSIF 

Nous  n'objecterons  pas  à  celte  tliéorie  qu'elle  compromet 
l'unité  (le  l'opération  inlellecluelhî.  Saint  Thomas  a  f)ris 
soin  de  remarcjuer  lui-même  que^  [)()ur  émaner  (Je  (Jeux 
Facultés  et  se  composer  de  deux  opérations  distinctes^ 
rintellection  n'en  est  pas  fatalement  coupée  en  deux  K 
Tirer  semblable  conclusion^,  ce  serait  oublier  que  toutes  les 
puissances  de  l'âme  communiquent  par  le  Fond  substantiel 
où  elles  plongent  également  leurs  racines  ^  et  qu'on 
doit  bien  se  garder  par  suite  de  les  personnifier  en  autant 
de  petits  êtres  indépendants  ^.  Il  faut  redire  ici  des  deux 
intellects  et  de  leur  rapport  ce  que  nous  avons  déjà  dit  de 
l'intelligence  en  général  et  des  sens  :  en  toute  rigueur  de 
termes^  ce  n'est  ni  l'un  ni  l'autre  qui  entend,  mais  Tâme 
ou   l'homme   par    tous    les    deux    à    la    fois,    sed   homo 


quaecumque  acliones  reducuntur  in  contraria  principia,  impossibile  est 
eas  reducere  in  eamdem  potentiam.  Cum  erg-o  recipere  species  intellectas, 
quod  est  intellectus  possibilis,  et  facere  eas  intelligibiles  actu,  quod  est 
intellectus  ag-entis,  non  possint  secundum  idem  convenire,  sed  recipere 
convenit  alicui  secundum  quod  est  in  potentia  et  facere  secundum  quod 
est  in  actu,  impossibile  est  agentem  et  possibilem  non  esse  diversas 
potentias  (VI,  535).  —  Cf.  S.  theoL,  1  p.,  q.  LXXIX,  a.  7  :  Diversiflcatur 
potentia  intellectus  agentis  et  intellectus  possibilis,  quia  respectu  ejusdem 
objecti  aliud  principium  oportet  esse  potentiam  activam,  quae  facit  ob- 
jectumesse  in  actu,  et  aliud  potentiam  passivam,  quae  movetur  ab  objecto 
in  actu  existente  ;  et  sic  potentia  activa  comparatur  ad  suum  objectum 
ut  ens  in  actu  ad  ens  in  potentia  ;  potentia  autem  passiva  comparatur  ad 
suum  objectum  e  contrario  ut  ens  in  potentia  ad  ens  in  actu  (I,  313). 

1.  De  Anim.,  a.  4  ad  8  :  Duorum  intellectuum,  scilicet  possibilis  et 
agentis,  sunt  duae  actiones,  Nec  tamen  sequitur  quod  sit  duplex  intel- 
ligere  in  homine,  quia  ad  unum  intelligere  oportet  quod  utraque  istarum 
actionum  concurrat  (VIII,  478). 

2.  S.  Iheol.,  I-II,  q.  XXXVII,  a.  1:  Dicendum  quod  omnes  potentiae 
animae  in  una  essenlia  animae  radicantur  (II,  137j.  —  De  Vevil.,  q.  XIII, 
a.  3  :  Est  una  anima,  in  qua  omnes  cognoscitivae  potentiae  fundantur 
(IX,  222). 

3.  Saint  Bonaventure  observe  très  justement  dans  le  même  sens  que 
«  cum  cogitamus  de  intellectu  agente  et  possibili  non  debemus  cogitare 
quasi  de  duobus  substantiis  vel  quasi  de  duobus  potentiis  ita  separatis 
quod  una  sine  alla  habeat  suam  operationem  perficere,  et  aliquid  intelligat 
intellectus  agens  sine  possibili,  et  aliquid  cognoscat  intellectus  agens 
quod  tamen  homo,  cujus  est  intellectus  ille,  ignoret.  Haec  enim  vana  sunt 
et  frivola,  ut  aliquid  sciat-intellectus  meus,  quod  ego  nesciam  »  {In  II  Sent., 
dist.  XXIV,  P.  1,  a.  2,  q.  4  ad   5  et  G  [édition  de  (^uaracchi,  II,  571]). 


FONT-ILS    DEUX    FACULTES    DIFFERENTES  ?  111 

per  utrumque  ;  et  par  là,  par  celle  unilé  du  sujel  simple 
qui  les  possède  el  les  emploie  parallèlemenl,  s'explique  la 
coordination  réciproque  de  leurs  opérations  respectives  en 
un  acle  parfait  et  total  ^ 

Il  n'y  a  donc  point  là  de  g-rave  difficulté.  Est-ce  une 
raison  cependant  pour  muUiplier  les  facultés  de  ce  sujet 
simple_,  comme  si  l'on  se  disait  qu'il  trouvera  toujours 
moyen  de  tout  remettre  en  place,  c'est-à-dire  précisément 
de  tout  ramener  à  l'unité?  Que  l'intelligence,  qui  se 
déploie  dans  le  domaine  de  l'universel  et  du  nécessaire,  ne 
puisse  se  réduire  à  la  sensibilité_,  limitée  au  particulier  et 
au  conting-ent,  rien  de  mieux  :  mais  pareille  opposition  ne 
se  retrouve  plus  d'un  intellect  à  l'autre^  au  contraire,  c'est 
même  de  l'un  à  l'autre  identité  d'objet.  Quant  à  celle  que 
l'on  met  en  avant,  actualité  donnée  à  lintelligible  dans  le 
premier  moment^  actualité  reçue  de  l'intellig'ible  dans 
le  secondj,  il  paraît  bien  qu'une  simple  diversité  d'apti- 
tudes, et  comme  d'attitudes  aussi^  suffise  pour  y  répondre. 
C'est  ici  que  nous  allons  retrouver  l'observation  précé- 
demment faite  à  propos  de  la  terminologie  péripatéticienne. 

Au  vrai_,  il  est  assez  difficile  de  ne  pas  estimer  que 
celle-ci  a_,  sur  ce  point  encore^  influencé  plus  que  de  raison 
la  psychologie  thomiste  et  gêné  plus  ou  moins  la  liberté 
de  ses  analyses.  De  quoi  s'agit-il^  en  somme?  De  constater 
que  notre  intellig-ence  ne  fait  pas  l'intellig'ible  de  toutes 
pièces,  pas  plus  qu'elle  ne  le  reçoit  tout  fait  des  choses 
extérieures.  Elle  ne  le  reçoit  pas  tout  fait  des  choses 
extérieures^  puisque  celles-ci^  et  partant  les  imag'es  qui 
les  expriment  dans  leur  réalité  individuelle  et  concrète,  ne 


1.  Cf.  supra,  ch.  II,  p.  60,  note  2.  —  De  Spirit.  créât.,  a.  10  ad  15: 
Non  est  dicendum  quod  intellectus  agens  seorsum  intelligat  ab  intellectu 
possibili,  sed  homo  intelligit  per  utrumque  (VIII,  461).  —  Le  mêiiie  saint 
Bonaventure  remarque  encore  que  «  etsi  ad  nostrum  intelligere  concurrat 
recipere  et  judicare,  sive  abstrahere  et  suscipere,  hi  sunt  tamen  plures 
actus  ad  invicem  ordinati  ex  quibus  résultat  unus  actus  perfectus  » 
{Ibid..,  ad  4  [édition  de  Quaracchi,  II,  570]). 


112  VKIUTAJU.I^    UAI'J'Oin     DKS    DEUX    INÏELI.KCÏS 

1(3  conlionnenl  qu'en  [)iiissanco  et  qu'il  faut  qno  rinlel- 
lig(uice  l'cMi  exlrai(3  par  l'cflorl  (J(3  son  analyse  '.  E\\(t  ne  le 
Fait  pas  non  plus  de  toutes  pièces,  puisque  précisément 
elle  le  dégag^e  des  choses  extérieures  ^.  Traduisons  en 
termes  plus  modernes  :  le  rôle  de  la  pensée  n'est  pas,  dans 
la  doctrine  thomiste^  d'organiser  le  chaos  des  sensations 
par  l'application  de  concepts  tout  a  priori  t\\i^en  vertu  d'un 
processus  tout  subjectif  elle  ferait  jaillir  de  sa  spontanéité 
même  au  simple  contact  des  données  sensibles  ;  son  rôle 
est  d'extraire  de  celles-ci  leurs  conditions  universelles 
et  nécessaires,  de  s'appliquer  aux  intuitions  empiriques 
pour  en  extraire  le  contenu  rationnel.  Et  dès  lors^  si,  par 
un  côté,  elle  reste  subordonnée  aux  images  et  aux  choses^ 
en  un  mot  à  l'expérience,  qui  lui  fournit  la  matière 
de  ses  idées  ^,  elle  recouvre  son  indépendance  par  un 
autre  côté,  puisque  ce  n'est  juste  que  la  matière  de  ses 
idées  dont  elle  est  redevable  à  l'expérience  et  que  c'est  à 
elle  de  les  tirer  de  cette  matière^  par  cette  sorte  de 
pénétration  plus  aiguë  qui  lui  fait  atteindre  dans  les 
objets  l'élément  essentiel  que  l'expérience  elle-même  ne 
démêle  pas  ^.  Voilà  le  rapport  inverse  dont  on  nous  parlait 


1.  s.  IheoL,  I  p.,  q.  LIV,  a.  4:  Naturae  reium  materialiura,  quas  nos 
intelligimus,  non  subsislunt  extra  animani  immaleriales  et  intelligibiles 
in  actu,  sed  sunt  solum  intelligibiles  in  potentia  extra  animam  existentes. 
Et  ideo  oportet  esse  aliquam  virtutem,  quae  faciat  illas  naturas  intelli- 
gibiles actu  (I,  216). 

2.  De  Verit.,  q.  X,  a.  6  et  a  8  ad  1  :  Species  intelligibilium  non  sunt 
intellectui  innatae  neque  ipsa  anima  in  se  omnium  rerum  sirailitudines 
format,  quia  tune  oportet  quod  ipsa  in  se  actu  liabeat  illas  similitudines 
rerum  ;  et  sic  redibit  in  praedictam  opinionem,  quae  ponit  omnium  rerum 
scientiam  animae  naturaliter  insitam  esse..  Verum  est  quod  scientiam  a 
sensibilibus  mens  nostra  accipit,  inquantum  efficiuntur  per  actionem 
intellectus  formae  a  sensibilibus  abstractae  intelligibiles  actu  (IX,  164 
et  169). 

3.  In  II  Sent.,  dist.  XX,  q,  2,  a.  2  ad  2  :  Objectum  intellectus  quasi 
materialiter  administratur  vel  offertur  a  virtute  imaginativa  (VI,  566). 

4.  De  Verit.,  q.  X,  a.  6  ad  2  :  Circaidem  virtus  superior  et  inierior  operantur, 
non  similiter,  sed  superior  sublimius  ;  unde  et  per  formam,  quae  a  rébus 
accipitur,  sensus  non  ila  efïicaciter  rem  cognoscit  sicut  intellectus  ;  sed 
sensus    per    eam    manuducitur    in    cognitionem   exteriorum    accidcntiuni, 


ET    VRAI    SENS    DE    LA    DOCTRINE  113 

tout  à  l'heure  :  ramené  à  ces  termes,  et  il  semble  bien  que 
ce  soient  ses  vrais  termes,  on  ne  voit  pas  qu'il  exige 
quelque  chose  de  plus  que  cette  diversité  d'aptitudes  et 
d'attitudes  mentales  dont  nous  parlions  nous-même  ^ 
L'intellect  serait  dit  passif^  en  tant  que  notre  science 
dépend  des  choses  et  dans  la  mesure  où  elle  dépend  des 
choses  ;  il  serait  dit  actif,  en  tant  que  notre  science  est  son 
œuvre  à  lui  et  dans  la  mesure  où  elle  est  son  œuvre  à  lui  : 
Scientia  nostra  partim  ab  intrinseco  est,  et  secundum 
hoc  comparatar  mens  nostra  ad  res  sensibiles  ut  actiis  ad 
potentiam  et  ponitur  in  ea  intellectus  agens^  qui  faciat 
inteUigibilia  in  actu  —  partim  ab  extrinseco,  et  secundum 
hoc  comparatur  anima  ad  res  ut  potentia  ad  actum, 
et  ponitur  in  ea  intellectus  possibilis^  cujus  est  recipere 
Jormas  a  rébus  sensibilibus  abstractas,  factas  intelligibiles 
actu  per  lumen  intellectus  agent is  ^.  Nous  rejoignons 
le  texte  même  de  saint  Thomas^,  rétablissant  sur  ses 
propres  traces  le  vrai  sens  de  son  arg*umentation  et 
ne  violant  une  fois  de  plus  la  lettre  de  sa  théorie  que  pour 
en  maintenir  plus  fidèlement  Tesprit. 


VIII 


Car,  si  nous  y  voyons  bien,  c'est  toujours  la  même 
conception  dominante  en  face  de  laquelle  on  se  retrouve 
en  dernière  analyse.  Et  ainsi,  à  cette  hauteur  même 
où  la  terminolog-ie  d'école  perd  singulièrement  de  son 
importance^,  se  révèle  la  cohérence  supérieure  de  la 
doctrine  que  nous  avons  pris  à  tâche  d'exposer.  Donnons- 


intellectus  vero  pervenit   ad   nudam  quidditatem   rei  secernendo  eam  ab 
omnibus  materialibus  conditionibus  (IX,  164). 

1.  Au  fond,  la  formule  est  de  saint  Thomas  lui-même  :  Cf.  De  Veril., 
q.  X,  a.  6  :  Cum  mens  nostra  comparatur  ad  res,  quae  sunt  extra 
animam,  invenitur  se  habere  ad  eas  in  duplici  liabitudinc,  etc.  (IX,  164). 

2.  De  Veril.,  q.  X,  a.  6  (IX,  164). 


111  HIOALISMIC    LVn:iJ>KCTi:AMSTi: 

nous  la- satisl^icliori  d'en  rclraccr  touto  la  suilfî  rn  uru; 
rapide  synthèse. 

Les  essences  on  ibrnies  universelles,  objet  propre  de 
l'entendement,  ne  subsistent  en  réalité  que  dans  les  êtres 
empiriques  avec  lesquels  nous  sommes  mis  en  rapport  par 
notre  sensibilité.  Mais  comme  elles  y  coexistent  avec  les 
éléments  individuels  en  un  complexus  irrésoluble  à  la 
sensibilité  elle-même,  elles  n'y  sont  pas  données  à  l'état 
de  réalités  immédiatement  «  pensables  »,  en  sorte  que 
l'esprit  n'eût  qu'à  en  recevoir  l'action  pour  se  les  repré- 
senter aussitôt  dans  leur  pure  actualité  :  immanence  poten- 
tielle de  l'intellig'ible  dans  le  sensible,  c'est  donc  toujours 
là  qu'il  en  faut  revenir.  Car  c'est  de  là  que  résultent  : 

i^'  La  nécessité  d'une  double  opération  ou  plutôt  d'une 
double  phase  dans  l'opération  intellectuelle,  l'une^  à  coup 
sûr^  par  laquelle  l'intellig'ible  est  actuellement  connu^ 
mais  aussi  une  autre,  au  préalable^  qui^  en  l'isolant  du 
sensible  même^  réalise  la  seule  condition  sous  laquelle  il 
est  positivement  connu  —  comme  nous  avons  déjà  proposé 
de  dire_,  l'une  par  laquelle  il  est  positivement  représenté, 
l'autre  par  laquelle  il  n'est  que  présenté  ; 

2°  La  nécessité  parallèle  ou  consécutive  d'une  double 
aptitude  de  l'entendement,  l'aptitude  à  concevoir  l'uni- 
versel sans  doute,  mais  en  outre  et  avant  tout  l'aptitude  à 
l'extraire  du  donné  empirique  par  une  abstraction  radicale, 
sans  laquelle  la  conception  en  demeurerait  pour  nous 
impossible. 

Que  ces  deux  aptitudes^  maintenant,  doivent  être  tenues 
pour  deux  facultés  proprement  dites,  distinctes  et  irré- 
ductibles, ou  qu'on  y  doive  plutôt  voir  deux  fonctions 
difféi'entes  d'une  même  faculté,  il  nous  semble  qu'à 
prendre  les  choses  par  ce  biais  la  question  ne  tire  plus 
guère  à  conséquence.  L'essentiel  est  qu'on  admette  l'exis- 
tence de  ces  deux  facultés  ou  fonctions,  qu'on  les  appelle 
comme  on  voudra^  avec  la  raison  métaphysique  d'où  elle 
se  déduit;   l'essenliel   est^   en   d'autres  termes,  que  nous 


RÉSUMÉ    ET    CONCLUSION  115 

ayons  bien  affaire  à  un  réalisme  intellectualiste,  un 
réalisme,  puisque  c'est  de  la  réalité  même  que  la  pensée 
dégage  le  contenu  de  ses  notions  supérieures^  un  réalisme 
intellectualiste,  puisqu'il  faut  qu'elle  Ten  dégage  et  le 
conçoive  expressément  par  une  vertu  propre^,  qui  constitue 
l'entendement  même.  C'est  cette  idée  maîtresse  qui  donne 
son  sens  profond  à  la  théorie  des  deux  intellects  ;  c^est 
elle,  à  notre  avis,  qu'il  en  faut  retenir,  que  notre  docteur 
Tait  mise  en  pleine  lumière  lui-même,  ou  qu^me  estime 
exagérée  des  formules  aristotéliciennes  l'ait  empêché  de  la 
placer  où  elle  devait  être,  à  savoir  au  premier  plan. 


IX 


En  résumé,  Tintellect  possible  répond  à  notre  faculté 
intellectuelle,  considérée  non  seulement  dans  ses  procédés 
discursifs^  mais  aussi  dans  sa  fonction  proprement  cogni- 
tive,  c'est-à-dire,  au  sens  thomiste,  comme  pouvoir  de 
s'assimiler  à  l'objet  et  de  le  redoubler  idéalement  par  une 
représentation  interne  à  travers  laquelle  il  le  vise  lui- 
même.  Par  suite,  s'il  est  au  premier  point  de  vue  la 
cheville  ouvrière  de  tout  le  processus  généralisateur,  au 
second  point  de  vue  il  entre  encore  en  exercice  dans  la 
formulation  première  des  principes  directeurs  de  la 
connaissance  et  dans  l'appréhension  des  concepts  généraux 
mis  au  jour  par  l'abstraction.  Ce  n'est  donc  pas  à  ce 
titre  que  la  qualification  de  passif  lui  est  attribuée  :  elle 
ne  concerne  que  l'état  de  potentialité  radicale  par  laquelle 
il  débute  et  la  nécessité  où  il  se  trouve^  pour  en  sortir,  de 
recevoir  une  détermination  objective,  c'est-à-dire  l'action 
de  l'intelligible. 

Quant  à  l'intellect  agent  ou  actif,  son  office  propre  est 
de  ménager  celle-ci,  et  il  désigne  conséquemment  l'activité 
originale  par  laquelle  la  pensée  y  procède  dans  le  fait 
précis  de   l'abstraction.    Il   n'y   aurait   pas  lieu   d'inférer 


116  RKSiJMi';   i-:t   coiNcimjsion 

l'oxislencc  (!('  ce  second  inlell(;cl^  si  l'iriLelli^ihle  (îlail 
donné  loul  f^il,  dans  les  clioses.  iMais  comme  en  réalilé  il 
n'y  est  pas  donné,  comme  d'autre  part  Tintellect  [)ossil)I(î 
ne  peut  entrer  en  exercice  que  sous  l'influence  d'un  intel- 
ligible actuel,  aucune  connaissance  intellectuelle  n'aurait 
jamais  lieu  sans  celle  intervention  de  l'intellect  agent,  qui 
la  rend  ainsi  possible  en  actualisant  son  propre  objet  et 
qui  est  précisément  dit  agent  ou  actif  en  ce  sens  même. 

Celte  dualité  de  pouvoirs  ne  porte  d'ailleurs  aucun 
préjudice  à  l'unité  de  l'acte  intellectuel.  Car,  en  admettant 
même  i°  que  ce  soient  vraiment  deux  pouvoirs  distincts, 
ce  ne  seraient,  à  tout  prendre,  que  les  deux  pouvoirs 
d'une  seule  et  même  âme,  qui  exercerait  son  intellection 
par  chacun  d'eux  ;  au  reste  et  i^,  il  ne  faudrait  pas  trop 
insister  sur  cette  différence,  qui  pourrait  bien  tenir  beau- 
coup plus  à  la  lettre  de  la  théorie  qu'à  son  véritable  esprit. 
Celui-ci  consiste  essentiellement  à  reconnaître  dans  l'in- 
telligence une  activité  supérieure  et  irréductible  aux 
facultés  empiriques,  dégag-eant  et  concevant  l'universel, 
que  leur  objet  ne  contient  que  matériellement  et  qui  par  là 
même  leur  échappe.  Tel  est  en  tout  cas  le  trait  capital  par 
où  la  doctrine  thomiste  doit  intéresser  un  philosophe  que 
préoccuperait  sur  toute  chose  l'utilisation  de  cette  doctrine 
au  point  de  vue  du  problème  critique. 


CHAPITRE    V 


LES    PRODUITS   DE   L'OPERATION 
INTELLECTUELLE. 

—  CARACTÈRE  ANALOGIQUE   DE  NOTRE  CONNAISSANCE 

DU   SUPRASENSIBLE. 


SOMMAIRE 

I.  Conséquence  de  tout  ce  qui  précède  relativement  à  la  portée  de  la  connaissance 
intellectuelle.  —  II.  Son  objet  propre  et  immédiat:  les  «  universaux  »  du  monde 
des  corps.  —  Elle  n'atteint  les  réalités  spirituelles  qu'ensuite  et  ad  modum 
rerum  corporearum.  —  Imperfection  inévitable  d'un  tel  mode  de  connaissance. 
—  m.  Application  à  l'idée  de  Dieu.  —  Nous  ne  nous  élevons  à  lui  que  par  la 
voie  des  créatures  et  nous  ne  nous  formons  de  lui  qu'une  notion  plus  que  jamais 
imparfaite.  —  IV.  Nécessité  qui  en  résulte  de  recourir  aux  négations.  — 
V.  En  quel  sens  précis  il  faut  l'entendre.  —  VI.  Les  trois  procédés  de  la 
théodicée  et  leur  synthèse  dans  la  méthode  d'analogie.  —  VII.  Distinction 
nécessaire  entre  la  question  de  l'existence  et  la  question  de  la  nature.  —  Que 
même  pour  celle-ci  on  ne  doit  rien  exagérer.  —  VIII.  Résumé  et  conclusion. 


I 


Etant  donnée  cette  importance  capitale  que  saint 
Thomas  attribue  à  l'idée  d'une  activité  propre  et  irré- 
ductible de  la  pensée,  l'on  comprend  qu'il  se  refuse  à  voir 
dans  la  connaissance   sensible  la    condition  suffisante  et 


118    obji<:t  propre  i:t  immédiat  di-:  notki:  imkllkction  : 

totale  de  la  connaissance  inlellecluelle  ^  La  conclusion 
qu'il  en  tire  aussitôt_,  c'est  qu'on  ne  doit  pas  s'étonner  que 
la  connaissance  inlellecluelle  s'étende  bien  au  delà  du 
champ  de  la  connaissance  sensible  ou,  comme  nous  dirions 
plutôt  aujourd'hui,  de  l'expérience,  et  ideo  non  est  miram 
si  cognitio  intellect aalis  ultra  sensitioam  se  extendat  ^.  11 
ne  faut  que  bien  entendre  de  quelle  manière  précise 
elle  la  dépasse.  C'est  la  question  finale  qui  nous  reste 
à  examiner  et  qui  nous  acheminera  par  une  transition 
toute  naturelle  au  g-rand  problème  criti([ue,  puisque  c'est 
aussi  le  propre  objet  de  la  métaphysique  qui  va  s'y  trouver 
en  jeu. 

Il 

La  doctrine  de  saint  Thomas  sur  ce  point  n'est  pas 
autre  que  celle  qu^on  peut  attendre^  après  tout  ce  qui 
précède,  d'un  esprit  aussi  ferme  et  aussi  rigoureux. 
Intimement  unie  à  un  organisme  et  s'éveillant  à  l'action 
dans  le  monde  de  l'expérience  auquel,  par  lui,  elle  se 
rattache,  notre  intelligence  s'applique  tout  d'abord  à 
découvrir  les  éléments  essentiels  et  par  suite  universels 
des  êtres  qui  composent  ce  monde  empirique.  Autant  dire 
qu'elle  n'arrive  que  dans  ce  seul  domaine  —  quand  elle  y 
arrive  —  à  se  former  des  concepts  positifs   et   adéquats^ 


1,  s.  theoL,  I  p.,  q.  LXXXIV,  a.  6  ad  1  :  Datur  intelligi  quod  veritas 
non  sit  totaliter  a  sensibus  exspectanda.  Requiritur  enim  lumen  intel- 
lectus  agenlis,  per  quod  immulabiliter  veritatem  in  rébus  mutabilibus 
cog-no?camus  (1,  334).  —  Ibid.,  in  corp.  :  Ex  parte  phanlasmatum 
intellectualis  operalio  a  sensu  causatur.  Sed  quia  phantasmata  non 
suffîciunt  immutare  intellectum  possibilem,  sed  oportet  quod  fiant  intel- 
iigibilia  actu  per  intellectum  agentem,  non  polest  dici  quod  sensibilis 
cognitio  sit  totalis  et  perfecta  causa  intellectualis  cognitionis,  sed  magis 
quodammodo  est  materia  causae  (I,  334).  —  De  Veril.,  q.  X,  a.  6  ad  2  : 
Pro  tanto  dioitur  cognitio  mentis  a  sensu  originem  habere,  non  quod 
omne  quod  mens  cognoscit  sensus  apprehendit,  sed  quia  ex  his  quae  sensus 
apprehendit  mens  in  aliqua  ulteriora  manuducitur  (IX,  164). 

2.  «.   IheoL,  I  p.,  q.  LXXXIV,  a.  6  ad  3  (1,  334). 


LES    UNIVERSAUX    DU    MONDE    CORPOREL  119 

exprimant  d'emblée  les  choses  telles  qu'elles  sont  en  elles- 
mêmes,  dans  leur  réalité  propre  et,  en  ce  sens,  absolue. 
C'est  toute  la  sig^nification  d'une  foripule  que  l'on  rencontre 
fréquemment  chez  les  auteurs  traditionnels  et  qui  n'est 
guère  que  reproduite  de  saint  Thomas  lui-même  :  «L^objet 
propre  et  immédiat  de  notre  intellection^  en  notre  état  pré- 
sent^ réside  dans  les  essences  des  êtres  sensibles^  objectum 
proprium  et  immédiat  iim  intellect  us  nostiH  in  praesenti 
rerum  conditione  sunt  essentiae  rerum  sensibilium  ^)). 

Objet  propre^  mais  non  pas  cependant  objet  unique. 
Au-dessus  du  domaine  de  l'expérience  sensible^  il  y  a  la 
sphère  supérieure  des  substances  spirituelles.  Spirituel 
lui-même^  notre  entendement  peut  s^y  hausser  par  l'effort 
de  sa  spéculation  :  mais  là  même  il  expérimente  d'une 
nouvelle  manière  sa  dépendance  à  l'égard  de  la  sensibilité^ 
ou  plus  exactement  l'effet  prolongé  et  inévitable  de  cette 
dépendance  originelle.  Nous  retrouvons  toujours  l'appli- 
cation de  la  même  loi  fondamentale  :  la  connaissance  est 
en  tout  être  fonction  de  sa  nature,  cajaslibet  cognoscentis 
cognitio  est  secandum  modum  siiae  natiirae  ^.  Si  notre 
nature  d'esprits  nous  vaut  d'entrer  en  rapport  de  connais- 
sance avec  le  monde  des  esprits  ^,  notre  condition  d'esprits 
incarnés  nous  fait  en  revanche  une  loi  absolue  de  ne  les 
concevoir  qu'à  l'aide  de  comparaisons  ou  de  similitudes 
prises  de  l'ordre  inférieur  ^.  Il  en  va  de  ce  cas  comme  des 


1.  Cf.  V.  g.  ZiGLTARA,  Summa  philosophica,  t.  II,  p.  309.  —  Cf. 
S.  theol.,  I  p.,  q.  LXXXIV,  a.  7  :  Intellectus  humani,  qui  est  conjunctus 
corpori,  proprium  objectum  est  quidditas  sive  natura  in  materia  corporali 
existens  (I,  335). 

2.  S.  theoL,  I  p.,  q.  XII,  a.  4  (I,  40). 

3.  S.  theol. ,  I  p.,  q.  LXXXVIII,  a.  1  ad  1  :  Ilud  quod  mens  nostra  de 
cognitjone  incorporalium  rerum  accipit,  per  seipsam  cognoscere  potest. 
Et  hoc  adeo  verum  est,  ut  etiam  apud  Phiiosophum  dicatur  quod  scientia 
de  anima  est  principium  quoddam  ad  cognoscendum  substantias  spiri- 
tuales  (I,  351). 

4.  S.  theol.,  I  p.,  q  LXXXIV,  a.  7  ad  3  :  Incorporea,  quorum  non  sunt 
phantasmata,  cogno?cuntur  a  nobis  per  comparationem  ad  corpora  sensi- 
bilia,  quorum  sunt  pliantasmata  (I,  335). 


120  CONNAISSANCE    l)K    c'i.VI.VIATKltlIOL 

autres  :  noire  cnlendernenl  [)eul  hicîri  avoir  une  (opération 
[)roprc  dans  la(|uelle  le  eorps  n'est  pour  rien  el,  par  suit(^, 
subsister  en  lui-même  à  [)art*(le  C(î  cor[)s  \  il  n'en  est  [)as 
moins  redevable  aux  sens  et,  par  eux,  au  (M)i-j)S_,  leur 
condition  immédiate^  de  la  matière  de  ses  idées  ^.  J^'indé- 
pendance  intrinsèque  et  subjective  dont  il  jouit  au  premier 
point  de  vue  n'exclut  pas  la  dépendance  objective  et  extrin- 
sèque à  la(|uelle,  au  second  point  de  vue,  il  reste  assujetti. 
Les  sens  accompag-nent  l'entendement  jusque  dans  ses 
productions  les  plus  raffinées  et^  à  des  doses  diverses,  sous 
des  formes  [)lus  ou  moins  subtiles,  mêlent  leurs  représen- 
tations à  ses  concepts  les  plus  immatériels  ^.  Pensant  sans 


1.  s.  theoL,  Ip.,q.  LXXV,a.2:  Ipsum  igitur  intellectuale  principium,  quod 
dicitur  mens  vel  intellectus,  habet  operationem  per  se,  cui  non  communicat 
corpus.  Nihil  autem  potest  per  se  operari,  nisi  quod  per  se  subsistit,  non 
enim  est  cperari  nisi  entis  in  actu.  Unde  go  modo  aliquid  operalur  quo 
est.  Propter  quod  non  dicimus  quod  calor  calefacit,  sed  calidum .  Relin- 
quitur  igitur  animam  humanam,  quae  dicitur  intellectus  vel  mens,  esse 
aliquid  incorporeum  et  subsistons  (I,  283). 

2.  Ibid.,  ad  3  :  Corpus  requiritar  ad  actionera  intellectus....  ratione 
objecti.(l,  283).  —  Ibid.,  q.  LXXXIV,  a.  7:  Impossibile  est  intellectum 
secundum  praesentis  vilae  statum,  quo  passibili  corpori  conjungitur, 
aliquid  intelligere  in  actu  nisi  convertendo  se  ad  phantasmata  (I,  334).  — 
Ibid.,  iïif.  :  Ad  hoc  quod  intellectus  actu  intelligat,  non  solum  accipiendo 
scientiam  de  novo,  sed  etiam  utendo  scientia  jam  acquisita,  requiritur 
actus  imaginationis  et  ceterarum  virtutum  pertinentium  ad  partem  sensi- 
tivam.  Utuntur  autem  organo  corporali  sensus  et  imaginatio. . . .  Inde  est 

quod  impedito   actu    imaginativae    })er    laesionera    organi, impeditur 

liomo  ab  intelligendo  in  actu  etiam  ea  quorum  scientiam  praeaccepit,  etc. 
(I,  331). 

3.  Ibid.  :  Hoc  quilibet  in  seipso  experiri  potest,  quod  quando  aliquis 
conatur  aliquid  intelligere,  format  sibi  aliqua  phantasmata  per  raodum 
exemplorum,  in  quibus  quasi  inspiciit  quod  intelligere  studet.  Et  inde  est 
etiam  quod  quando  aliquem  volumus  facere  aliquid  intelligere,  proponimus 
ei  exempla,  ex  quibus  sibi  phantasmata  formare  possit  ad  intelligendum 
(I,  334).  —  De  Veril.,  q.  XllI,  a.  4  :  Intellectus  quodammodo  sensibilibus 
operationibus  admiscetur,  cum  a  phanlasmatibus  accipiat  ;  et  ita  ex  sensi- 
bilibus operationib.is  quodammodo  intellectus  puritas  inquinatur  (IX, 
221).  —  Cf.  Ibid.,  a.  o  :  Intellectus  humanus,  quia  a  phantasmatibus 
intelligibiles  species  abstrahit,  est  minoris  efficaciae  (quam  intellectus 
angelicus,  qui  semper  ad  formas  pure  immateriales  intuetur).  Nihilominus 
tamen,  inquantum  in  intellectu  humano  puritas  intellectualis  cognitionis 
non  penitus  obscuratur, . . .  incst  ei  facultas  ad  ea  quae  sunt  pure  imma- 
teriiilix  contuenda  (IX,  222). 


IMPERFECTION    INEVITABLE    DE    CETTE    CONNAISSANCE         121 

organe,  suivant  les  deux  célèbres  mots  d'Aristote,  nous  ne 
pensons  pourtant  pas  sans  images  ^  Ce  n^est  pas  l'essor 
pleinement  libre  d'une  pensée  tout  à  fait  pure.  Si  haut 
qu'elle  monte  vers  le  ciel  intelligible^  elle  n'y  plane  jamais 
en  toute  aisance,  et  un  fil  plus  ou  moins  ténu  la  retient 
toujours  fixée  à  la  terre. 

Il  n'y  a  pas  lieu  d'insister  sur  la  conséquence,  à  savoir 
sur  l'imperfection  inévitable  d'un  tel  mode  de  représen- 
tation. En  partant  des  choses  matérielles,  remarque  à  ce 
sujet  saint  Thomas^  nous  nous  élevons  sans  doute  aux 
réalités  immatérielles^  mais  la  connaissance  que  nous  en 
obtenons  de  la  sorte  demeure  forcément  inadéquate  ;  car 
il  n'y  a  pas  de  proportion  rigoureuse  entre  les  unes  et  les 
autres  ^.  Si  l'on  peut  remonter  par  ressemblance  des  pre- 
mières aux  secondes^  la  ressemblance  pourtant  reste  ici 
mêlée  de  différence,  et  même  de  beaucoup  de  différence  ^. 
iMoins  que  jamais  la  connaissance  parvient  dans  l'espèce  à 
égaler  son  objet  :  elle  ne  l'atteint  même  plus  désormais  par 
des  concepts  positifs  et  directs,  dans  sa  réalité  intime  et 
propre  '',  mais  seulement  par  des  concepts  indirects  et 
négatifs,  qui  nous  font  bien  plutôt  entendre  ce  qu'il  n'est 
pas  que  ce  qu'il  est^  incorporeas  siibstantias  in  statu 
praesentis  oitae  cognoscere  non  possumas  nisi  per  remo- 
tionem  —  vel,  ajoute  saint  Thomas,  per  aliquam  conipa- 


1.  Cf.  De  Anim.,  III,  4.  429  a  et  7.  430  b. 

2.  S.  tlieoL,  I  p.,  q.  LXXXVIIl,  a.  2  ad  1  :  Ex  rébus  raaterialibus 
ascendere  possumus  in  aliqualem  cognitionem  immaterialium  rerum,  non 
tamen  in  perfectam  ;  quia  non  est  sufficiens  coraparatio  rerum  materialium 
ad  iramateriales  (I,  352). 

3.  Ibid.:  Sed  similitudines,  si  quae  accipiantur,  sunt  multum  dissimiles 
(I,  352). 

4.  Ibid.,  a.  1  :  Secunduin  slatum  praesentis  vitae  non  possumus  intel- 
ligere  substantias  separatas  immateriales  sGcundum  seipsas  (I,  351).  — 
Ibid. y  a.  1  :  Per  lioc  enim  qaod  anima  cognoscit  seipsam  pertingit  ad 
cognitionem  aliquam  iiabendam  de  substantiis  iiicorporeis,  quat-rn  eam 
contrn(}iL  habere,  non  quod  simpliciter  et  perfecle  eus  cognoscat 
(l,  351). 


122  APPLICATION    A    L  IDKK    DK    DIKIJ 

ratiorwm     ad  plidiiUii^moia  ^      Les     (J(3ux      loiiriulcs    se 
coniplèlent  ol  s'expliquent  l'une  l'autre. 


III 


A  combien  plus  forte  raison  la  substance  spirituelle  par 
excellence,  la  substance  absolue,  écliappera-t-elle,  dans 
rintinjilé  de  sa  nature,  aux  prises  d'une  intellig-ence  cjui, 
pour  la  concevoir,  ne  dispose  que  de  notions  empruntées 
au  monde  du  fini!  ^  C/est  surtout  à  cette  connaissance  du 
transcendant  divin  que  saint  Thomas  s'attache^  dans  le 
sens  que  nous  venons  d'indiquer,  et  c'est  sur  elle  qu'à  sa 
suite  il  nous  paraît  à  propos  de  nous  appesantir.  Non  pas 
qu'il  s'ag-isse,  à  dire  vrai,  d'une  doctrine  qui  lui  appar- 
tienne en  propre  :  comme  d'habitude,  son  rôle  est  plutôt 
de  synthétiser  en  ce  point  la  tradition  de  l'Ecole  et  de  lui 
donner  sa  formule  définitive,  avec  cette  puissance  de 
coordination  et  cette  précision  supérieure  qui  caractérisent 
son  génie  essentiellement  compréhensif. 

Le  principe,  il  serait  plus  exact  de  dire  le  fait  primor- 
dial dont  il  faut  partir,  c'est  que  notre  entendement  n'a 
point  par  lui-même  l'intuition  de  l'essence  infinie  de  Dieu^. 


1.  s.  theoL,  I  p.,  q.  LXXXIV,  a.  7  ad  3  (1,  335).  —  [per  remotionem 
=  per  negationem]. 

2.  Contra  Gent.,  1,  14:  Divina  substantia  omnem  formam  quam  intel- 
lectus  noster  attingere  potest  sua  immensitate  excedit,  et  sic  ipsam 
apprehendere  non  possumus  cognoscendo  quid  est  (V,  12).  —  Ibid., 
IV,  1  :  Intellectus  humanus,  a  rébus  sensibilibus  connaturaliler  sibi 
scientiam  capiens,  ad  intuendam  divinam  substantiam  in  seipsa,  quae 
f'uper  oninia  sensibilia,  imo  super  oninia  alia  entia  improportionabiliter 
elevatur.  perlingere  per  seipsam  non  valet  (V,  291).  —  Cf.  surtout  Ibid., 
111,  47  :  Si  auteni  alias  substantias  separatas  in  hac  vita  intelligere  non 
possumus  propter  connaturalitatem  intellectus  nostri  ad  phantasmala 
(quae  accidit  ei  ex  unione  ad  corpus  [Ibid.,  45]  [V,  192J),  multo  minus  in 
hac  vita  divinam  essentiaui  videre  possumus,  quîe  transcendit  oranes 
substantias  separatas  (V,  193). 

3.  S.  theoL,  I  p.,  q.  XIII,  a.  2  ad  3  :  Essentiam  Dei  in  hac  vita 
cognoscere   non    possumus  secundum  quod  in   se  est  (1,  49).  —  Contra 


INTERMÉDIAIRE    OBLIGE    DES    CREATURES  123 

Celle  intuilion  nous  est  bien  promise  par  l'Ecrilure,  el 
c'esl  en  quoi  consiste  en  substance  la  béatitude  céleste  ^ 
Mais,  comme  ces  simples  mots  nous  le  font  pressentir,  elle 
appartient  à  un  ordre  supérieur,  l'ordre  de  la  grâce,  ou 
plutôt  de  la  gloire,  qui  en  est  la  consommation  suprême^ 
et  elle  requiert  dès  lors  une  élévation  spéciale  de  notre 
intelligence_,  l'adaptant  surnaturellement  à  cette  nouvelle 
fonction,  une  sorte  de  faculté  de  surcroît  dont  nous  gratifie 
la  souveraine  miséricorde_,  pur  don,  par  conséquent^  de  la 
libéralité  divine,  au-dessus  de  toutes  les  exigences  de  notre 
nature,  bien  plus  de  toute  nature  créée  en  général  ^. 
Laissée  à  ses  seules  ressources,  notre  intelligence  n'y  peut 
parvenir  ^. 

Ici  encore  la  conclusion  se  lire  d'elle-même.  G'est^  en 
premier  lieu,  que^  ne  connaissant  pas  Dieu  directement 
dans  son  essence^  il  reste  que  nous  remontions  à  lui  par 
l'intermédiaire  des  créatures,  en  qualité  de  cause  première 


Gent.,  III,  47:  Quod  non  possumus  in  hac  vita  videre  Deum  per  essen- 
tiam(V,  193). 

1.  Contra  Gent.,  III,  51:  Haec  igitur  visio  immediata  Dei  nobis  repro- 
mittitur  in  Scriptura  {Cor.  XIII,  12:  Videmus  nunc  per  spéculum  in 
aenigmate,  tune  autem  facie  ad  faciem)...  Secundum  autem  hanc  visionem 
Deo  assimilamur  et  ejus  bealitudinis  participes  sumus  (V,  198). 

2.  Ibid.,  52:   Non   est  autem  possibile  quod  ad  istum  visionis  divinae 

modum   aliqua   creata   substantia  ex  virtute  propria  possit  attingere 

Hinc  est  quod  Rom.  VJ,  83  dicitur  :  Gratia  Dei  vita  aeterna.  In  ipsa  enim 
divina  visione  ostendimus  esse  hominis  beatitudinem,  quae  vita  aeterna 
dicitur,  ad  quam  sola  Dei  gratia  dicimur  pervenire,  quia  talis  visio  omnem 
creaturae  facultatem  excedit  nec  est  possibile  ad  eam  pervenire  nisi  divino 
munere  (V,  192).  —  Ibid.,  53:  Oportet  quod  ad  tam  nobilern  visionem 
intellectus  creatus  per  aliquam  divinae  bonitatis  influentiam   elevetur  (cf. 

supra per  novae  formae  appositionem...).  Virtus  enim  intellectus  creati 

naturalis  non  sufflcit  ad  divinam  substantiam  videndam,  ut  ex  dictis  palet, 
oportet  ergo  quod  augeatur  ei  virtus  ad  hoc  quod  ad  talem  vi-ionem 
perveniat.  Non  sufficit  autem  augmenturn  per  intensionem  naturalis  virtutis, 
quia  talis  visio  non  est  ejusdem  rationis  cum  visione  naturali  intellectus 
creati  (la  vision  de  Dieu  «  est  d'un  autre  ordre  »,  absolument,  que  l'in- 
tuition naturelle  de  l'entendement  créé).  Oportet  ergo  quod  fiât  augmenturn 
virtutis  intellectivae  per  novae  dispositionis  adeptionem  (V,  199). 

3.  Ibid.  :  Non  est  igitur  possibile  ad  hanc  visionem  perveniri  ab 
intellectu  creato  nisi  per  actionem  divinam  (V,  199). 


124  coNNAissANcr:  i^k   imjjs   i<:n   im.ls   imparfaite 

el  univers(ill(3j  cjiiod  acUiccl  omnium  r^sl  causa  ^  C'est,  en 
second  lieu  et  surtout,  que  l'inadéquation  de  notre  pensée 
et  de  son  objet  atteint  cette  fois  son  maximum.  De  fait,, 
nous  pouvons  bien  attribuer  à  Dieu  les  perfections,  tout  au 
moins  le  principe  transcendant  ou  la  réalité  éminente  des 
perfections  qui  se  rencontrent  dans  ses  œuvres  ^.  Mais 
celles-ci,  pour  sublimes  qu'on  les  suppose,  demeurant 
toujours  infiniment  au-dessous  de  sa  puissance,  comment 
réussirions-nous,  en  nous  appuyant  sur  elles,  à  nous 
former  de  sa  nature  autre  chose  qu'une  notion  très  impar- 
faite, faible  et  fugitive  étincelle  auprès  de  l'éclair  de  sa 
grandeur?^  Cette  considération  s'applique  sans  doute  en 
première  ligne  aux  créatures  sensibles,  notre  milieu 
naturel  ;  mais  il  en  va  de  même  de  toute  créature,  quelle 
qu'elle  soit  ;  et  nous  avons  déjà  vu  précédemment  qu'il 
n'y  en  a  point  une  seule  en  dehors  des  créatures  sensibles 
elles-mêmes  que  nous  ne  soyons  réduits  à  nous  représenter 


1.  s.  theoL,  I  p.,  q.  XII,  a.  12  (I,  46).  —  Cf.  Ibid.,  q.  XIII,  a.  2  ad  3  : 
Essentiam  Dei  in  hac  vita  cognoscere  non  possumus  secundum  quod  in  se 
est,  sed  cognoscimus  eam  secundum  quod  repraesentatur  in  perfectionibus 
creaturarum  (I,  49).  —  Ibid.,  q.  LXXXVIII,  a.  3  :  Deus  non  est  primum 
quod  a  nobis  cognoscitur,  sed  magis  per  creaturas  in  Dei  cognitionem 
pervenimus  (I,  352). 

2.  S.  theoL,  I  p.,  q.  IV,  a.  2  :  Quidquid  perfectionis  est  in  effectu, 
oportet  inveniri  in  causa  effectiva  vel  secundum  eamdem  rationem  vel 
eminentiori  modo  (I,  16).  —  lbid.,q.  XII,  a.  12  :  Cognoscimus  de  ipso 
ea  quae  necesse  est  ei  convenire  secundum  quod  est  prima  oraniuiu  causa 
(I,  46).    • 

3.  In  Job  XI,  lect.  1  :  Cum  invisibilia  Dei  cognoscere  non  possimus 
nisi  per  ea  quae  facta  sunt,  ea  vero  quae  facta  sunt  multum  deiîciant  a 
virtute  factoris,   oportet  quod  remaneant  multa   in  factore  consideranda, 

quae  nobis  occultantur Etiam  creaturis  perfecte  cognitis  adhuc  creator 

non  perfecte  cognosceretur;  tune  enim  per  effectus  causa  perfecte  cognosci 
potest  quando  efiecius  adaequantur  causae  virtuti  :  quod  de  Dec  dici 
non  potest  (XIV,  48  et  49).  —  Ibid.,  XXVI,  lect.  1  :  Et  ne  videantur  haec, 
etsi  non  totam  divinam  potentiam  adaequare,  tamen  magna  ex  parte  ad 
ejus  aequalitatem  accédera,  subjungit  :  Et  cum  vix  parv<nn  slillam 
sermonis  ejus  audieriinus,  quis  poterit  tonitruum  magnitudinis  illius 
inlueri  ?  (juasi  dicat  :  Omnium  quae  nunc  dicta  sunt  de  effectibus  divinae 
potentiae,  minor  est  coraparatio  ad  divinam  potentiam,  quam  unius  parvi 
sermonis  quasi  silenter  stillantis  ad  maximi  tonitrui  sonitum  (XVI,  1)3-4). 


NÉCESSITÉ    DE    RECOURIR    AUX    NÉGATIONS  125 

à  leur  image.  La  loi  est  g-énérale  :  per  ejjectus  non  pro- 
portionntos  caiisae  non  pofest  perfecta  cognitio  de  causa 
habtri  ^  ;  or  l'être  infini  est  à  jamais  hors  de  proportion 
avec  tout  être  fini  quelconque,  quelle  que  puisse  être 
l'excellence  de  sa  nature,  saper  omnia  alla  entia  impro- 
portionabiliter  eleoatur  "^. 


IV 


Voilà  pourquoi  nous  sommes  si  souvent  contraints  de 
recourir^  en  matière  de  transcendant,  à  des  formules 
négatives,  pour  compenser  tant  bien  que  mal  cette  impuis- 
sance incurable  de  notre  pensée  à  saisir  en  elle-même  la 
perfection  absolue.  Nous  disons  par  exemple  de  Dieu  qu'il 
est  raison,  mais  nous  pourrions  dire  aussi-  bien^  sinon 
mieux^  qu'il  est  ((  non-raison»  (irrationabilitas) ^  entendez 
quelque  chose  d'infiniment  supérieur  à  la  raison  même. 
Et  ainsi  des  autres  attributs.  A  peine  avons-nous  prêté  à 
Dieu  la  bonté^  ou  la  justice,  ou  la  beauté,,  ou  la  sag-esse, 
que  nous  les  lui  retirons  aussitôt,  pour  marquer  plus 
fortement  à  quel  point  il  est  meilleur  que  toute  bonté,  plus 
saint  que  toute  justice,  plus  admirable  que  toute  beauté, 
plus  excellent  que  toute  sag-esse  ^. 


1.  s.  theol.,  I  p.,  q.  II,  a.  2  ad  3  (I,  8). 

2.  Contra  Gent.,  IV,  1  (V,  291).  —  Cf.  supra,  p.  122,  note  2. 

3.  in  I  de  Div.  nomin.  lect.  1.  —  S.  theoL,  I  p.  q.  XII,  a.  12:  Secundum 
quod  creaturae  deflciunt  a  repraesentatione  Dei,  nomina  a  nobis  imposita 
a  ûeo  removeri  possunt  et  opposita  praedicari.  Unde  Deus  sic  dicitur 
ratio  quod  potest  dici  «  irralionabilitas  »,  et  sic  dicitur  intellectus  quod 
potest  dici  «  non-intelligibiîitas  »  :  non  quidem  propter  hoc  quod  haec 
ei  deficiant  —  sed  quia  superexcedit  (XV,  2f3  et  I,  46).  —  Cf.  De  potent., 
q.  VII,  a.  5  ad  2  :  Tripliciter  ista  de  Deo  dicuntur.  Primo  quidem  affir- 
mative, ut  dicamus  :  Deus  est  sapiens  ;  quod  quidem  de  eo  oportet  dicere 
propter  hoc  quod  est  in  eo  similitude  sapientiae  ab  ipso  fluentis.  Quia 
tamen  non  est  in  Deo  sapientia  qualem  nos  intelligimus  et  nominamus, 
potest  vere  negari,  ut  dicatur  :  Deus  non  est  sapiens.  Rursum,  quia 
sapientia  non  negatur  de  Deo  quia  ipse  déficit  a  sapientia,  sed  quia 
supereminentius  est  in  ipso  quam  dicatur  aut  intelligatur,  ideo  oporlet 
dicere  quod  Deus  sit  supersapiens  (VIII,  162). 


VZi)  VKUITAIJLK     HOM-:     DKS     M^iATIONS    DANS     j/kSPKCK 

(^.()nnaissan(;(;  vraie,  assur(*rneril^  al  cxacU;,  au  moins 
par  un  colc,  j)uis(]U(î  co.s  négations  accunmléos  ont  [)réci- 
sémcînf,  [)our  effel  de  mieux  relever  l'incommensurabilité 
absolue  du  Souverain  Etre  ^;  mais  connaissance  qui,  par  un 
autre  côté_,  demeure  fort  en  deçà  de  la  perfection  souhai- 
table, puiscpie  la  nature  divine,  considérée  posilivement 
en  elle-même,  se  dérobe  à  son  effort  et  que  par  là  nous 
apprenons  de  cette  nature  beaucoup  plutôt  ce  qu'elle  n'est 
pas  que  ce  qu'elle  est  ^. 


Il  faut  préciser  encore.  Dans  les  noms  que  nous 
attribuons  à  Dieu,  on  doit  distinguer  deux  choses  :  les 
perfections  qu'ils  expriment,  et  la  manière  dont  ils  les 
expriment  ^.  Au  premier  point  de  vue^  s'il  y  a  des 
perfections  que  Dieu  ne  peut  posséder  que  dans  leur 
réalité  éminente,  attendu  que  dans  leur  réalité  propre  elles 
sont  incompatibles  avec  les  conditions  de  l'existence 
absolue_,  il  y  en  a  d'autres  qui,  par  elles-mêmes^  lui 
conviendraient  de  tous  points  et  que,  prises  à  la  lettre,  il 
faudrait  plutôt  affirmer  de  Dieu  que  des  créatures  :  telles 
la  vie,  la  bonté^  etc.^  Mais  alors^  et  par  cette  raison  même_, 
nous  retombons  dans  l'impossibilité  de  nous  en  faire  une 


1.  In  Bpeth.  De  Trinit.  Prooem.  q.  I,  a.  2  ad  1  :  Tune  maxime  mens 
nostra  in  Dei  cognitione  perfectissima  invenitur,  quando  cognoscit  ejus 
essentiam  esse  supra  orane  id  quod  apprehendere  potest  in  statu  hujus 
vitae  (XVII,  355). 

2.  Contra  Gent.,  I,  14  :  Et  sic  ipsum  apprehendere  non  possumus 
cognoscendo  quid  fst,  sed  aliqualem  ejus  habemus  notitiam  cognoscendo 
quod  (quid?)  non  est  (V,  12).  —  Cf.  Ibid.,  30:  Non  enim  de  Deo  capere 
possumus  quid  est,  sed  quid  non  est  (V,  25). 

3.  S.  ilieoL,  I,  p.,  q.  XIII,  a.  3  :  In  nominibus  quae  Deo  attribuimus  est 
duo  considerare,  scilicet  perfectiones  ipsas  significalas,  ut  bonitatem, 
vitam,  et  liujusmodi,  et  modum  significandi  (l,  50). 

4.  Ibid.  :  Quantum  igitur  ad  id  quod  significant  hujusmodi  nomina, 
proprie  competunt  Deo,  et  magis  proprie  quara  ipsis  creaturis,  et  per 
prius  dicuntur  de  eo  (I,  50). 


NOTRE    CONNAISSANCE    DU    DIVIN    EST    ANALOGIQUE  127 

idée  exacte.  Ce  qui  revient  à  dire  qu'au  second  point 
de  vue  ou  quant  à  la  manière  toute  relative  dont  notre 
pensée  les  exprime,  quantum  ad  modum  significandi, 
elles  conviennent,  à  l'inverse,  anx  créatures  plutôt  qu'à 
Dieu  ^  ;  si  bien  que^  prises  de  cette  autre  sorte^  on  doit 
plutôt  les  lui  refuser,  qu'on  a,  en  tout  cas,  autant  de 
raisons  de  les  lui  refuser  que  de  les  lui  attribuer  ^. 

On  voit  désormais  en  quel  sens  précis  on  les  lui  refuse, 
à  savoir  dans  le  sens  même  où  elles  s'affirment  des 
créatures.  Si  ce  n'est  pas  ((  univocation  »_,  comme  parlait 
l'Ecole,  ou  réduction  à  un  g-enre  commun  et  par  là- 
même  identité  de  signification  sur  toute  la  ligne  ^^  ce 
n'est  pas  non  plus  «  équivocation  yy,  ou  pure  synonymie 
verbale,  sans  aucun  rapport  réel  ^.  La  vérité  doit  être 
cherchée  entre  ces  deux  extrêmes  :  en  dernière  analyse_, 
notre  connaissance  du  divin  est  simplement  analogique  ^. 

-  VI 

Enfermés  dans  le  monde  des  sens,  nous  n'avons  donc  de 
recours,  pour  atteindre  ce  transcendant  par  excellence  qui 

1.  s.  theol.,  I  p.,  q.  XIII,  a.  3  :  Quantum  vero  ad  modum  signifîcandi, 
non  proprie  dicuntur  de  Deo,  habent  enim  modum  signifîcandi  qui 
creaturis  competit  (I,  50).  —  Cf.  Contra  Gent.,  I,  30  :  Quantum  ad  modum 
signifîcandi,  omne  nomen  cum  defectu  est.  Nam  nomine  res  exprimimus 
eo  modo  quo  intellectu  concipimus  ;  intelleclus  autem  noster,  a  sensi- 
bilibus  cognoscendi  initium  sumens,  illum  modum  non  transcendit  qui  in 
rébus  sensibilibus  invenitur...  et  sic  in  omni  nomine  a  nobis  dicto, 
quantum  ad  modum  signifîcandi  imperfectio  invenitur  quae  Deo  non 
competit,  quamvis  res  significata  aliquo  eminenti  modo  Deo  conveniat,  ut 
patet  in  nomine  bonitatis  et  boni  (V,  25). 

2.  Ibid.  :  Possunt  igitur  hujusmodi  nomina  et  afflrmari  de  Deo  et 
negari  ;  affirmari  quidem  propter  nominis  rationem,  negari  vero  propter 
significandi  modum  (V,  25). 

3.  Cf.  Contra.  Gent.,  I,  32  :  Niliil  de  Deo  et  rébus  aliis  univoce  prae- 
dicatur  (V,  26).  —  Cf.  S.  theol. ,  I  p.,  q.  XIII,  a.  5  (I,  51).  —  De  potent., 
q.  VII,  a.  7  (VIII,  165  sq). 

4.  Contra  Gent.,  I,  33  :  Non  omnia  nomina  dicuntur  de  Deo  et  creaturis 
pure  aequivoce  (V,  26j. 

5.  Ibid.^  34:  Ea  quae  dicuntur  de  Deo  et  creaturis  analogice  dicuntur 
(V,  27). 


12S  lA'is   Tuois   i'i<()(ji';i)i';s   dk   i.a   tiikodkjke 

s'appelle  Dieu,  (jik;  dans  Irois  j)r()e(;(Jés  prinei[)aux_,  le 
[)roeé(Jé  de  causalité  (uid  causalilatis),  le  j)roeédé  de 
Iranscendance  (uia  eminenlîae)  et  le  procédé  (Je  négation 
{oui  negationis  ou  uia  remotionis  '). 

Le  premier  consiste  à  remonter  des  choses  à  Dieu 
comme  à  leur  principe  universel  et  à  leur  emprunter 
la  notion  des  attribuls  qu'il  doit  posséder  à  ce  titre_,  en 
vertu  de  cet  axiome,  qu'il  ne  peut  pas  ne  pas  se  rencontrer 
dans  la  cause  au  moins  autant  de  perfection  que  dans 
l'effet  2. 

Le  procédé  de  transcendance  élève  ensuite  à  Tinfîni,  en 
vue  de  les  proportionner  à  l'objet  divin,  ces  perfections 
mêmes  dont  l'idée  a  été  prise  des  créatures  ^. 

Et  pour  les  élever  de  la  sorte  à  l'infini,  le  seul  moyen, 
en  tout  cas  le  meilleur  moyen  est  la  plupart  du  temps  de 
nier  qu'elles  conviennent  à  Dieu  —  dans  le  sens  où  on  les 
affirme  des  créatures  :   c'est  le  procédé  de  négation  ^. 

La  méthode  d'analog-ie  n'est  que  la  synthèse  de  ces  trois 
procédés. 

VU 

11  serait  presque  superflu  d'observer  que  cette  doctrine 
ne  se  rapporte   en   toute   exactitude  qu'au   problème  de 


1.  <S.  IheoL,  I  p.,  q.  XIII,  a.  1  :  Deum  cognoscimus  secundura  habi- 
ludinem  principii,  et  per  modum  excellentiae,  et  remotionis  (I,  48). — 
Ibid.,  q.  LXXXiy,  a.  7  ad  3  :  Deum  cognoscimus  ut  causam,  et  per 
excessum,  et  per  remolioneni  (I,  335).  —  In  Boeth.  De  Trinit.,  Prooem., 
q.  I,  a.  2  :  Cognoscitur  ex  omnium  causa,  et  excessu,  et  ablalione 
(XVII,  354). 

2.  S.  theoL,  I  p.,  q.  IV,  a.  2  :  Quidquid  perfectionis  est  in  effectu 
oportet  inveniri  in  causa  effectiva  (1,  16). 

3.  Contra  Gent.,  I,  30:  Omnem  enim  perfectionem  creaturae  est  in 
Dec  invenire,  sed  per  alium  modum  eminentiorem  (V,  25). 

4.  Contra  Cent.,  I,  30:  Modus  autem  supereminentiae  quo  in  Deo 
dictas  perfectiones  inveniuntur  per  nomina  a  nobis  iinposita  significari 
non  potest  nisi  per  negalionem,  sicut  cum  dicimus  Deum  aeternum  vel 
inflnitum,  vel  etiam  per  relationem  ipsius  ad  alia,  etc.  (V,  25). 


RESTRICTION    IMPORTANTE  129 

.  -^  . 

l'essence  intime  du  premier  principe.  L'imperfection  iné- 
vitable de  notre  connaissance  sur  ce  point  n^empêche  pas 
qu'en  ce  qui  concerne  l'existence  de  Dieu  nous  ne  puissions 
parvenir  à  une  certitude  rig-oureuse  ^  Ce  n'est  pas  ici  le 
lieu  de  reprendre  cette  démonstration,,  qui  est  d'ailleurs 
classique. 

Il  y  a  plus.  iVu  point  de  vue  de  la  nature  divine  elle- 
même,  pour  infirme  et  caduc  qu'on  doive  le  proclamer, 
notre  savoir  n'est  pourtant  pas  destitué  de  toute  valeur. 
Car  enfin^  d'où  vient  que  nous  ne  trouvons  rien  en  nous 
ni  hors  de  nous  qui  ne  soit  infiniment  disproportionné 
avec  l'adorable  réalité  dont  nous  cherchons  à  nous  faire 
tant  bien  que  mal  une  idée,  si  ce  n'est  de  ce  que  nous 
reconnaissons  cette  disproportion  infinie?  Et  la  reconnaître, 
n'est-ce  pas  avoir  de  Dieu,  en  un  sens^  une  notion 
vraiment  exacte,  par  laquelle  il  est  nettement  distingué  de 
tout  ce  qui  n'est  pas  lui,  propria  consideratio,  cum 
cognoscatur  ut  ab  omnibus  dist indus  ?  ^  On  pourrait 
même  parler  à  ce  propos  de  connaissance  parfaite,  à 
condition  de  l'entendre  d'une  perfection  relative  ;  connais- 
sance parfaite  —  traduisez  :  la    plus  parfaite  qu'il  nous 


1.  s.  theoL,  I  p.,  q.  II,  a.  E  ad  3  :  Per  effeclus  causae  non  propor- 
tionatos  non  potest  perfecta  cognitio  de  causa  haberi  ;  sed  tamen  ex 
quocuiTique  effectu  potest  manifeste  nobis  demonstrari  causam  esse.  Et  sic 
ex  effectibus  Dei  potest  demonstrari  Deum  esse,  licet  per  eos  non  perfecte 
possimus  eum  cognoscere  secundum  suam  essentiam  (I,  8). 

2.  Contra  Cent.,  I,  14:  Qaia  in  consideratione  substantiae  divinae  dis- 
tinctionem  ejus  ab  aliis  rébus  per  afflrniativas  differentias  accipere  non 
possumus,  oportet  eam  acciper-e  per  differentias  negativas.  Sicut  autem 
in  affirmaiivis  differentiis  una  aliam  contrahit  et  raagis  ad  completam  deter- 
minationem  rei  appropinquat,  secundum  quod  a  pluribus  differre  far-it,  ita 
una  differentia  negativa  per  aliam  contrahitur,  quae  a  pluribus  differre  facit; 
sicut,  si  dicaraus  Deum  non  esse  accidens,  per  hoc  ab  omnibus  acciden- 
tibus  distinguitur  ;  deinde  si  addamus  ipsum  non  esse  corpus,  distin- 
guemus  ipsum  etiam  ab  aliquibus  substantiis  ;  et  sic,  per  ordinem,  ab 
omni  eo  quod  est  praeter  ipsum,  per  negationes  hujusmodi  distinguetur  ; 
et  tune  de  substantia  ejus  erit  propria  consideratio,  cum  cognoscetur 
ut  ab  omnibus  distinctus  (V,  12). 


130  BKLLK    I»A(JI':    I>i:    LA    SOMMt:    TIIl':OLO(iI(^lJK 

soil    possil)I(3    d'ohlenir   clans    la   vie   prrsonU;  ol.    [)ar  nos 
moyens  naturels  d'ini'orinalion  ^ 


VIÏI 


Nous  emprunterons  la  conclusion  de  ce  chapitre  à 
saint  Thomas  lui-même,  dans  une  page  qui  en  résume  à 
souhait  les  idées  principales. 

((  Notre  connaissance  naturelle  »,  écrit-il,  ramenant 
toujours  la  question  à  son  principe,  «  a  pour  point 
de  départ  oblig-é  le  sens.  D'où  il  résulte  qu'elle  ne  peut 
étendre  le  champ  de  ses  conquêtes  que  si  et  qu'autant 
que  les  êtres  sensibles  peuvent  eux-mêmes  lui  frayer  la 
voie.  Or,  en  matière  de  transcendant  et  surtout  de 
transcendant  divin,  pareil  secours  ne  la  mène  pas  bien 
loin  :  il  est  incapable  en  particulier  de  la  conduire  jusqu'à 
l'intuition  de  l'essence  divine.  Car  les  créatures  sensibles 
—  et  même  les  créatures  en  g-énéral  —  sont  des  œuvres  de 
Dieu  qui  n'égalent  pas_,  tant  s'en  faut,  la  vertu  de  leur 
cause  ;  encore  moins  sauraient-elles  nous  en  découvrir  la 
pure  essence.  —  Ce  qui  ne  veut  pas  dire  qu'entre  celle-ci 
et  nous  l'abîme  demeure  tout  à  fait  infranchissable. 
Si  elles  restent  infiniment  au-dessous  de  la  perfection  de 
leur  cause  suprême^  les  créatures  ne  laissent  pas  de 
dépendre  d'elle  :  par  où  nous  est  premièrement  notifiée 
son  existence.  Et  nous  n'entendons  pas  seulement  par  là 
qu'elle  existe,  nous  prenons  aussi  connaissance  des  attributs 
qu'elle  ne  peut  pas  ne  pas  posséder  en  sa  qualité  même  de 
cause  première  et  universelle  :  il  ne  faut  que  se  rappeler 


1.  In  Boeth.  De  Trinit.,  Proœm.  q.  I,ad.  2  ai  1  :  Tune  maxime  mens 
nostra  in  Dei  cognitione  perfectissima  invenitur,  quando  cognoscit  ejus 
essentiam  esse  supra  omne  id  quod  apprehendere  potest  in  statu  hujus 
vitae  (XVII,  355).  —  Cf.  Contra  Gent.,  III,  48:  Non  est  possibiie  ia 
hac  vita  ad  altiorem  Dei  cognitionem  pervenire  (Y,  194). 


RESUME    ET    CONCLUSION  131 

qu'elle  dépasse  précisément  ses  œuvres  de  l'infini.  En 
d'autres  termes,  nous  l'atleig-nons  i°  par  son  rapport  aux 
créatures  ;  2°  nous  connaissons  sa  distinction  radicale 
d'avec  celles-ci,  à  savoir  qu'elle  n'est  rien  de  ce  qui 
procède  d'elle  ;  et  nous  comprenons  3°  que  la  raison  n'en 
est  pas  dans  quelque  défaut  ou  limitation  de  son  être^  mais 
tout  au  contraire  dans  sa  transcendance  et  son  infînitude 
même  ^  » 

On  reconnaît  les  trois  procédés  signalés  plus  haut  : 
procédé  de  causalité  (ande  cognoscimus  de  ipso  ea  qiiae 
necesse  est  ei  convenire  secundam  quod,  est  prima  omnium 
causa),  procédé  de  nég-ation  (...  et  differentiam  creatu- 
rarum  ab  ipso,  quod  scilicet  non  est  aliquid  eorum  quae 
ab  ipso  causantur),  procédé  de  transcendance  {et  quod 
haec  non  removentur  ab  eo  propter  ejus  dejectum,  sed 
quia  superexcedit),  avec  la  nécessité  de  les  réunir  dans  la 
méthode  propre  de  la  théodicée  —  ou  plutôt  pour  mettre 
sur  pied  cette  méthode,  essentiellement  analog-ique.  Non 
pas,  au  reste^,  que  la  théodicée  seule  en  soit  tributaire  : 
au  vrai,  c'est  toute  notre  connaissance  de  l'immatériel  en 
général  qui  en  relève.  Et  ce  fait  n'a  rien  que  de  très 
compréhensible,  si  l'on  se  reporte  à  la  vraie  notion  de 
notre  nature.  Substantiellement  composés  d'une  âme  et 
d'un    corps_,    esprits   informant   un    organisme,   nous   ne 


1.  S.  theol.,  I  p.,  q.  XII,  a.  12:  Naturalis  nostra  cognitio  a  sensu 
principium  surait.  Unde  tantum  se  nostra  naturalis  cognitio  extendere 
potest,  in  quantum  manuduci  potest  per  sensibilia.  Ex  sensibilibus  autem 
non  potest  usque  ad  hoc  intellectus  noster  pertingere,  quod  divinam 
essentiam  videat  :  quia  creaturae  sensibiles  sunt  effectus  Dei  virtutem 
causae  non  adaequantes.  Unde  ex  sensibilium  cognitione  non  potest  tota 
Dei  virtus  cognosci  et  per  consequens  nec  ejus  essentia  videri.  Sed  quia 
sunt  effectus  a  causa  dependentes,  ex  eis  in  hoc  perduci  possumus,  ut 
cognoscamus  de  Deo  an  est,  et  ut  cognoscamus  de  ipso  ea  quae  ei  necesse 
est  convenire  secundum  quod  est  prima  omnium  causa  excedens  sua 
creata.  Unde  cognoscimus  de  ipso  habitudinem  ejus  ad  creaturas,  quod 
scilicet  omnium  est  causa  ;  et  differentiam  creaturarum  ab  ipso,  quod  scilicet 
non  est  aliquid  eorum  quae  ab  ipso  causantur  ;  et  quod  haec  non  remo- 
ventur ab  eo  propter  ejus  defectum,  sed  quia  superexcedit  (1,  46). 


132  HKSLJMI-:    K'V    CONCLUSION 

(levons  pas  nous  étonner  (jue  les  sens,  qui  sont  direc- 
tement liés  à  l'org-anisme,  aient  une  aussi  jurande  part 
à  notre  intellection  des  choses  s|)iriluelles,  qui  est  en 
elle-même  affaire  d'esprit  :  cajuslibct  cognoscenlis  cor/niiio 
est  secundum  modum  suae  natiirae.  La  logique  du  système 
ne  s'est  pas  un  instant  démentie. 


DEUXIEME     PARTIE 


LE    REALISME    THOMISTE 

AU   POINT  DE  VUE   CRITIQUE 


CHAPITRE    VI 


LE    REALISME    THOMISTE    ET    LTDEALISME 

EN    GÉNÉRAL 


SOMMAIRE 

I.  Objet  de  ce  chapitre.  —  D'un  reproche  d'empirisme  adressé  souvent  à  la  doctrine 
thomiste.  —  II.  Réponse:  différence  radicale  entre  celle-ci  et  l'empirisme  — 
l'activité  de  l'esprit  et  le  véritable  rôle  des  images.  —  III.  Instance  :  la  pensée 
subordonnée  malgré  tout  aux  choses.  —  IV.  Réponse  :  sens  exact  de  cette 
subordination.  —  Entendement  fini  et  entendement  absolu.  —  Rapport  inverse 
des  choses  à  l'un  et  à  l'autre.  —  Primauté  définitive  de  la  pensée.  —  V.  Résumé 
et  conclusion  :  synthèse  de  l'idéalisme  et  du  réalisme  dans  une  conception  plus 
haute,  qui  retient  le  fond  de  vérité  de  l'un  et  de  l'autre. 


Si  le  réalisme  thomiste  est  par  un  côté  le  contre-pied  de 
l'idéalisme^  ce  n'est  pas  qu'il  n'ait  avec  lui^  à  ne  l'envisager 
du  moins  que  dans  son  principe  fondamental,  aucun 
point  de  contact.  On  a  souvent  remarqué  que^vues  de  haut 
et  par  leurs  g-rands  aspects^  bien  des  doctrines  se  rappro- 
chent, que  l'on  croyait  d'abord  opposées  de  toute  manière. 
Avant  d'aborder  la  comparaison  détaillée  de  la  théorie  de 
saint  Thomas  avec  celle  de  Kant,  nous  voudrions  étaljlir 
que  cette  loi  trouve  son  application  dans  le  rapport  de  la 
première  théorie  à  l'idéalisme  en  g-énéral.  Ce  sera  comme 


13()  ACCUSATION    Ij'KxMPIIUSMK 

un  coni[)I(3rncnt  do  noire  exposé  du  réalisme  llioiuisle  et 
comme  une  autre  transition  naturelles  au  parallèle  même 
(jue  nous  proposons  d'instituer  entre  ce  réalisme  et 
l'idéalisme  kantien. 

Opinion  à  première  vue  paradoxale^,  nous  n'en  dis- 
conviendrons pas.  Il  se  trouve  en  effet  que  nombre 
d'auteurs  férus  d'idéalisme  reprochent  précisément  à  la 
doctrine  thomiste  de  présenter  avec  le  sensualisme,  tout 
au  moins  avec  l'empirisme^  une  affinité  inquiétante  — 
quand  ils  ne  vont  pas  jusqu'à  la  taxer  ouvertement 
d'  c(  empirisme  tout  cru  ».  N'est-il  pas  dans  son  esprit  de 
faire  dépendre  la  connaissance  intellectuelle  des  choses 
extérieures  ?  N'est-ce  pas  ce  capat  mortuum  de  la  chose 
matérielle  qui,  à  l'entendre,  conditionnerait  en  nous  la 
pensée  rationnelle^  la  pensée  aux  ailes  d'or^  éprise  d'idéal 
et  d'infini,  la  libre  et  divine  pensée  ?  Combien  plus  satis- 
faisante à  cet  ég-ard  la  conception  d'un  esprit  lég-islateur 
des  choses  elles-mêmes^  leur  imposant,  sous  peine  de  ne 
plus  exister,  ses  propres  conditions,  et  de  qui,  en  ce  sens^ 
on  peut  redire  la  parole  célèbre  :  «  les  choses  sont  parce 
qu'il  les  voit  »  !  Combien  plus  noble  et  plus  digne  appa- 
raît-il alors  dans  sa  belle  indépendance  ! 


Il 


Prenons  garde  aux  enthousiasmes  irréfléchis  et  aux 
accusations  téméraires.  Empirisme,  c'est  bientôt  dit.  Ne 
se  ferait-on  pas  tout  d'abord  de  cette  doctrine  une  idée 
assez  inexacte  ?  L'empirisme  consiste  à  rendre  compte 
des  principes  de  la  pensée  par  une  totalisation,  ni  plus  ni 
moins,  des  données  sensibles,  opérée  passivement  et 
comme  mécaniquement,  avec  ou  sans  intervention,  d'ail- 
leurs^,  de  l'association  et  de  Thérédité.  Notons  cet  auto- 
matisme :  dans  l'empirisme  en  effet,  et  c'est  là  un  de  ses 
traits  différentiels,  rentendement  est  tout  passif,  semblable 


RÉPONSE  :     EMPIRISME    ET    THEORIE    THOMISTE  137 

à  un  appareil  enregistreur  sur  lequel,  à  force  de  petits 
coups  multipliés  et  additionnés^  se  dessinerait  peu  à  peu 
la  courbe  g-énérale  de  l'expérience,  sans  qu'il  prenne  de 
lui-même  aucune  part  proprement  dite  au  résultat,  sans 
qu^il  ait  autre  chose  à  faire,  pour  ainsi  dire^  que  de  se 
laisser  faire.  Ou  plutôt,  dans  l'empirisme  il  n'y  a  pas^  à 
proprement  parler,  d'entendement  ;  et  ce  mot^  comme  les 
mots  similaires  d'intelligence  ou  de  raison^  n'y  a  tout  juste 
que  la  valeur  d'une  étiquette  commode  pour  désigner  d'un 
seul  coup  les  transformations  les  plus  élevées  et  les  plus 
complexes  de  la  sensation.  On  voit  assez  par  tout  ce  qui 
précède  qu'il  en  va  tout  autrement  de  la  doctrine  thomiste. 
C'est  bien  d'activité  qu'il  s'agit  cette  fois,  d'activité  de 
l'esprit^,  se  faisant  ses  notions  à  lui  pa?^  une  opération 
propre,  qui  sans  doute  n'en  crée  pas  le  contenu  de  toutes 
pièces,  qui  sans  doute  en  emprunte  les  éléments  à  la  réalité 
empirique,  mais  qui  ne  les  reçoit  pas  pour  cela  de  celle-ci 
à  la  manière  d'impressions  qu'il  ne  faut  qu'être  à  même 
de  subir.  Et  c'est  même  là  tout  le  fond  de  l'entendement, 
qui  reste  ainsi  un  élément  essentiel  et  irréductible  de  notre 
constitution  mentale  ^ 

Au  fait,  de  quoi  dépend^  dans  la  théorie  de  saint  Thomas, 
l'universalité,  cette  caractéristique  essentielle  de  l'idée  ? 
Nous  avons  pu  nous  en  rendre  compte  antérieurement, 
l'universahté  de  l'idée  a  pour  condition  dans  cette  doctrine 
la  possibilité  d'envisager  à  part,  l'aptitude  à  considérer  en 
soi  la  nature  ou  essence  que  cette  idée  représente,  en 
dehors  des  particularités^  spécialement  des  déterminations 
temporelles  et  spatiales  qui  font  pour  nous  l'individu  et 
auxquelles  demeure   enchaînée  la   sensation  ^.   Il  ne  peut 


1.  Cf.  suprâ,  ch.  IV,  p.  111  sq. 

2.  Cf.  supra,  ch.  II,  p.  54  sq.  —  S.  theoL,  I  p.  q.  LXXXV,  a.  2  ad 
2  :  Intentio  universalitatis  accidit  naturae  secundura  quod  percipitur  ab 
intellectu  sine  individuaîibus  conditionibus  (I,  338);  —  ou,  comme  nous 
lisons  Quodlib.,  XI  q.  I,  a.  1  ad  2  :  Quia  abstrahit  (intelleclus)  ab  his 
quae  déterminant  locum  et  tempus  determinatum  (IX,  612). 


138  l'activiïk   de  j/esi'kit 

plus  être  question,  dans  une  telle  liypotlièse,  (J'une  f)ure 
et  simple  nccumulation  de  données  einpiri(|iies  s'intégrant 
d'elles-mêmes  par  le  jeu  d'un  mécanisme  mental  qui  pro- 
longe tout  uniment,  si  Ton  préfère,  qui  réfléchit  et  condense 
aussi  en  notre  conscience  le  mécanisme  extérieur  et  uni- 
versel, bien  mieux,  qui  n'est  même  pas  autre  chose  que  ce 
mécanisme  extérieur  et  universel  prenant  conscience  de 
lui-même  en  nous  ^  Mais  rintelligence  est  si  peu  les  sens 
que,  pour  qu'elle  puisse  s'exercer,  nous  devons  préci- 
sément nous  dégag-er  des  impressions  sensibles  et  les 
dominer,  qu'elle  est  ce  pouvoir  même  de  nous  en  affranchir  ! 
Ces  impressions  sensibles  résultant,  en  dernière  analyse, 
de  l'action  sur  nos  org-anes  d'un  objet  matériel,  c'est-à- 
dire  d'une  action  qui  se  déploie  comme  toute  action 
physique  dans  Tespace  et  dans  le  temps,  elles  sont  toujours 
rapportées  à  quelque  point  précis  de  l'une  et  de  l'autre,  et 
donc  affectées  d'un  caractère  de  singularité  irrémédiable. 
L'idée^  au  contraire,  échappe  à  ces  conditions  inférieures 
et  considère  les  choses  sub  specie  aeternitatis  ;  Tintelli- 
gence  ne  peut  donc  la  concevoir  qu'en  s'émancipant,  dans 
et  par  un  acte  propre^  de  ces  conditions  mêmes^  abstra- 
hendo  ab  hic  et  nunc  ^.  Entendons  bien^  «  un  acte  et  un 
acte  propre  »  :  supposez  un  entendement  inerte  ou,  pour 
parler  avec  plus  d'exactitude,  supposez  qu'il  n'y  ait  pas 
d'entendement  proprement  dit,  au  sens  de  principe 
orig"inal  d'action,  et  que  tout  se  réduise  à  la  mécanique 
des  images,  la  genèse  du  concept  rationnel  devient  du 
même  coup  une  indéchiffrable  énigme.  Tel  est,  avons-nous 
remarqué  plus  haut,  le  sens  profond  de  la  célèbre  théorie 
de  l'intellect  agent  et  l'idée  qu'il  en  faut  retenir  ^. 


1.  Cf.  Maudsley,  Physiologie  de  l'esprit,  p.  310:  «  L'uniformité  de  la 
nature  devient  consciente  d'elle-même  dans  l'esprit  de  l'homme.  » 

2.  Cf.  S.  IheoL,  I  p.,  q.  XVI,  a.  7  ad  2  (I,  76). 

3.  Cf.  supra,  ch.  IV,  p.  114.  —  Contra  Gent.,  II,  77:  Determinatas 
naturas  rerum  sensibilium  praesentant  nobis  phantasmata,  quae  tamen 
nondum  pervenerunt   ad  esse  intelligibile,   cum   sint  similitudines  rerum 


ET    LE    VÉRITABLE    ROLE    DES    IMAGES  139 

C'est  cet  acte  propre  de  la  pensée,  mettant  en  lumière 
dans  les  images  ou  dans  leurs  objets  les  éléments  essentiels 
et  formellement  intelligibles,  que  saint  Thomas  désigne 
d'habitude  par  la  formule  symbolique  d'  «  illumination 
des  images  )),  et  qu'il  rapporte  précisément  à  l'intellect 
actif  {intellectus  illuminât  phantasmata  ^j.  A  cause  de  quoi 
Tactiôn  décisive  revient,  non  pas  aux  images,  mais  à 
l'intellect  agent  lui-même,  et  sic  principalitas  actionis 
non  attribaitur  phantasmatibus,  sed  intellectui  agenti"^. 
Les  images  ne  jouent  pas  dans  l'espèce  le  rôle  de  cause 
principale,  mais  celui  de  cause  instrumentale  ^  ;  en 
termes  plus  modernes^  elles  sont  moins  causes  que 
conditions.  Elles  sont  à  l'intellect  ce  que  cette  force 
physique  qui  s'appelle   chafeur   est,  dans  le   phénomène 


sensibilium  etiam  secundum  conditiones  materiales  quae  sunt  proprietates 
individuales  et  sunt  etiam  in  organis  materialibus.  Non  igitur  sunt 
intelligibilia  actu  ;  et  tamen,  quia  in  hoc  homine  cujus  similitudinem 
repraesentant  phantasmata  est  accipere  naturam  universalem  denudatam 
ab  omnibus  conditionibus  individuahbus,  sunt  intelligibilia  in  potentia. 
Est  igitur  in  anima  virtus  activa  in  phantasmata,  faciens  ea  intelligibilia 
actu;  et  haec  potentia  animae  vocatur  intellectus  agens  (V,  132).  —  Cf. 
S.  theoL,  I  p.,  q.  LXXIX,  a.  3:  Oportet  ergo  ponere  virtutem  activam 
ex  parte  intellectus,  quae  faciat  intelligibilia  in  actu  per  abstractionem 
specierum  a  conditionibus  individuantibus.  Et  haec  est  nécessitas  ponendi 
intellectum  agentem  (I,  310).  —  De  Anim.,  a.  5  :  Est  in  anima  invenire 
quamdam  virtutem  activam  immaterialem,  quae  ipsa  phantasmata  a  mate- 
rialibus conditionibus  abstrahit  ;  et  hoc  pertinet  ad  intellectum  agentem 
(VIII,  479).  —  De  Spirit.  créât.,  a.  9.  :  Quia  universalia  non  subsistunt 
nisi  in  sensibilibus,  quae  non  sunt  intelligibilia  actu,  necesse  est  ponere 
aliquam  virtutem,  quae  faciat  intelligibilia  in  potentia  esse  intelligibilia 
actu,  abstrahendo  species  rerum  a  conditionibus  individuantibus;  et  haec 
virtus  vocatur  intellectus  agens  (VIII,  453). 

1.  S.  theol.^  I  p.,  q.  LXXIX,  a.  4:  Oportet  dicere  quod  in  ipsa  anima 
humana  sit  aliqua  virtus,  per  quam  possit  phantasmata  illustrare  (I,  311). 
—  Ibid.,  q.  LXXXV,  a.  1  ad  4;  Phantasmata  illustrantur  ab  intellectu 
agente,  h.  e.  ab  eis  per  virtutem  intellectus  agentis  species  intelligibiles 
abstrahuntur. . . .  inquantum  per  virtutem  intellectus  agentis  accipere 
possumus  in  nostra  consideratione  naturas  specierum  sine  individualibus 
conditionibus  (I,  337). 

2.  Contra  Gent.,  II,  77  (V,  132). 

3.  De  Verit.,  q.  X,  a.  6  ad  7  :  In  receptione  qua  intellectus  possibilis 
species  rerum  accipit  a  phantasmatibus,  se  habent  phantasmata  ut  agens 
instrumentale  et  secundarium  (IX,  164) 


140  AUTONOMIE  uÉelli:  di']  i.'i,nti:ijj(;kn(;e 

(Je  la  niilrilion^  à  une  forc(3  supérieure,  Ja  l'orce  vilale_, 
qui  la  plie  à  son  service  et  la  l'ait  concourir  à  ses  ûmiK 
Tout  leur  office  est  de  mettre  pour  ainsi  dire  l'in- 
tellect en  rapport  avec  ses  premiers  objets  ^,  et  c'est  à  lui 
de  se  former  lui-même  ses  idées,  en  dégageant  d'abord  et 
s'exprimant  ensuite  à  lui-même  les  conditions  nécessaires 
et  universelles  de  ces  objets  :  car  celles-ci,  n'y  étant 
intelligibles  qu^en  puissance,  ne  peuvent  être  actualisées 
que  par  son  intervention  même  ^.  C'est  donc  bien  lui  qui 
est  ici^  en  dernière  analyse,  cause  principale  ou  cause 
proprement  dite  '^.  Voilà  comment  on  peut  dire  que,  tout 
en  recevant  sa  science  des  choses^,  il  en  est  cependant 
l'auteur  ^.  Voilà  comment  on  peut  dire  aussi  qu'il  repré- 
sente un  principe  autonome  et  indépendant  ^.  Voilà 
comment  on  peut  dire  enfin  et  surtout  que  cette  doctrine 


1.  Quodlib.,  VIII,  a.  3:  Quoddam  agens  est  quod  non  sufficit  de  se 
ad  inducendum  formam  suam  in  patiens,  nisi  superveniat  aliud  agens  ; 
sicut  calor  ignis  non  sufficit  ad  complendum  actionem  nutritionis  nisi 
per  virtutem  animae  nutritivae  (IX,  573). 

2.  Contra  Gent.,  II,  73  :  Ad  nihil  autem  sensus  et  phantasia  sunt 
necessaria  ad  intelligendura.  nisi  ut  ab  eis  accipiantur  species  intelligibiles 
(V,  125).  —  In  11  Sent.,  dist.  XX,  q.  2,  a.  2  ad  2  :  Objectum  inteliectus 
quasi  materialiter  adrainistratur  vel  offertur  a  virtute  imaginativa  (VI,  566). 

3.  Quodtih.,  VIII,  a.  3  :  Ad  hoc  autem  non  ex  seipsis  sufflciunt  phan- 
tasmata,  quod  moveant  intellectum  possibilem,  cum  sint  in  potentia 
intelligibilia,  inteliectus  autem  non  raoveatur  nisi  ab  intelligibilibus  in 
actu.  Unde  oportet  quod  superveniat  actio  inteliectus  agentis,  cujus  illus- 
tratione  fiant  intelligibilia  in  actu,  sicut  illustratione  lucis  corporalis  fiunt 
colores  visibiles  actu  (IX,  573-4). 

4.  Ibid.  :  Et  sic  patet  quod  inteliectus  agens  est  principale  agens,  qui 
agit  rerum  similitudines  in  intellectu  possibili  ;  phantasmata  autem,  quae  a 
rébus  exterioribus  accipiuntur,  sunt  quasi  agentia  instrumentalia  (IX,  574). 

5.  De  Verit.,  q.  X,  a.  6  :  Verum  est  quod  scientiam  a  sensibilibus  mens 
nostra  accipit,  nihilominus  ipsa  anima  in  se  similitudines  rerum  format, 
inquantum  per  lumen  inteliectus  agentis  efficiuntur  formae  a  sensibilibus 
abstractae  intelligibiles  actu,  ut  in  intellectu  possibili  recipi  possint 
(IX,  164). 

6.  S.  theol.,  I  p.,  q.  LXXV,  a.  2  et  q.  LXXIX,  a.  3  :  Virtutem  activam 
irnmaterialem  ex  parte  inteliectus,  quae  habet  operationem  propriam  per 
se,  cui  non  communicat  corpus  (I,  283  et  310). 


INSTANCE  :    LA    PENSEE    SUBORDONNEE   AUX    CHOSES         141 

serait  déjà,  de  ce  seul  chef  et  tout  compte  fait,  plus  voisine 
de  l'idéalisme  que  de  l'empirisme. 


III 


Il  est  vrai  que,  par  un  autre  côté,  la  difficulté  semble 
rester  tout  entière.  L'entendement  peut  bien  être  doué 
d'une  activité  propre  et  irréductible,  supérieure  aux  sens^ 
dont  elle  se  sert  seulement  pour  découvrir  les  éléments 
constitutifs  des  choses  :  toujours  est-il  que  cette  activité 
n'est  pas  à  la  lettre  .lég-islatrice  des  choses  mêmes^  mais 
qu'elle  se  borne  à  extraire  de  celles-ci  leur  contenu 
rationnel.  Elle  leur  est  donc  asservie^  c'est  elle  qui,  malgré 
tout,  dépend  des  choses^  et  non  les  choses  d'elle.  Les 
choses  viennent  d'abord,  au  premier  plan,  et  l'intellig-ence 
ensuite^  à  l'arrière-plan.  On  a  beau  faire  :  entre  ce  réalisme 
impénitent  et  l'idéalisme  l'abîme  demeure  infranchissable. 

Ce  n'est  pas  tout,  et  il  est  même  permis  de  se  demander 
comment  l'intelligence  peut  bien  venir  de  la  sorte.  Si 
c'est  la  chose  qui  prime,  Tintelligence  n'est-elle  pas 
condamnée  à  ne  plus  pouvoir  logiquement  apparaître  ? 
((  Il  n'y  a  que  deux  points  de  départ  possibles  en  philo- 
sophie, observe  Fichte  dans  un  texte  fameux^  ou  l'intelli- 
gence en  soi  ou  la  chose  en  soi...  Or  le  système  qui  part  de 
la  chose  en  soi  est  incapable  d'expliquer  l'intellig'ence... 
L'intelligence  en  effet  a  pour  caractéristique  essentielle 
d'être  pour  elle-même.  Or  une  chose  ne  peut  pas  être  pour 
elle-même^  il  faut  toujours  supposer  une  intelligence  pour 
qui  elle  est.  Vous  n'obtiendrez  donc  jamais  l'intelligence, 
si  vous  ne  le  supposez  pas  comme  un  Premier  (ein  Erstes)^ 
comme  un  Absolu  {ein  Absoluté)  ^  ». 


1.  Sàmmtliche  Werke,  t.  I,  p.  437. 


142     iUilPONSE  :    KNTKNDEMKNT   MM    KT  ENTENDEMENT  AHSOLU 


IV 

C'est  surtout  ici  (ju'on  doit  éviter  toute  précipitation. 
Sans  doute,  à  prendre  la  théorie  thomiste  par  un  certain 
biais,  il  paraît  bien  que  ce  soient  les  choses  qui  condi- 
tionnent rinlelligence,  laquelle  dès  lors  leur  est  en  ce  sens 
subordonnée.  Saint  Thonias  ne  laisse-t-il  pas  échapper 
cette  grave  parole  :  res  mensurant  intellectum ,  les  choses 
mesurent  l'intelligence  ?  ^  —  Ou  encore  r  «  C'est  la  réalité 
extramentale  qui  produit  sa  propre  représentation  dans 
notre  intelligence  ^5  et  il  est  dans  la  nature  de  celle-ci  de  se 
conformer  à  elle  ^.  »  —  «  La  science  est  comme  l'em- 
preinte que  font  sur  nous  les  choses  à  la  manière  d'un 
sceau  ^.  »  On  pourrait  multiplier  les  citations  de  ce  g-enre. 

Mais  il  ne  faut  que  restituer  les  textes  intégraux  d'où 
ces  formules  sont  extraites  pour  se  rassurer  sur  leurs 
conséquences.  A  dire  vrai,  c'est  notre  entendement  humain, 
créé  et  fini,  que  vise  en  pareil  cas  l'auteur  du  De  Veritate. 
Et  que  notre  entendement  humain  soit  mesuré  par  les 
choses,  cela  n'empêche  pas  celles-ci  d'être  mesurées  à  leur 
tour  par  l'entendement  absolu  et  divin^  archétype  uni- 
versel, principe  de  toute  intelligibilité  et  de  tout  être  ^. 
Et  c'est  précisément  parce  que  les  choses  sont  ainsi 
mesurées   par   l'entendement    absolu,    parce   qu'elles    se 


1.  De   Verit.,  q.  I,  a.  2:  Quia  intellectus,  ajoute  le  saint  docteur,  accipit 
•a  rébus  et  est  quodammodo  motus  ab  ipsis  (IX,  8).  —  Cf.  Ibid.,  q.  II, 

a.    5,   ad  6  :    Relatio  quae    importatur  nomine  scientiae  désignât   depen- 
dentiam  scientiae  nostrae  a  scibili  (IX,  36). 

2.  Ibid.,  a.  8:  Res  existens  extra  animam...  nata  est  facere  de  se  veram 
apprehensionem  in  intellectu  humano  (IX,  18). 

3.  Ibid.^  a.  9:  In  intellectus  natura  est  ut  rébus  conformetur  (IX,  19). 

4.  De  Verit.,  q.  II,  a.  1  ad  6  :  Scientia  in  nobis  est  sigillatio  rerum  in 
animabus  nostris  (IX,  24). 

5.  Ibid.,  q.  I,  a.  2:  Res  naturales,  ex  quibus  intellectus  noster  scien- 
tiam  accipit,  mensurant  intellectum  noslrum,  sed  sunt  mensuratae  ab 
intellectu  divino,  in  que  sunt  omnia  creata  sicut  artiflciata  in  intellectu 
artificis  (IX,  8). 


RAPPORT  INVERSE   DES  CHOSES   A  l'uN   ET  A  l'aUTRE        143 

règ-lent^  comme  nous  dirions  aujourd'hui,  sur  Tenten- 
dement  absolu,  qu'en  se  rég-lant  sur  elles  noire  enten- 
dement fini  se  règle  aussi  sur  l'entendement  absolu  et 
participe  à  la  vérité  absolue  ^  —  De  même,  quand  on 
parle  de  réalité  extramentale  produisant  les  idées  dans 
l'intellig^ence^  c'est  notre  intellig-ence  humaine  qu'on  veut 
dire  ;  et,  si  celle-ci  reçoit  la  vérité  {veram  apprehensionem) 
de  celle-là,  la  raison  en  est  que  celle-là  de  son  côté  est 
constituée  sur  le  modèle  d'un  exemplaire  divin,  de  qui  elle 
tient  sa  vérité  même  ^.  De  même  enfin^,  notre  science 
humaine  peut  bien  être  comme  une  empreinte  des  choses 
sur  nos  âmes  :  n'oublions  pas  qu'en  revanche  les  formes 
ou  essences  sur  lesquelles  elle  porte  sont  à  l'inverse  comme 
une  empreinte  de  la  science  divine  sur  les  choses  ^^ 
«  comme  la  marque  de  l'ouvrier  empreinte  sur  son 
ouvrag-e  ^  » . 

Nous  avons  donc,  en  dernière  analyse^,  trois  termes  qui 
s'enveloppent  l'un  l'autre  :  entendement  absolu,  choses  ou 
objets  naturels,  entendement  fini.  Mais,  qu'on  le  remarque 
bien,  les  choses  ne  jouent  guère  ici  qu'un  rôle  d^intermé- 
diaire,  entre  l'entendement  absolu  au  point  de  départ  et 
l'entendement  fini  au  point  d'arrivée  ^.  C'est  l'entendement 


1.  De  Verit.,  I,  a.  4  ad  5  :  A  veritate  intellectus  divini  exemplariter 
procedit  in  intellectum  nostrum  veritas  primorum  principiorum,  secundum 
quam  de  omnibus  judicamus  (IX,  11).  —  S.  theol.,  I  p.,  q.  XVI,  a.  1  : 
Res  naturales  dicuntur  esse  verae  secundum  quod  assequuntur  similitu- 
dinem  specierum  quae  sunt  in  mente  divina;  dicitur  enim  verus  lapis, 
qui  assequitur  propriam  lapidis  naturam  secundum  praeconceptionem 
intellectus  divini  (I,  73). 

2.  De  Verit.,  q.  I,  a.  8:  Res  autem  existens  extra  animam  per  formam 
suam  imitatur  artem  divini  intellectus  (IX,  18). 

3.  Ibid,,  q.  II,  a.  1  ad  6  (Cf.  texte  cité  supra,  p.  142,  note  4):  ...  Ita  e 
converso  formae  non  sunt  nisi  quaedam  sigillatio  scientiae  divinae  in  rébus 
(IX,  24).  —  Ibid.,  a.  5  ad  16  :  Relatio  enim  quae  importatur  in  divina 
cognitione  non  importât  dependentiam  ipsius  cognitionis  ad  cognitum, 
sed  raagis  e  converso  ipsius  cogniti  ad  cognitionem  (IX,  36). 

4.  Descartes,  Méditation  3'  (édition  Garnier,  1,132). 

5.  S.  theol.,  I  p.,  q.  XIV,  a.  8  ad  3  :  Res  naturales  sunt  mediae  inter 
scientiam   Dei   et  scientiam  nostram.    Nos    enim   scientiam  accipimus  a 


141  PIUMAUTI-:    DKI'INITIVK    DK    LA     l'K.NSi:!-: 

absolu  (jiii  s'exprime  par  elles  et,  pour  ainsi  [)arler^ 
s'()])jcclive  en  elles^  comme  elles  se  redoublent  à  l(Mjr  lour 
el^  pour  ainsi  [)arler  enconî,  se  subjeclivenl,  dans  l'cinlen- 
dcment  fini.  L'entendement  absolu  im()Ose  ses  lois  aux 
choses^  et  celles-ci  les  imposent  à  l'entendement  fini, 
lequel,  ressemblance  participée  lui-même  de  l'enten- 
dement absolu  ^,  se  retrouve,  pour  ainsi  parler  toujours,  en 
elles,  reconnaît  son  homogénéité  avec  elles_,  se  continue 
à  elles,  qui  ne  sont  d'une  certaine  manière  que  lui-même 
extériorisé  et  re-'alisé  {res  factus)  ^.  L'intelligence  reprend 
donc  en  dernière  analyse  ou  plutôt  conserve  sa  primauté  ; 
elle  est  bien,  dans  son  inaliénable  indépendance,  la  mesure 
universelle,  échappant  elle-même  à  toute  mesure  '^^  la 
raison  définitive  et  totale,  à  laquelle  il  n'y  a  plus  à 
chercher  de  raison.  Elle  est  vraiment  posée  dans  le  système 
et  ainsi  que  le  veut  Fichte,  comme  un  Premier,  comme  un 


rébus  naturalibus,  quarum  Deus  per  suam  scientiam  causa  est.  Unde 
sicut  scibilia  naluralia  sunt  priera  quam  scientia  nostra  et  ménsura  ejus, 
ita  scientia  Dei  est  prior  quam  res  naturales  et  mensura  ipsarum.  Sicut 
etiam  aliqua  domus  est  média  inter  scientiam  artiâcis  qui  eam  fecit  et 
scientiam  illius  qui  ejus  cognitionem  ex  ipsa  jam  facta  capit  (I,  64).  — 
De  Verit.,  q.  I,  a.  2  :  Res  naturales,  ex  quibus  intellectus  noster  scien- 
tiam accipit,  mensurant  intellectum  nostrum,  sed  sunt  mensuratae  ab 
intellectu  divino...  Res  ergo  naturalis  inter  duos  intellectus  constituta 
secundum  adaequationem  ad  utrumque  vera  dicitur  ;  secundum  enim 
adaequationem  ad  intellectum  divinum  dicitur  vera,  inquantum  implet 
hoc  ad  quod  est  ordinata  per  intellectum  divinum  ;  secundum  autem 
adaequationem  ad  intellectum  humanum  dicitur  res  vera,  inquantum  nata 
est  de  se  formare  veram  aestimationem  (IX,  8). 

1.  &'.  theoL,  l  p.,  q.  LXXXIV,  a.  5  :  Ipsum  enim  lumen  intellectuale, 
quod  est  in  nobis,  nihil  est  aliud  quam  quaedam  participata  similitude 
luminis  increati,  in  quo  continentur  rationes  aeternae  (I,  333).  —  75id., 
q.  LXXIX,  a.  4  ad  5  :  Virtus,  quae  a  supremo  intellectu  participatur 
(I,  311).  —  Ibid.,  q.  XII,  a.  2  :  Ipsa  intellectiva  virtus  creaturae  est 
aliqua  participativa  similitude  ipsius  Dei,  qui  est  primus  intellectus. 
Unde  et  virtus  intellectualis  creaturae  lumen  queddam  intelligibile  dicitur, 
quasi  a  prima  luce  derivatum,  etc.  (I,  39). 

2.  De  Verit.,  q.  X,  a.  2  :  C'est  en  ce  sens  que  saint  Thomas  dit  que 
«  mens  nostra  accipit  cognitionem  a  rébus,  mensurando  eas  quasi  ad 
sua  principia  »  (IX,  155). 

3.  De  Verit.,  q.  I,  a.  2:  Sic  ergo  intellectus  divinus  est  mensurans 
non  mensuratus  (IX,  8). 


RESUME    ET    CONCLUSION  145 

Absolu^  statar  in  intellect  a  sicut  in  primo  ^  Et  l'on  ne 
voit  plus  trop  en  quoi  peut  bien  s'y  trouver  compromise 
la  suprême  dig-nité  de  la  Pensée. 


En  résumé,  si  l'on  appelle  idéalisme  toute  doctrine  dans 
laquelle  les  choses  sont  subordonnées  à  la  pensée^  le 
réalisme  thomiste  ne  laisse  pas  d'être  un  idéalisme  à  sa 
manière.  Parlons  plus  exactement  :  si  ce  qui  fait  la  valeur 
indestructible  de  la  conception  idéaliste,  c'est  de  subor- 
donner les  choses  à  la  pensée,  le  réalisme  thomiste  n'est 
pas  exclu  de  cet  avantage.  Assurément,  ce  n'est  pas  notre 
pensée  relative  et  finie,  à  laquelle  il  attribue  ainsi  la 
priorité^  mais  la  pensée  infinie  et  transcendante,  principe 
dernier  et  absolu  de  toute  intellection  dans  les  esprits, 
créés  à  son  image  et  ressemblance,  et  de  tout  être  dans  les 
choses^  conformées  à  ses  idées  éternelles  :  peu  importe 
pourtant,  dès  là  que  c'est  pensée  et  que  de  cette  pensée 
tout  procède.  Pour  remonter  dans  l'absolu  et  l'infini^  elle 
ne  perd  rien  de  son  excellence,  qui  devient  au  contraire 
infinie  et  absolue  elle-même;  loin  que  ses  droits  soient 
mis  en  péril,  ils  n'en  sont  à  l'inverse  que  mieux  assurés. 

Quant  à  notre  intelligence  finie^,  si  elle  reçoit  ses 
concepts  des  choses,,  encore  faut-il  i""  qu'elle  les  en  extraie 
et,  en  ce  sens,  les  fasse  elle-même,  par  une  activité 
originale  qui  Ja  constitue  essentiellement  et  qui  utilise 
simplement  les  images  à  cette  fin  ;  2°  cette  activité  a  préci- 
sément pour  cause  efficiente  et  exemplaire  l'entendement 
absolu,  ce  qui  explique  métaphysiquement  l'accord  ou 
l'homogénéité  de  ses  lois  propres  avec  celles  des  choses, 
qui  dérivent  de  la  même  source  transcendante.  En  un  mot^ 


1.  s.   theoL,  I  p.,  q.  LXXXII,  a.  4  ad  3  (I,  324).  —  Cf.  Ibid.,  q.  XVI, 
a.  1  :  Sic  ergo  veritas  principaliter  est  in  intellectu  (I,  73). 

10 


14()  RMSiJMK   i:t  (:0N(JLUSI0N 

c'est  moins  de  noire  [)ensée  aux  choses  suljordi nation 
(|ue  coordination.  A  (jnoi  notre  pensée  est  réellement 
subordonnée  en  ce  s(;ns^  conjointement  avec  les  choses 
mémes^  c'est  à  l'Intelh^ence  suprême,  à  savoir  la  l^ensée 
encore_,  la  Pensée  toujours,  qui_,  phis  que  jamais,  nous 
apparaît  comme  le  vrai  point  de  départ.  A  cette  hauteur, 
le  réalisme  se  résout  donc  bien  en  idéalisme;  ou  plutôt 
idéalisme  et  réalisme  viennent  s'absorber  ég^alement  et  se 
fondre  l'un  avec  l'autre  dans  cette  conception  compré- 
hensive  d'un  principe  unique  et  universel,  acte  de  tous 
les  intelligibles,  concevant  éternellement  toute  vérité  et 
possédant  éminemment  toute  perfection,  à  la  fois  Réalité 
absolue  et  Idéal  absolu. 


CHAPITRE    VII 


LE  REALISME  THOMISTE  ET  LTDEALISME  KANTIEN. 
—   1.   LE   PROBLÈME   DE   LA   SCIENCE. 


SOMMAIRE 

Comment  reparaît  Topposition  entre  le  réalisme  thomiste  et  Tidéalisme.  — L'idéa- 
lisme kantien.  —  Division  du  chapitre. 

A,  Le  réalisme  thomiste  et  l'idéalisme  kantien  comme  explications  de  la  nécessité 
et  de  l'universalité  des  connaissances  rationnelles.  —  I.  Equivalence  tout 
d'abord  des  deux  hypothèses  à  ce  point  de  vue.  —  [I.  Difficulté  inhérente  au 
réalisme  :  comment  dcgag'er  l'universel  et  le  nécessaire  de  la  réalité  limitée  et 
contingente  '?  —  De  quelle  manière  le  réalisme  thomiste  résout  cette  difficulté. 
—  Retour  sur  la  distinction  entre  l'universel  direct  et  l'universel  réflexe  ou 
entre  rabslraclion  (intuitive)  et  l'universalisation  (discursive)  :  dans  le  premier 
cas  la  pensée  coïncide  avec  les  Cléments  essentiels  de  la  réalité,  considérés  en  eux- 
mêmes  et  à  part,  qui  forment  la  matière  des  concepts  universels.  —  III.  Rapport 
au  problème  des  jugements  synthétiques  a  priori.  —  Nécessité  de  pousser  plus 
avant  la  discussion,  en  établissant  non  plus  seulement  l'équivalence  des  deux 
hypothèses,  mais  la  supériorité  de  l'une  sur  l'autre.  —  IV.  Exposé  du  forma- 
lisme kantien.  —  L'aperception  pure  et  la  déduction  transcendantale.  — 
V.  Critique  :  que  l'on  y  postule  une  harmonie  préétablie  entre  l'entendement  et 
la  sensibilité  sans  rien  qui,  la  garantisse,  si  bien  qu'en  dernière  analyse  l'accord 
des  deux  fonctions  et,  partant,  l'universalité  (ou  resp.  la  nécessité)  des  lois 
rationnelles  demeurent  problématiques.  —  YI.  Critique  du  réalisme  thomiste  au 
même  point  de  vue  :  dans  celui-ci,  ce  sont  les  conditions  universelles  et  néces- 
saires des  choses  elles-mêmes  que  la  pensée  atteint  dans  les  choses  elles-mêmes, 
en  sorte  que  l'objectivité  de  notre  savoir  y  est  aussi  solidement  fondée  que 
possible. 

B.  Le  réalisme  thomiste  et  V idéalisme  kantien  dans  leur  rapport  direct  à  V expé- 
rience. —  I.  La  doctrine  de  l'aperception  pure  et  la  nécessité  de  recourir  à 
l'expérience  pour  la  détermination  des  lois  naturelles.  —  Impossibilité  de  concilier 
l'une  avec  l'autre.  —  II.  Comment  le  réalismç  thomiste  fournit  l'interprétation 
toute  simple  de  ce  fait,  —  III.  Autre   forme   de  la  même  argumentation.  — 


148  RÉALISME    TIIOMISTK    IVV    IDÉALISME    KANTIEN 

IV.    Diflcrencc    entre   celle-ci    et   l'arpiimcntation  précédente.    —   Passade   an 
paragraphe  suivant, 

C.  Le  réalisme  thomiste  et  l' idéalisme  kantien  au  point  de  vue  de  la  cohérence 
interne.  —  I.  DifTiculté  que  soulève  Tidéalismc  kantien  :  les  catégories  appli- 
quées malgré  tout  à  l'ordre  des  nournèncs.  —  TI.  Instance  :  la  distinction  du 
phénomène  et  du  nouinène  est  présupposée  par  le  système  lui-même. —  Réponse: 
cela  n'empêche  pas  que  le  système  aboutisse  finalement  à  soustraire  le  noumène 
aux  catégories.  —  III.  Nouvelle  instance:  distinction  entre  connaissance  et 
pensée  ;  légitimité  de  l'application  des  catégories  aux  noumènes  dans  le  second 
cas,  c'est-à  dire  comme  limite  idéale  des  phénomènes,  —  Réponse  :  on 
n'écha[)perait  à  une  contradiction  que  pour  retomber  dans  une  autre,  —  Au 
surplus,  la  valeur  purement  immanente  des  catégories  n'est  jamais  mieux  établie 
que  par  là.  —  IV.  Cohérence  rigoureuse  du  réalisme  thomiste  à  cet  égard. 

Résumé  et  conclusion,  —  Triple  supériorité  du  réalisme  thomiste. 


C'est  donc  seulement  dans  l'absolu  que  la  théorie  de 
saint  Thomas  place  l'identité  de  la  pensée  et  de  la  réalité  : 
dans  le  monde  du  fini  et  du  créé^  elle  les  sépare^  ou  plutôt 
elle  n'admet  que  leur  accord  ou  harmonie,  et  elle  l'explique 
précisément  par  leur  identité  dans  l'Absolu.  Idéalisme, 
pourrait-on  dire^  s'il  s'ag-it  du  transcendant,  réalisme  s'il 
s'ag-it  de  l'immanent,  et  l'un  fondant  l'autre.  Ainsi  la 
doctrine  thomiste  réconcilie-t-elle  les  deux  grandes 
conceptions  qui  départagent  en  somme  tous  les  systèmes  ; 
plus  exactement,  ainsi  réunit-elle  ce  qui  fait  le  fond  solide 
de  l'une  et  de  l'autre.  Mais  si  on  le  prend  à  la  façon  de  Kant, 
si  c'est  notre  pensée  finie  elle-même  dont  on  fait  dépendre 
les  choses,  tout  au  moins  quant  à  leur  élément  de  nécessité 
et  d'universalité  ou  quant  à  \e\xv  forme,  il  est  trop  clair 
que  l'opposition  reparaît  dans  toute  sa  rigueur  :  entendu 
de  cette  sorte,  l'idéalisme  n'a  plus  rien  de  commun  avec  le 
réalisme  thomiste,  aux  yeux  duquel  cette  forme  est 
dégagée  des  choses  mêmes  par  l'activité  propre  de  la 
pensée.  C'est  tout  le  problème  de  la  raison  théorique  ou 
spéculative  et_,  en  ce  sens  même^  de  la  science  ^,  qui  reçoit 


1,  Par  opposition   à  croyance,  bien    entendu,    et  non  pas  à  métaphy- 
sique —  Wii^sen,  et  non  pas  Wissem^choft. 


TROIS    CHEFS    DE    COMPARAISON  149 

ainsi  deux  solutions  nettement  diverg-enles.  Et  c'est  aussi^ 
entre  ces  deux  solutions,  une  alternative  rigoureuse,  que 
leur  examen  comparé  pourra  seul  trancher  au  profit  de 
l'une  ou  de  l'autre. 

Gel  examen  peut  se  poursuivre  à  trois  points  de  vue 
différents,  soit  que  l'on  considère  directement  dans  les 
deux  théories  en  présence  l'explication  qu'elles  fournissent 
de  l'universalité  et  de  la  nécessité  propres  à  la  connais- 
sance rationnelle  ou  scientifique^  soit  que  l'on  se  préoc- 
cupe de  leur  rapport  à  Texpérience,  soit  que  Ton  en 
mesure  enfin  le  degré  de  cohérence  interne. 


A.  —  Le  réalisme  thomiste  et  r idéalisme  kantien  comme 
explications  de  V universalité  et  de  la  nécessité  des 
connaissances  rationnelles. 


I 


Que  rhypothèse  réaliste  de  saint  Thomas  soit  tout  aussi 
plausible  à  ce  premier  point  de  vue  que  Thypothèse 
aprioriste  pure  de  Kant,  c'est  ce  qu'il  ne  serait  pas  trop 
malaisé  d'établir.  Sans  doute,  à  considérer  les  principes 
de  la  raison  comme  des  lois  foncûonnelles  de  la  pensée 
dont  ils  règ-ient  du  dedans  l'exercice,  on  ne  saurait 
s^étonner,  au  moins  de  prime  abord  \  qu'aucune  excep- 
tion n'y  soit  jamais  constatée  ou,  ce  qui  revient  au  même, 
que  ces  principes  nous  apparaissent  avec  un  caractère  de 
rigueur  absolue.  Mais  si,  dans  les  concrets  singuliers  que 
lui  fournit  la  sensation^  l'intelligence  pénètre  par  sa  vertu 
propre  jusqu'à  l'essence  universelle  qu'ils  réalisent  unifor- 
mément ;  si  elle  en  découvre  par  là  même  les  conditions 
nécessaires  et  universelles  ;  si^  par  exemple^,  des  causes  et 

1.  Cf.  infra,  v,  p.  166  sq. 


150  KOIJIVALKNCK     DES    IJICIJX     JI  YI'OTIIKSKS 

des  efTels  empirifjMCS,  elle  extrait  la  notion  rationnelle  de 
la  cause  et  de  l'elTet  en  soi^,  ainsi  que  le  rapport  d'absolue 
dépendance  qui  rattache  objectivement  l'un  à  l'autre;  s'il 
en  est  ainsi_,  la  nécessité  et  l'universalilé  des  principes 
supérieurs  de  la  connaissance  ne  se  conçoivent-elles  pas 
ég'alernent  bien  ?  Synthèse  primitive  ou  analyse  primitive, 
forme  de  l'esprit  imposée  à  l'objet  ou  forme  de  l'objet 
reçue  et  comme  redoublée  idéalement  dans  l'esprit,  en  ce 
sens  c'est  tout  un  :  d^une  manière  comme  de  l'autre, 
l'esprit  la  retrouvera  invariablement  dans  l'objet. 

Et  c'est,  dans  le  fond,  ce  que  disait  récemment  l'un  des 
philosophes  qui  font  le  plus  d'honneur  aujourd'hui  à  la 
pensée  française.  Non  pas  qu'il  ne  reste  entre  sa  position 
et  la  nôtre  de  notables  différences  ;  en  particulier^  et  si 
nous  osons  en  exprimer  notre  avis,  cet  auteur  n'insiste 
pas  assez  sur  le  rôle  de  l'activité  abstraclrice  de  l'esprit^ 
si  tant  est  même  qu'il  y  insiste  en  quelque  façon  ;  son 
procédé  est  beaucoup  plus  nég-atif  que  positif^  il  montre 
bien  que  la  nécessité  et  l'universalité  ne  requièrent  pas 
Va  priori  (au  sens  kantien)^  il  ne  montre  pas  aussi  bien 
comment  elles  peuvent,  sans  préjudice  des  droits  inalié- 
nables de  la  pensée  rationnelle,  se  tirer  malgré  tout  de 
l'expérience  ;  et  peut-être  revient-il  par  là  trop  en  arrière 
du  côté  de  l'empirisme.  Mais  le  rapprochement  n'en  est 
pas    moins   fondé,   et   nous   avons  tenu  à    le    signaler  : 


1,  Il  ne  faudrait  pas  se  faire  un  épouvantail  de  ces  formules.  On  est 
parfois  tenté  de  croire  qu'elles  désignent  je  ne  sais  quelle  opération 
mystérieuse  et  presque  mystique  même,  tout  à  fait  contraire  aux  tendances 
positives  de  notre  psychologie  moderne.  C'est  prendre  peur  un  peu  vite. 
J'expérimente,  par  exemple,  ma  causalité  personnelle,  j'ai  conscience  de 
faire  apparaître  telle  réalité  déterminée,  soit  cette  modification  qui 
s'appelle  mon  effort  volontaire  —  jusque  là  je  n'ai  affaire  qu'à  une  cause 
concrète.  Mais  vient  un  moment  où  mon  intelligence  comprend  ce  que 
c'est  que  d'être  une  cause,  à  savoir  de  contribuer  à  faire  apparaître  de 
la  sorte  quelque  réalité,  ce  qu'il  faut,  si  l'on  aime  mieux,  pour  qu'il  y 
ait  une  cause,  à  savoir  contribuer  de  la  sorte  à  faire  apparaître  quelque 
réalité.  On  ne  voit  pas  qu'il  y  ait  là  la  moindre  trace  de  mysticité  ou 
d'illurainisme. 


EU    ÉGARD    A    L^UNIVERSALITE    ET    A    LA    NECESSITE  151 

n'est-ce  pas  une  preuve  de  plus  qu'il  valait  la  peine,  même 
aujourd'hui,  de  rappeler  l'attention  sur  la  vieille  doctrine 
dont  s'inspire  le  présent  travail  ? 

«  La  nécessité,  lisons-nous  dans  Le  mouvement  idéaliste 
et  la  réaction  contre  la  science  positive,  n'a  pas  sa  seule 
explication  dans  quelque  chose  de  supérieur  à  l'expérience 
et  à  la  totalité  du  contenu  de  l'expérience  (par  où  l'on 
entend  ici  y  par  où  du  moins  Von  ne  peut  entendre  que  des 
connaissances  proprement    dites  ou    des  .  éléments   de  la 
connaissance  y  et  non  pas  le  simple  pouvoir  d'abstraire  de 
ï expérience   les  données  quelle  implique^  mais   qui  lui 
échappent  en  tant  que  telle).  Ce  contenu,  en  efîet,  tel  qu'il 
est  donné  à  l'individu  et  à  l'espèce^  renferme  des  éléments 
que  l'analyse  peut  découvrir  et  subordonner  l'un  à  l'autre 
(l'analyse,  etc.,  voilà  sur  quoi  il  eût  fallu  insister,  préciser 
et  expliquer  dans  le  sens  qui  vient  d'être  indiqué).  Or,  s'il 
existe  dans  la  réalité  et,  du  même  coup  dans  l'expérience 
des  éléments  inséparables  l'un  de  l'autre,  ils  s^imposeront 
partout  et  toujours  :  ils  se  retrouveront  au  fond  de  toute 
expérience  (ott/,  mais  encore  faudra-t-il  que  F  esprit  ait  le 
pouvoir  de  les  y  retrouver  par  une  vue  plus  aiguë  et  plus 
intense  qui  pénètre  jusqu'à  ce  qui.,  dans  le  contenu  de 
V expérience  ,     échappe    à    V expérience    elle-même^.    La 
nécessité    dépendra,    en    ce    cas^    des    éléments   mêmes 
contenus  de  fait  (c'est-à-dire,  objectivement,  en   réalité) 
dans    Texpérience    en   général^    dans    la    conscience   en 
général,  telle  qu'elle  s'apparaît  à  elle-même  par  l'analyse 
{entendez^  pour  rejoindre  tout  à  fait  notre  thèse,  l'abs- 
traction   intellectuelle/  saisissant    dana   l'expérience    ses 
conditions   universelles    et   nécessaires).   Ce   seront   donc 
encore  des    éléments  radicaux    de   l'expérience^  quoi(|ue 
non  particuliers  et  accidentels  (disons  mieux  :  des  éléments 
de   la  réalité  expérimentée,  quoique  non  saisis  avec  la 
particularité  et  la  contingence  sous  lesquelles  l'expérience 
les  présente,    mais    dans    leur  pure   et    idéale    notion), 
mais  ce   ne  seront    point   nécessairement    pour  cela  des 


152  DIFFICULTÉ    OUI<:    SOULÈVK    LK    RKALISME 

formes  Iransccndariles  et  a  priori  de  renleiidemerit  ^  » 
ll]ncore  une  fois^  syrilhèse  [)ririiilive  aj)j)ll(juanl  aux 
choses  les  condilions  subjectives  de  notre  connaissance  ou 
analyse  primitive  dégageant  dans  notre  connaissance  les 
conditions  objectives  des  choses,  il  x\y  a  pas,  après  tout  et 
quant  au  résultat^,  une  si  g-rande  dilFérence  entre  les  deux 
interprétations. 

II 

Un  idéaliste  répondrait  sans  doute  (jue  c'est  fermer  les 
yeux  sur  une  énorme  difficulté  que  soulève  le  réalisme. 
Gomment  la  nécessité  et  l'universahté  pourraient-elles  être 
ainsi  subordonnées  à  l'expérience,  ne  fût-ce  qu'à  une  expé- 
rience originelle  sur  laquelle  s'exercerait  une  fois  pour 
toutes  l'activité  abstraclrice  de  l'esprit?  Leî^  explications 
qui  précèdent  ne  reviennent-elles  pas  à  donner  les  principes 
rationnels  pour  des  propositions  a  posteriori^,  que  ce  soit 
a  posteriori  ^diV  rapport  à  la  seule  intuition  empirique  d'où 
ils  sont  extraits,  peu  importe:  toujours  est-il  qu'ils  revêtent 
d'autre  part  une  forme  universelle  et  abstraite  (par  exemple, 
tout  ce  qui  commence  d'exister  a  une  cause)  ;  or  il  n'existe 
dans  la  réalité  expérimentale  que  des  faits  ou  des  êtres 
concrets  et  individuels. 

Rien  de  plus  exact.  Mais  nous  avons  vu  dans  un  chapitre 
antérieur  que  le  concept  universel  proprement  dit  n'a  pas^ 
au  vrai,  d'autre  contenu  que  le  concept  «  simplement 
abstrait  y),  que  la  consideratio  natarae  absohita  dont 
parlait  saint  Thomas  et  à  laquelle  ce  concept  universel 
proprement  dit  ajoute  seulement  une  relation  toute  logique, 
toute  extrinsèque  aussi_,  de  multiplicabilité  ou  de  coinmu- 
nicabilité  indéfinie,  la  relation  de  genre  ou  d'espèce  ^.  Or 


1.  A.  Fouillée,  op.  cil.,  p.  67. 

2.  Cf.  supra,   ch.    II,  iv-vii,    p.   51  .s/,    (universel    direct    et  universel 
réflexe).  —  Cf.  D.  Mercier,  Crilérioloijie  (jénéralc,  p.   29G. 


GOMMENT    I.E    REALISME    THOMISTE    LA    RESOUT  153 

ce  concept  abstrait  (de  la  nature  a  à  Tétat  absolu  »),  s'il 
est  inadéquat  aux  individus  concrets  dont  il  est  dég-ag-é  et 
dont  il  laisse  de  côté  les  caractères  proprement  individuels 
—  à  cause  de  quoi  on  l'appelle  précisément  abstrait  — , 
n'est  cependant  pas  inexact,  infidèle  ;  il  ne  défigure  pas  ou 
ne  dénature  pas  la  réalité,  il  en  représente^  au  contraire_, 
les  éléments  les  plus  considérables,  à  savoir  les  éléments 
essentiels^  ea  tantam  qiiae  per  se  compeiiint  tali  naturae  *, 
ceux  auxquels,  chose  capitale  en  l'espèce^  tient  directement 
et  par  soi  ce  rapport,  essentiel  aussi^  qui  s'exprime  dans  le 
principe  même.  Car  il  est  manifeste  que  ce  n'est  pas  d'être^ 
par  exemple_,  tel  ou  tel  commencement  d'existence  se 
produisant  en  tel  ou  tel  endroit,  avec  tels  ou  tels  caractères 
à  lui  et  tout  à  fait  incommunicables,  qui  fait  que  ce 
commencement  d'existence  exige  de  toute  nécessité  une 
cause  pour  commencer  effectivement  d'exister  :  cette 
nécessité  lui  vient  de  ce  qu'il  est  un  commencement 
d'existence^  tout  simplement,  quelles  que  soient  ses  parti- 
cularités individuelles,  ce  dont  le  principe  en  lui-même 
fait  totalement  abstraction.  La  preuve,  si  de  preuve  il 
pouvait. être  besoin,  c'est  que  j'affirme  invariablement  la 
même  exigence  essentielle  d'une  cause  de  tout  commen- 
cement d'existence  quelconque^  de  tous  les  commencements 
d'existence  sans  exception,  si  différents  qu'ils  puissent  être 
par  tout  le  reste^  à  quelque  ordre  de  réalité  qu'ils  se 
rapportent  chacun   par  devers  soi. 

Ce  dernier  point  veut  être  éclairci  encore.  A  dire  vrai, 
ce  n'est  pas  seulement  des  caractères  individuels  qu'aux 
termes  de  la  doctrine  thomiste  il  est  fait  abstraction, 
lorsque  se  dégage  pour  la  première  fois  la  loi  de  causalité 
universelle,  mais  aussi  des  éléments  proprement  spéci- 
fiques eux-mêmes.  Le  rapport  objectif  que  saisit  l'intel- 
ligence n'est  point,  par  exemple,  celui  qui  rattache  le  son 


1.  Cf.  Quodlih.  VIII,  q.  1,  a.  1  (TX,  571).  —  De  Ente  etEssent.,  c.  3 
sub.  fin  (XVI,  333). 


154  iiETOi'u    SI  M    m;   VKHiiAur,!;  ()i{.ii;'i 

en  génrral  à  un  ri  al  vihraloire  (I(!S  corps  sonores  en 
général,  n  fortiori  telle  es[)èce  de  sons  à  U^lle.  espèce  (1(î 
corps  sonores,  etc.  :  c'est  1(;  rapport  entre  corninencernent 
d'existence  tout  court  et  cause  tout  simplement.  Cette 
remarcjue  nous  paraît  d'une  importance  ("aiiitalfî.  On  dit 
assez  souvent:  la  preuve  que  l'action  causatrice  n'est  [)oint 
affaire  d'expérience,  ou  plutôt  que  l'inlellig-ence  ne  peut  en 
dég"ager  l'idée  de  l'expérience,  c'est  la  possibilité  des  erreurs 
en  pareille  matière;  c'est  aussi  la  nécessité  de  recourir,  dans 
la  détermination  de  la  cause^  à  la  méthode  d'exclusion  ^  :  si  la 
notion  de  causalité  était  extraite  des  données  empiriques^ 
ni  l'un  ni  l'autre  ne  se  concevrait  plus  ;  elle  est  donc 
surajoutée  à  ces  données  et  prise  d'ailleurs  que  de  ces 
données.  —  Mais  tout  d'abord,  l'expérience  que  l'on  vise 
en  pareil  cas  est  Texpérience  externe^  du  moins  est-ce 
surtout  d'elle  qu'il  s'ag-it  et  l'on  serait  bien  embarrassé 
d'établir  que  l'expérience  interne  est  frappée  sur  toute 
la  ligne  de  la  même  impuissance  ^  :  n'y  eût-il  que  le  fait 
de  causation  personnelle^  c'en  serait  assez  pour  la  resti- 
tuer dans  tous  ses  droits.  Car  rien  ne  nous  empêche  d'y 
voir  le  fait  privilégié  d'où  l'intellig-ence  abstrait  Jes  deux 
idées  universelles  en  question  et  dans  lequel  elle  saisit  le 
rapport  absolu  qui  rattache  l'un  à  l'autre  les  objets  de  ces 
deux  idées.  D'autre  part,  et  surtout,  c'est  seulement  la 
liaison    causale  en   elle-même   (in  universali)   qu'elle   en 


1.  11  est  presque  inutile  de  rappeler  ici  que  les  méthodes  d'expéri- 
mentation codifiées  par  Sf.  Mill  se  ramènent  en  effet,  dans  leur  fond 
commun,  à  un  procédé  d'élimination.  On  ne  démontre  pas  diroctement  et 
positivement  par  elles  que  tel  antécédent  est  la  cause  cherchée,  mais 
indirectement  et  négativement  qu'il  ne  reste  que  lui  à  pouvoir  jouer  ce 
rôle  à  l'exclusion  de  tous  les  autres,  étant  le  seul  qui  soit  donné  chaque 
fois  que  le  phénomène  l'e^t  (l'*  méthode,  de  concordance),  ou  qui  ne  soit 
pas  donné  quand  le  phénomène  ne  l'est  pas  (2"'*  méthode,  de  différence)  ou 
qui  varie  lorsque  le  {)hénomèr)e  varie  (3'"'=  méthode,  des  variations  conco- 
mitantes), etc.  —  Cf.  Taine,  De  ^intelligence,  t.  II,  p.  312  aq.  (S™*  édition). 

2.  A  moins  de  recourir  à  l'instance  critiquée  suprn,  chapitre  préliminaire, 
B,  p.  8  sq.,  c'est-à-dire  à  moins  de  se  rabattre  sur  l'aperception  pure, 
c'est-à-dire  encore,  comme  nous  l'avons  montré  ibid.,  à  moins  de  postuler 
l'idéalisme,  qui  est  justement  on  question. 


DE    l'abstraction   INTUITIVE  155 

extrait,  et  non  pas,  il  faut  le  répéter,  telle  ou  telle  liaison 
causale  déterminée,  ne  fût-ce  que  spécifiquement.  Rap- 
pelons-nous à  cet  ég-ard  les  explications  que  nous  a  fournies 
un  précédent  chapitre  :  suivant  l'hypothèse  thomiste,,  les 
abstractions  primitives  auxquelles  elle  attribue  un  caractère 
de  perception  directe  ne  nous  donnent  pas  les  notions 
toutes  faites  des  êtres  naturels^  objets  proprement  dits  des 
diverses  sciences  —  celles-là  sont  positivement  construites 
par  un  travail  discursif  de  la  pensée  —  mais  simplement 
les  concepts  les  plus  génériques^  répondant  aux  éléments 
les  plus  universels  de  la  réalité,  dont  les  autres  éléments 
ne  représentent  que  des  spécifications  ou  déterminajtions 
de  plus  en  plus  restreintes  ^  Et  la  cause  en  soi,  la  cause 
tout  court^  se  trouve  précisément  être  l'une  de  ces  notions 
tout  à  fait  primitives  et  g-énériques.  On  ne  voit  donc  plus 
en  quoi  pourraient  bien  faire  obstacle  à  notre  analyse^  prises 
en  elles-mêmes  et  à  la  lettre,  des  observations  comme 
celle-ci  :  l'action  causale  exercée  par  tel  être  sur  tel  autre 
nous  échappe^  à  telles  enseignes  que  rien  n'est  plus  facile 
que  de  s'y  tromper.  Car  on  se  trompe  alors  en  supposant 
telle  espèce  de  cause  pour  telle  espèce  de  faits,  et  non  pas 
en  admettant  une  cause,  sans  plus,  et  quelle  qu'elle  soit. 
Sans  doute,   ce  peut  être  également^  aussi  longtemps  du 


1.  Cf.  supra,  cb.  III,  ii,  m,  p.  68  s^^.  —  Les  anciens  docteurs  donnaient 
de  ce  fait  (à  savoir  que  les  premiers  abstraits  sont  les  plus  génériques) 
une  raison  métaphysique  empruntée  à  la  loi  générale  qui  régit  les 
rapports  de  Tacte  et  de  la  puissance.  Toute  connaissance  en  effet  est  un 
passage  de  la  puissance  à  l'acte;  toute  connaissance  est  une  actualisalion 
de  la  puissance  intellectuelle.  Or  «  omne  quod  procedit  de  potenlia  ad 
actum  prius  pervenit  ad  actum  incompletum,  qui  est  médius  inter  poten- 
tiam  et  actum,  quani  ad  actum  perfectum  »  ;  d'autre  part,  «  actus  perfectus 
ad  quem  pervenit  intellectûs  est  scieniia  compléta,  per  quam  distincte 
et  determinate  res  cognoscuntur,  actus  autem  incompletus  est  scientia 
imperfecta,  per"  quam  sciuntur  res  indistincte  sub  quadam  confusione  — 
qui  scit  enim  aliquid  indistincte  adhuc  est  in  potenlia  ut  sciât  distinc- 
tionis  principium,  sicut  qui  scit  genus  est  in  potentia  ut  sciât  diffe- 
rentiam  ».  La  conclusion  va  de  soi  :  a  cognilio  ergo  magis  communis  est 
prior  quam  cognitio  minus  communis  ».  (S.  LhcoL,  I  p.,  q.  LXXXV, 
a.  3  [I,  339]). 


K)0  AI'IM.ICATION    I)i;     I,A     DISTINCTION 

iTioins  (ju'ori  ne  se  place  pas  à  un  aiili'e  point  de  vue,  le 
résultai  de  l'application  d'une  catégorie  ou  forme  a  priori. 
Mais,  en  toute  précision,  il  ne  s'agit  pas  encore  de  se 
décider  à  cet  ég-ard  :  on  voulait  seulement  montrer  qu'en 
soi  le  fait  objecté^  à  savoir  le  caractère  négatif  et  indirect 
de  la  détermination  scientifique  de  la  cause  et  les  méprises 
possibles  (pi'il  a  pour  but  de  prévenir,  s'accommode  aussi 
bien  de  l'interprétation  opposée. 

Reprenons-en  donc  le  développement.  Gomme  le  lecteur 
a  déjà  pu  s'en  rendre  compte,  tout  y  repose  sur  cette 
conception  de  l'universel  direct  ou  métaphysique^  ainsi  que 
nous  l'avons  appelé  avec  plusieurs  auteurs^  qui  est  bien 
le  point  central  et  comme  la  clef  de  voûte  de  la  théorie 
tout  entière.  Ou,  pour  mieux  dire  peut-être,  tout  y  repose 
sur  c(t  fait  du  dégagement  primitif  et  immédiat  de  l'uni- 
versel direct,  que  c'est  l'honneur  de  la  doctrine  tradition- 
nelle d'avoir  mis  en  lumière  par  sa  profonde  analyse  des 
conditions  de  l'acte  intellectuel.  Oui  ne  saisit  point  cette 
distinction  des  deux  universels^  qui  s'obstine  à  ne  consi- 
dérer que  l'universel  proprement  dit^  l'universel  réflexe 
ou  logique,  s'embarrasse  dans  des  difficultés  inextrical>les: 
au  vrai,  on  ne  voit  pas  comment  il  pourra  jamais  échapper 
à  l'alternative,  ou  de  nier  Tuniversalité  et  la  nécessité  des 
principes  rationnels^  ou,  pour  les  sauvegarder  —  en  appa- 
rence ^  —  de  se  réfug-ier  dans  un  apriorisme  radical  à  la 
manière  de  Kant.  Car  enfin,  l'expérience  à  elle  seule  ne 
nous  donne  que  du  particulier^  il  n'y  a  pas  à  sortir  de  là  : 
rien  n'existe^  hors  de  la  pensée  rationnelle,  avec  le  carac- 
tère d'universalité  sous  lequel  la  pensée  rationnelle  conçoit 
naturellement  toutes  choses.  Et  dès  lors  il  paraît  bien  que 
ce  caractère  soit  l'œuvre  de  la  pensée  rationnelle  elle-même 
et  ne  tienne  qu'à  la  nature  de  celle-ci  ou  à  sa  constitution 
propre  —  nous  voilà  en  plein  subjectivisme.  Mais,  encore 
une  fois,  nous  tenons  désormais  la  clé  de  la  difficulté.  Sans 

1.  Cf.  infra,  v,  p.  160  sq. 


ENTRE    UNIVERSEL    DIRECT    ET    UNIVERSEL    REFLEXE         157 

doute,  si  l'on  entend  l'universalité  en  tant  que  telle^  at 
siCy  comme  disaient  les  anciens^  rediiplicative^  comme  ils 
disaient  encore^  l'universalité  ioate  faite^  si  nous  osons 
dire  à  notre  tour^  elle  est  Fœuvre  de  l'esprit  qui,  en  réalité^ 
la  fait  bel  et  bien  lui-même.  Mais  ce  n'est  pas  à  dire 
pour  cela  qu'il  la  fasse  de  toutes  pièces^  que  les  concepts 
rationnels  jaillissent  tout  d'un  coup  et  tout  entiers  de  la 
spontanéité  de  l'entendement  au  seul  contact  des  impres- 
sions reçues  dans  la  sensibilité.  «  Lorsqu'on  parle  d'uni- 
versel abstrait,  observe  saint  Thomas  dans  un  texte 
remarquable  qu'il  faut  citer  tout  au  long-,  on  entend  deux 
choses,  qui  sont  la  nature  de  l'objet  et  l'abstraction  elle- 
même  ou  l'universalité.  Or  la  nature,  à  laquelle  s'ajoute 
dans  le  concept  abstrait  par  Tintelligence  l'idée  d'univer- 
salité^ n'existe  que  dans  les  individus  ^  Mais  cette  idée 
d'universalité  qui  s'y  ajoute  dans  le  concept  abstrait^  ainsi 
que  l'abstraction  elle-même_,  sont^  en  tant  que  telles,  choses 
d'intellig-ence.  Et  nous  avons  l'analog-ue  de  ce  fait  dans  le 
sens  lui-même.  La  vue  en  effet  perçoit  la  couleur  de  la 
pomme  sans  son  odeur.  Or  si  l'on  demande  où  est  la 
couleur  qui  est  ainsi  perçue  sans  l'odeur,  la  réponse  va  de 
soi  :  dans  la  pomme,  évidemment.  Seulement,  qu'elle  soit 
perçue  sans  l'odeur,  cela  tient  uniquement  à  la  vue^  étant 
donné  que  celle-ci  nous  fournit  la  représentation  de  la 
couleur,  et  non  pas  celle  de  l'odeur.  Il  en  va  de  même  dans 
l'ordre  intellectuel  :  Thumanité,  objet  de  l'intellection^ 
n'existe  qu'en  tel  ou  tel  homme  ;  mais  qu'elle  soit  conçue  en 
dehors  des  conditions  de  Tindividualité  —  en  quoi  consiste 
l'abstraction,  sur  laquelle  se  g-reffe  l'universalisation  — 
c'est  uniquement  le  fait  de  l'intelligence^  laquelle  n'est 
impressionnée  que  par  les  éléments  spécifiques  (ou  géné- 
riques) et  ne  connaît  point,  par  elle-même^  des  caractères 
individuels  ^.  » 

1.  Cf.  infra,  p.  178,  note  2  et  180,  note  1. 

2..  S',  theol.,    I   p.,    q.   LXXXV,    a.  2   ad   2:    Cum    dicitur    universale 
abstractuni,  duo   intelliguntur,   scilicet  ipsa  natura  rei,  et  abstractio  seu 


ir)(S  COMiVIMNT    L  IJNIVEKSI<:L    DIUKCT 

Et  par  là  incjnic  on  voit  en  (jiicl  sens  précis  il  Aiul  entendre 
celte  assertion  :  l'intellig-ence  saisit  les  <(  raisons  >j  univer- 
selles des  choses  dans  les  choses  mêmes,  il  ne  s'agit  [)as 
de  percevoir  comme  universels  —  ce  qui  semble  bien 
contradictoire  —  soit  les  individus  existants,  soit  même 
leur  nature  ou  essence,  plus  exactement  ceux  d'entre  leurs 
éléments  essentiels  auxquels  seuls  se  termine  l'acte  propre 
de  l'intellig-ence.  Assurément  celle-ci  ne  les  perçoit  pas 
comme  individuels,  c'est-à-dire  qu'elle  fait  abstraction  des 
notes  individuantes;  mais^  redisons-le,  elle  ne  les  perçoit 
pas  non  plus  comme  universels  :  elle  les  perçoit^  et  voilà 
tout,  elle  les  perçoit  tout  simplement  et  tout  court,  pris 
absolument  en  eux-mêmes  et  dans  leurs  traits  constitutifs^ 
quantum  adea  tantum  quaeper  secompetunt  taii  naturae  ^ 
La  conception  expresse  de  ces  éléments  comme  universels_, 
au  sens  strict  du  mot,  ne  vient  qu'ensuite^  l'universel 
proprement  dit  ne  résulte  que  d'un  acte  ultérieur  de  l'esprit, 
ajoutant,  comme  nous  l'avons  expliqué,  au  contenu  du 
simple  concept  abstrait,  à  la  nature  considérée  absolument 
en  soi^  une  relation  logique  et  extrinsèque  de  commu- 
nicabilité  à  une  multitude  indéfinie.  Or_,  et  c'est  ici  que  nous 
paraît  se  révéler  dans  tout  son  jour  la  profondeur  de  cette 
belle  doctrine,  si  cet  universel  proprement  dit  non  seulement 
est  le  fruit  déjà  tardif  d'une  opération  log-ique  et  discursive 


universalitas.  Ipsa  igitur  natura,  cui  accidit  vel  intelligi  vel  abstrahi  vel 
intenlio  universalilalis,  non  est  nisi  in  singularibus.  Sed  hoc  ipsum  quod 
est,  intelligi  vel  abstrahi  vel  intentio  universalitatis  est  in  intellectu.  Et 
hoc  possumus  videre  per  simile  in  sensu.  Visus  enim  videt  colorem  pomi 
sine  ejus  odore.  Si  ergo  quaeratur  ubi  sit  cqlor,  qui  videtur  sine  odore, 
manifestum  est  quod  color,  qui  videtur,  non  est  nisi  in  porno.  Sed  quod 
sit  sine  odore  perceptus,  hoc  accidit  ei  ex  parte  visus,  in  quantum  in  visu 
est  similitude  coloris  et  non  odoris.  Similiter  humanitas,  quae  intelligitur, 
non  est  nisi  in  hoc  vel  illo  homine,  sed  quod  humanitas  apprehendatur 
sine  individuantibus  conditionibus,  (fuod  est  ipsum  abstrahi,  ad  quod 
sequitur  intentio  universalitatis,  accidit  humanitati  secundum  quod  perci- 
pitur  ab  intellectu,  in  quo  est  similitude  naturae  speciei,  et  non  indivi- 
duoruiu  principiorum  (I,  338). 

1.  Cf.  De  Anim.,  a.  4  (VIII,  477).  —  De  Ente  et  Essent.,  c.  3  (XVI,  333). 


COÏNCIDE    AVEC    LA    REALITE  159 

de  la  pensée  ^^  mais  aussi  n'a  d'existence  comme  tel  que 
dans  la  pensée^  il  en  va  tout  autrement  du  simple  concept 
abstrait,  ou  plutôt  de  la  nature  ou  essence  qu'il  représente 
prise  absolument  en  elle-même^  de  Funiversel  direct  ou 
matériel  :  il  existe^  lui,  dans  l'individu  d'où  il  est  dég'ag'é  ; 
il  est  proprement  la  nature  ou  essence  de  cet  individu,  isolée 
de  tous  les  accidents  qui  constituent  pour  nous  l'individu 
même,  ni  plus  ni  moins.  En  le  concevant,  c'est  donc  bien  le 
réel  que  l'intelligence  atteint,  et  le  réel  tel  qu'il  est,  non  pas, 
il  est  vrai^  dans  la  totalité  de  ses  derniers  et  plus  infîmes 
détails,  mais  enfin  tel  qu'il  est,  dans  son  fond  essentiel  et, 
si  nou^  osons  dire,  dans  ses  grandes  lignes.  Suivant  la 
comparaison  de  saint  Thomas^  pour  être  conçue  par  l'intel- 
ligence en  dehors  des  éléments  qui  l'individualisent  dans 
tel  fait  particulier,  la  nature  du  commencement  d'existence, 
par  exemple,  que  j'ai  sous  les  yeux^  n'en  est  pas  moins 
saisie^,  à  ce  premier  moment^  telle  qu'elle  est  dans  ce  fait 
lui-même,  comme  la  couleur  d'un  fruit,  pour  être  perçue 
à  part  de  son  odeur^  n'en  est  pas  moins  la  couleur  de  ce 
fruit,  à  la  fois  odorant  et  coloré.  Tout  ce  qu'il  y  a  de  subor- 
donné à  la  pensée,  dans  les  deux  cas,  c'est  précisément 
d'être  connu  à  part  du  reste^  la  couleur  à  part  de  l'odeur^ 
la  nature  essentielle  à  part  des  éléments  accidentels  :  mais 
cette  abstraction  ou,  si  Ton  préfère^  cette  sélection  opérée 
par  la  faculté  de  connaître  n'empêche  pas  plus  ce  qui  est 
connu  de  se  rapporter  à  la  réalité  extramentale,  que  le  fait, 
par  exemple,  de  n'embrasser  dans  mon  champ  visuel  qu'un 
espace  très  restreint  n'empêche  d'être  réels  les  objets  que 
j'aperçois  dans  cet  espace  ^. 


1.  Cf.  supra,  ch.  II,  iv-vir,  p.  51  sqr. 

2.  Cf.  encore  ce  texte  de  la  S.  tlieoL,  I  p.,  q.  LXXXV,  a.  1  ad  1  : 
Dicendum  quod  abstrahere  contingit  dupliciteT.  Uno  modo  per  modum 
compositionis  et  divisionis,  sicut  cum  intelligimus  aliquid  non  esse  in 
alio  vel  esse  separatum  ab  alio  [lorsqu'il  y  a  perception  et  affirmation 
expresse  de  leur  séparation).  Alio  modo  per  modum  simplicitatis,  sicut 
cum  intelligimus  unum,  niliil  considerando  de  alio  {lorsqu'on  perçoit  ou 
conçoit  simplement   une  chose   sans   une  autre,  n'affirmant  rien   de 


100  A    QUOI    SE    Rl':i)i;iT    LA    l»AUT    DU    SCJJKT 

En  résumé^  il  y  a  (Jnns  le  siinplc  concf^pf  ahsirail  ou 
dans  Tuniverscl  direct  deux  choses  à  considérer  :  la  nature 
ou  essence  qu'il  exprime,  et  l'état  abstrait  ou  absolu  dans 
lecjuel  il  l'exprime,  à  savoir  l'élimination  (ju'il  opère  des 
particularités  individuelles,  l'abstraction  en  un  mot.  Celle- 
ci,  sans  doute,  est  le  fait  du  sujet  connaissant  et,  en  ce 
sens,  quelque  chose  de  subjectif,  mais  en  ce  sens  seule- 
ment, et  non  pas  dans  celui  des  kantiens,  qui  entendent 
par  là,  si  nous  comprenons  bien,  non  plus  simplement  ni 
précisément  ce  qui  tient  à  la  manière  dont  s'exerce  l'acte 
de  la  connaissance,  mais  en  outre  et  surtout  un  élément 
introduit  par  cet  acte  même  dans  son  propre  obj.el.  Si, 
dans  ce  second  cas,  l'objectivité  rigoureuse  de  notre  savoir 
s'en  trouve  compromise^  on  ne  peut  nier  que  dans  le 
premier  cas  elle  n'en  reçoive  aucun  dommage.  Car  enfin 
pourquoi,  d'autre  part,  c^'est-à-dire  absolument  parlant, 
le  sujet  déformerait-il  l'objet  en  le  connaissant  ?  Nous 
avons  déjà  eu  l'occasion  de  nous  expliquer  sur  ce  point 
dans  notre  chapitre  préliminaire  :  l'hypothèse  suivant 
laquelle  c'est  le  sujet  qui  s'assimile  à  l'objet  n'enveloppe 
pas  plus  de  contradiction  que  l'hypothèse  opposée,  suivant 
laquelle  c'est  l'objet  qui  s'assimile  au  sujet  ^.  Rien  donc 
n'empêcherait  non  plus  de  ce  côté  la  première  hypothèse 


leur  rapport) .  Abstrahere  igitur  pcr  intellectum  ea  quae  secundum  rem 
non  sant  abstracta  (?'.  e.  separata),  secundum  piinium  modum  abstrahendi 
non  est  absque  falsitate.  Sed  secundo  modo  abstrahere  per  intellectum 
quae  non  sunt  abstracta  (separata)  ♦secundum  rem  non  habet  fahilalem 
(I,  338).  —  Cf.  De  Anim.,  a.  3  ad  8  :  Hoc  est  ab  intellectu,  scilicet  quod 
intelligat  unum  in  multis  per  abstraclionem  a  piincipiis  individuantibus. 
Nec  tamen  intellectus  est  vanus  aut  falsus,  licet  non  sit  aliquid  abs- 
tractum  in  rerum  natura  ;  quia  eorum  quae  sunt  simul  unum  potest  vere 
intelligi  absque  hoc  quod  int-elligatur  alterum  (on  peut  sans  erreur  [vere] 
concevoir  une  chose  sans  une  autre,  avec  laquelle  elle  ne  fait  pourtant 
qu'un),  licet  non  possit  vere  intelligi  vel  dici  quod  eorum  quae  sunt  simul 
unum  sit  sine  altero  {bien  qu'on  ne  puisse  sans  erreur  concevoir  ou 
affirmer  que  l'une  va  sans  l'autre)  (VIII,  475). —  Tel  est  le  sens  du  célèbre 
adage  de  l'école  :  abslrahentium  non  est  mendacium^  traduit  d'ailleurs 
d'Aristote  :  oùoè  yi^ezcci  '.peuSoç  j(wptÇ6vTwv  (P/iys.,  II,  2,  193  b). 

1.  Cf.  supra,  chapitre  préliminaire,  p.  22,  note  1. 


LES  JUGEMENTS  SYNTHETIQUES  A  PRÎORI  REMARQUE       l61 

d^expliquer  aussi  bien  que  ia  seconde_,  comme  nous  le 
disions  plus  haut,  le  double  caractère  de  nécessité  et 
d'universalité  inhérent  aux  connaissances  rationnelles^,  ce 
point  central  et  capital  auquel,  du  propre  aveu  de  Kant_, 
se  ramène  d'abord  tout  le  débat. 


III 


On  aboutirait  au  même  résultat,  en  posant  la  question 
sous  la  forme  précise  que  l'auteur  de  la  Critique  aime  à 
lui  donner  et  qu'on  serait  même  inexcusable  de  passer 
sous  silence,  le  problème  des  jug-ements  synthétiques 
a  priori.  Ce  problème  a  vivement  préoccupé  les  modernes 
disciples  de  saint  Thomas^  qui  l'ont  surtout  discuté  au 
point  de  vue  de  l'axiome  causal.  Il  n'est  g'uère  possible  de 
résumer  ici^  même  à  grands  traits,  toute  leur  compendieuse 
discussion  ^  Aussi  bien  a-t-on  le  droit  de  se  demander  si,  en 
g-énéral^  ils  ont  été  heureusement  inspirés  de  se  cantonner 
dans  cette  discussion  toute  logique^  ou  peu  s'en  faut^  roulant 
tout  entière  sur  le  pur  concept  de  causalité^  considéré  en 
soi_,  dans  son  idéal  abstrait  et  scientifique.  Il  parait  bien 
difficile  de  tenir  longtemps  dans  ces  conditions  :  la  preuve 
n'en  est-elle  pas  dans  l'ingéniosité  même  des  analyses 
proposées  ?  ^  Quand  on  est  oblig-é  d'aller  chercher  si  loin 
ses  explications,  il  est  bien  à  craindre  que  la  thèse  qu'on 


1.  La  question  est  invariablement  discutée  dans  tous  les  traités  d'on- 
tologie ou  de  critôiiologie.  (Cf.,  entre  autres,  P.  Delmas,  Oniologiaj  p.  650 
sq.  —  D.  Mercier,  Critériologie  générale,  p.  220  sq.).  —  Elle  a  fait 
aussi  Tobjet  de  nombreux  mémoires  et  notes  ainsi  que  de  débats  animés 
dans  la  section  fliilosopiiique  des  Congrès  scientifiques  internationaux 
des  catholiques.  —  Voir  en  particulier:  Congrès  de  1888,  mémoires  de 
M.  O'Mahony  et  de  M.  A.  de  Margerie  (p.  265  sq.  —  276  sq.  du 
compte  rendu).  —  Congrès  de  1894,  mémoire  du  P.  Fuzier  (p.  5  sq.  de 
la  section  des  Sciences  philos.).  —  Akten  du  Congrès  de  Munich  (1900), 
p.  220  sq. 

2.  Cf.  V.  g.  Reoue  thomiste,  novembre  1897,  article  de  M.  A.  Farges, 
Nouvel  essai  sur  le  caractère  analytique  du  principe  de  causalité. 

11 


162     LK  iMionij'iMK  i)i;s  ju(;i;.vii:.nts  sy.NTMiTiorjKS  a  F'iuoiu 

(J(Mx;nd  ne  brille  point  par  une  [)arliculière  évidence  :  si  les 
choses  étaient  si  claires,  on  n'aurait  pas  besoin^  senihlot-il, 
pour  les  mettre  au  jour,  de  lant  de  a  machines  et  d'arti- 
fices ».  Pourquoi  donc  ne  pas  remonter  d'emblée  aux  vrais 
principes  de  Tidéologie  thomiste,  avec  le  commerce  et 
comme  le  contact  qu'elle  implicjue^  à  ce  moment  précis 
que  nous  avons  appelé  la  conception  de  Tuniversel  direct^ 
entre  la  pensée  et  les  choses  ?  ^  Ou'on  doive  (jualiher 
d'analytique  ou  de  synthétique  le  jugement  qui  affirme 
une  relation  essentielle  entre  deux  termes  —  il  y  a  bien 
des  chances  pour  que  cela  devienne  vite  une  querelle  de 
mots  "  — ,  peu  im[)orte  :  toujours  est-il  que  ces  termes  ne 
sont  plus  ici  de  purs  concepts  a  priori,  dont  le  rapport 
ressortirait  à  la  seule  analyse  rationnelle,  mais  que,  par 
l'expérience  primitive  d'où  ils  sont  extraits  l'un  et  Fautre, 
ils  prennent  pied  dans  le  plein  et  le  viF  de  la  réalité 
(nous  avons  toujours  en  vue  l'universel  direct)^  dont  ils 
expriment  ainsi  un  aspect  véritable  —  un  aspect  essentiel^ 
surtout^  ce  qui  justifie  l'extension  qui  en  est  faite  par  la 
g-énéralisation  proprement  dite  (universel  réflexe)  et  nous 
dispense  de  recourir  à  une  «  forme  »  du  sujet. 

En  d'autres  termes^  le  jugement  de  causalité  peut  être 
synthétique  —  il  nous  paraît  préférable  de  ne  pas  engager 
le  thomisme  sur  ce  point  —  en  revanche  ce  jug'ement  ne 
serait  pas  a  priori,  du  moins  ne  le  serait-il  pas  absolu- 
ment; mais  seulement  par  rapport  à  toute  l'expérience  qui 


1.  Cf.  supra,  chap.  II,  vu. —  Il  s'agit  avant  tout,  et  même,  à  la  rigueur, 
uniquement,  des  abstraits  primitifs.  Cf.  supra,  chap.  III,  ii. 

2.  Cf.  V.  g-.  D.  Mercier,  Critériologie  générale,  p.  222  sq.  :  «  Encore 
une  fois,  il  s'agit  de  bien  s'entendre.  Le  principe  de  causalité  n'est  pas 
analytique...  dans  l'acception  kantienne  du  mot...  mais  au  sens 
aristotélicien  et  scolastique  de  cette  expression  »  (c'est-à-dire  dans  le  sens 
de  propositio  per  se  nota,  quae  statim,  intellectis  terminis,  intelligitur. 
Cf.  supra,  p.  37).  —  De  même,  .T.  Halleux,  Les  principes  du  positi- 
visme contemporain,  p.  322  :  «  En  admettant  môme  avec  Kant  que  le 
principe  de  causalité  ne  soit  pas  analytique  dans  le  sens  propre  du 
mot. . .,  etc.  » 


AU    POINT    DE    VUE    DU    REALISME    tlIOMISTË  163 

suit  celle  expérience  orig*inelle  dont  nous  le  dégag-eons 
pour  la  première  fois.  Par  suile^  la  difficulté  tombe, 
puisque_,  au  point  de  vue  critique^  cette  difficulté  ne 
résidait  pas  en  toute  exactitude  dans  le  caractère  synthé- 
tique du  principe,  mais  dans  son  caractère  synthétique 
joint  à  son  aprioritéy  d'où  résultait  précisément  l'impos- 
sibilité de  le  vérifier  soit  par  analyse  soit  par  appel  à 
l'expérience  ^ 

Il  est  donc  bien  vrai  que  l'on  se  feCrouve  toujours  en 
face  de  la  même  conclusion  :  lois  de  notre  connaissance 
imposées  aux  objets  ou  lois  des  objets  dégag-ées  abstraite- 
ment dans  notre  connaissance,  à  notre  présent  point  de  vue 
et  jusqu'à  critique  plus  approfondie,  les  deux  suppositions 
se  valent.  Toutefois,  et  en  raison  de  cette  équivalence 
même,  il  est  impossible  de  s'en  tenir  à  cette  constatation. 
Pour  donner  la  préférence  au  réalisme  thomiste,  il  faut 
manifestement  quelque  chose  de  plus.  Nous  ne  sommes 
peut-être  pas  sans  Tavoir.  C'est  ce  que  nous  allons  essayer 
d'établir  en  poursuivant  noire  parallèle. 

IV 

L^'explication  de  Kant  est  bien  connue.  C'est  la  célèbre 
déduction  transcendanlale.  L'auteur  de  V Analytique  pose 


1.  Cf.  Critique  de  la  Raison  pure,  trad.  Barnt,  t.  I,  p.  54  à  58  passim. 
Au  lieu  que  les  jugements  analytiques  se  vérifient,  par  eux-mêmes,  dans 
les  jugements  synthétiques  il  faut  quelque  auire  chose  encore  (x)  «  sur 
quoi  s'appuie  mon  entendement  pour  joindre  au  concept  du  sujet  un 
prédicat  qui  lui  af)partienne  sans  y  être  contenu..,  »  Pas  de  difficulté 
pour  les  jugements  empiriques  ou  a  posteriori  :  cet  x  est  Texpérience 
elle-même,  qui  m'apprend  la  liaison  de  fait  de  tel  attribut  avec  tel  sujet. 
«  Mais  ce  moyen  d'explication  ne  saurait  nullement  s'appliquer  aux  juge- 
ments synthétiques  a  priori.  »  Soit,  par  exemple,  le  jugement  de  causalité: 
tout  ce  qui  arrioe  a  une  cause.  «  Le  concept  d'une  cause  exprime 
quelque  chose  qui  est  tout  à  fait  différent  de  l'idée  d'événement  et  qui, 
par  conséquent,  n'y  est  pas  contenu...  Quelle  est  ici  cette  inconnue  x  où 
s'appuie  l'entendement,  lorsqu'il  pense  trouver  en  dehors  du  concept  A 
un  prédicat  B  qui  est  étranger  à  ce  concept,  mais  qu'il  croit  devoir  lui 
rattacher...  et  même  nécessairement?  »,  donc  en  dehors  de  toute  expé- 
rience ou  a  priori  (III,  39  à  42). 


104  KXi'LKJATioN  kantii:nni«:   I)i:   la  Mjcivssni'; 

la  question  en  termes  très  nets  :  a  (Jummenl  des  conrlilions 
subjcclloes  de  la  pennée  (les  catégories)  peuvent-elles  avoir 
une  valeur  ohjeclive  ^  ))^  c'est-à-dire  s'a|>[)li(]uer  univer- 
sellement aux  choses  (jue  nous  [)ensons?  Or,  poursuit 
Kant,  «  il  n'y  a  pour  une  représentation  et  ses  objets  (jue 
deux  manières  possibles  de  coïncider,  de  s'accorder  d'une 
façon  nécessaire,  et,  pour  ainsi  dire,  de  se  rencontier. 
Ou  bien  c'est  l'objet  qui  rend  possible  la  représentation, 
ou  bien  c'est  la  représentation  qui  rend  l'objet  possible  ^.)) 
Mais  de  recourir  à  la  première  hypothèse,  c'est  à  quoi 
nous  savons  d'ores  et  déjà  qu'on  ne  doit  pas  songer,  au 
moins  pour  la  connaissance  rationnelle^,  puisqu'alors  c'en 
serait  fait  de  la  nécessité  et  de  l'universalité  essentielles  à 
celle-ci  ^.  il  ne  reste  en  conséquence  que  le  second  cas, 
dans  lecjuel,  si  «  la  représentation  ne  donne  pas  elle-même 
Y  existence  à  son  objet,  elle  détermine  néanmoins  l'objet 
a  priori  en  ce  sens  qu'elle  seule  permet  (par  ses  concepts 
fondamentaux)  Reconnaître  quelque  chose  comme  objet  ^.)} 
Par  là  s'éclaircit  le  mystère  :  «  toute  connaissance  em- 
pirique est  nécessairement  conforme  à  ces  concepts^ 
puisque  sans  eux  il  n'y  aurait  pas  d'objet  d'expérience 
possible...  Par  conséquent^  la  valeur  objective  des  caté- 
gories, comme  concepts  a  priori,  repose  sur  ceci,  à  savoir 
que  seules  elles  rendent  possible  l'expérience,  quant  à  la 
forme  de  la  pensée  »  (c'est-à-dire  en  tant  que  liée  et 
organisée).  Et  Kant  revient  à  la  charge,  avec  cette  insis- 
tance que  ne  rebutent  même  pas  les  redites  accumulées  : 
«  Car  alors  les  catégories  se  rapportent  nécessairement 
et  a  priori  aux  objets  d'expérience^  puisque  ce  n'est  en 


1.  Critique  de  la  Raison  pure,  trad.  Barni,  t.  I,  p.  152  (III,  109). 

2.  Ibid.,  p.  154.  —  Cf.  Prolégomènes',  traJ.  nouvelle,  p.  134  (IV,  67). 

3.  Criliqw,  etc.,   trad.    Barni,  t.   I,  p.  154  (III,  111).  —  Cf.  Prolégc- 
méTLes,  trad.  nouv.,  p.  134  (IV,  67). 

4.  Crifiqur,  etc.,  p.  154  (III,  111).  —  Cf.  Prolégomènes,  §  36  {sub  fin.) 
et  38,  trad.  nouv.,  p.  135  sq.   (IV,  68  sq,). 


ET    DE    l'universalité    DES    CONCEPTS    RATIONNELS  165 

général  que  par  le  moyen  de  ces  calég-ories  qu'un  objet 
d'expérience  peut  élre  pensé  \  » 

En  résumé^  ces  concepts  ou  lois  a  priori  de  notre  enten- 
dement ne  peuvent  manquer  de  gouverner  les  objets^ 
puisqu'il  n'y  a  juste  d'objets  pour  nous  que  ceux  qui 
s'accommodent  à  ces  lois,  disons  mieux,  puis([ue  les 
objets  ne  peuvent  êlre  constitués  pour  notre  entendement^ 
pour  nous^  précisément  que  [)ar  ces  lois  mêmes.  L'ex- 
périence étant  l'œuvre  de  notre  pensée  org-anisant  a  priori 
la  matière  sensible  par  une  action  synthétique  orig'ineIle_, 
il  n'est  pas  étonnant  que  notre  pensée  retrouve  dans 
l'expérience  ses  propres  principes,  qui  s'apj)liquent  for- 
cément aux  choses  en  tant  qu'il  en  existe  pour  nous  et 
qui  ont  en  ce  sens  une  portée  universelle. 

Ainsi  donc  s'expliquent  l'universalité  et  la  nécessité  que 
l'analyse  découvre  comme  le  trait  différentiel  des  prin- 
cipes directeurs  de  notre  connaissance.  Mais  par  là  même 
on  comprend  qu'avec  Kant  tout  usage  transcendant  de 
ces  principes  nous  soit  interdit..  Et  c'est  même  un  des 
points,  à  peine  est-il  besoin  de  le  remarquer^  sur  lesquels 
éclate  au  plus  vif  l'antagonisme  radical  des  deux  doctrines, 
celle  de  saint  Thomas  et  la  sienne.  Au  lieu  que  chez  le 


1.  Critique,  etc.,  loc.  cit.  (III,  112).  —  Kant  dit  aussi  (Critique,  etc., 
t.  I,  p.  165)  que  l'unité  de  la  conscience  est  ce  qui  seul  constitue  le 
rapport  des  représentations  à  un  objet,  c'est-à-dire  leur  valeur  objective 
(HT,  119).  Les  catégories  en  effet  se  ramènent  à  une  origine  commune 
a  priori,  ces  multiples  pouvoirs  de  synthétiser  la  diversité  {ibid.,  p.  163) 
qu'elles  exercent  dans  Te  jugement,  elles  les  reçoivent  d'une  source  plus 
haute,  d'une  unité  originaire  ment  synthétique  {ibicL,  p.  160),  qui  est  le  fonde- 
ment de  la  poss-ibilité  de  toute  liaison  ou  synlhè^e  en  général  (ibid.,  p.  158), 
le  principe  transcendantal  de  Vanité  dans  les  éléments  divers  de  nos 
représentations  [ibid.,  t.  II,  p.  426)  :  c'est  la  conscience  transcendantale  ou 
aperc-^plion  pure  {ibid.,  t.  II,  p.  419 —  t.  I,  p.  161)  ou  l'unité  transcen- 
dantale de  lapercejition,  par  laquelle  toute  diversité  donnée  dans  l'in- 
tuition est  réunie  dans  un  concept,  de  lobjct  (djid.,  t.  I,  p.  167)  (III,  117, 
115,  114,  577,  572,  116,  120).  -  Cf.  rrolégomènes,  etc.,  p.  133,  où  les 
catégories  sont  appelées  «  les  conditions  de  l'union  nécessaire  des  repré- 
sentations en  une  seule  conscienc»,  union  qui  constitue  la  possibilité 
même  de  l'expérience  »  (IV,  67). 


KK)  LA    SCIENCK    I.IMITKK    ALX     IMf KNOMKNKS 

premier  les  principes  rationnels,  étant  conrus  cornnne 
l'expression  abstraite  en  nous  des  lois  réelles  des  clioses 
liors  de  nous,  s'aj)|)li^pient  consé^piemment  aux  choses 
telles  qu'elles  sont  en  elles-ménies,  il  ne  s'agit  pour  Kant, 
on  le  sait,  que  des  choses  telles  qu'elles  nous  a[)paraissent_, 
de  !'((  expérience  »_,  comme  il  l'appelle,  des  a  objets  de 
l'expérience  y),  comme  nous  venons  de  l'entendre  dire 
encore,  ou  des  phénomènes.  Ce  qui  se  conforme  par 
définition  même  aux  lois  de  notre  pensée,  ce  sont  les 
phénomènes,  à  savoir  les  choses  en  tant  que  nous  nous 
les  représentons,  dans  une  expérience,  encore  une  fois  : 
quant  aux  choses  en  tant  qu'elles  sont  en  elles-mêmes^ 
au  delà  de  l'expérience,  c'est  tout  différent,  et  les  lois  de 
notre  pensée  n'ont  plus  rien  à  voir  avec  elles.  Voilà 
comment  Kant  peut  se  croire  en  droit  de  proscrire  la 
métaphysique,  qui  prétend  dépasser  l'expérience  et 
atteindre  les  choses  telles  qu'elles  sont  en  soi,  tout  en 
mettant  hors  de  cause  la  science  proprement  dite^  qui 
reste  dans  les  limites  de  l'expérience  et  des  choses  telles 
qu'elles  sont  pour  nous;  voilà  comment  c'est  même  en 
faisant  effort  pour  légitimer  la  science  qu'il  aboutit  à 
condamner  la  métaphysique.  —  Quel  jugement  porter  sur 
cette  conception  kantienne  des  notions  rationnelles? 


Assurément,  il  ne  manque  pas  d'historiens  qui  la 
tiennent  pour  définitive.  Par  cette  théorie  de  la  déduction 
transcendantale^  dit-on  parfois,  Kant  s'est  étal3li  à  l'avance 
dans  une  position  inatta(]ual)le.  N'est-il  pas  permis  pour 
le  moins  d'en  douter  ?  On  serait  sans  doute  mal  venu  à 
contester  que  ce  soit  là  pour  l'idéalisme  un  point  de  vue 
particulièrement  avantageux  ;  et  l'on  aurait  mauvaise 
g-ràce  à  ne  point  reconnaître  que  c'est  aussi  une  idée 
singulièrement  profonde^  comme  il  n'en  peut  venir  qu'aux 


CRITIQUE    DE    l'eXPLIGATION    KANTIENNE  167 

plus  puissants  g-énies  spéculatifs^  et  dont  la  découverte  suffit 
à  immortaliser  un  philosophe.  Est-ce  à  dire  qu'elle  doive 
emporter  d'emblée  l'adhésion  de  tout  esprit  réfléchi?  Si  elle 
commande  Tattention^  s'impose-t-elle  à  l'assentiment? 

Nous  ne  dirons  sans  doute  pas  que  la  valeur  universelle 
des  principes  de  ^entendement  ne  s'y  trouve  pas  tellement 
assurée,  restreinte  qu'elle  y   est    à   Texpérience  phéno- 
ménale :  car,  en  un  sens,  cela  même  est  ici  la  question. 
Entendons-nous.  Nous  ne  le  dirons  pas  pour  le  moment, 
à  cet  endroit  même  ;  à  un  autre  point  de  vue^  en  eff'et, 
nous  aurions  le  droit  d'argumenter  de  la  sorte^  en  nous 
réclamant   de   ce   fait,    aue  Kant  reconnaît   à   la  raison 
pratique  le  privilèg-e  de  franchir  les  bornes  de  Texpérience: 
car  si  nous  parvenions  à  démontrer  que  ce  ne  peut  être, 
en  dernière  analyse,   qu'à  la  condition  de  reconnaître  le 
même   privilège   à  la  raison  spéculative,  nous  pourrions 
conclure  sans  aucune  pétition  de  principe  qu'une  théorie 
qui^  comme  le  formalisme  de  la  déduction  transcendantale, 
enferme  cette  raison  spéculative  dans  le  cercle  de  l'ex- 
périence  est    dès    lors    controuvée.    Passons    cependant 
condamnation  sur  ce  points  que  nous  aborderons  un  peu 
plus  tard  ^^  et  tenons  nous-en,  pour  le  moment^  au  propre 
point    de   vue   de   Kant    lui-même  :    selon    nous,    même 
à   ce   point   de  vue,  la  nécessité   et   l'universalité   de  la 
connaissance  intellectuelle  ont  bien  de  la  peine_,  telles  qu^il 
les  entend_,  à  n^être  pas  singulièrement  compromises,  bien 
plus^  ruinées  de  fond  en  comble.  C'est  une  critique  qui  a 
déjà  été  faite,  critique  vigoureuse  et,  à  notre  avis^  vic- 
torieuse ;   nous  ne  pouvons  mieux  faire  que  de  nous  en 
inspirer  pour  une  part. 

Si  donc  il  faut  en  croire  Kant,  les  intuitions  sensibles^ 
j)ar  lesquelles  nous  nous  représentons  les  choses  exté- 
rieures, et,  par  elles,  et^  dans  cette  mesure^  ces  choses 
mêmes,  ne  peuvent  pas  ne  pas  se  conformer  (nécessité) 

1.  Cf.  infra,  cli.  VIII,  m  sq.  ^       . 


168  KANT   POSÏULL:    UNK    IIAKMUMI:    l'IlKKTAIJMi: 

partoul  el  toujours  (univcrsalilé)  aux  lois  de  la  ponsée^ 
précisément  [)arce  que  ce  sont  les  lois  (Je  la  pensée  et  que_, 
si  ces  intuitions  cessaient  de  s'y  conformer^  elles  ne 
seraient  plus  pensées,  justement.  Or,  on  a  remarcjué  avec 
raison  ^  qu'il  y  a  là  une  confusion  lâcheuse  :  en  toute 
rig-ueur,  la  question  n'est  pas  de  savoir  si  les  intuitions  ne 
peuvent  devenir  objet  de  pensée  qu'en  se  conformant  aux 
lois  de  la  pensée  —  ce  qui  semble  bien  être  d'ailleurs  trop 
incontestable  — ,  mais  si  elles  seront  toujours  susceptibles 
de  devenir  objet  de  pensée,  tout  simplement,  —  ce  qui  est 
tout  autre  chose^,  ce  qui,  dans  la  propre  doctrine  de  Kant, 
avec  l'absolue  hétérogénéité  qu'elle  implique  entre  la 
sensibilité  et  l'entendement,  entre  la  sensibilité^  puissance 
de  réceptivité  affectée  du  dehors,  et  l'entendement^,  puis- 
sance de  spontanéité  agissant  du  dedans  ^^  soulève  même 
une  difficulté  redoutable.  Car  enfîn^  rien  ne  nous  garantit 
dès  lors  que  la  sensibilité  se  pliera  toujours  sans  résistance 
aux  formes  de  l'entendement.  Que  celui-ci  obéisse  à  la 
nécessité  de  ces  formes,  soit,  puisque  ce  sont  ses  formes, 
il  n'y  a  pas  grand  mal  ni  mérite,  il  est  payé  pour  cela  : 
mais  on  ne  voit  pas  pourquoi  les  sensations,  qui  ne  pro- 
cèdent pas  de  lui,  qu'il  trouve  pour  ainsi  dire  toutes  faites 
comme  la  matière  obligée  de  son  exercice,  seraient  assu- 
jetties à  la  même  nécessité  ;  on  le  voit  encore  moins  pour 
les  objets  de  ces  sensations,  qui  sont  encore  plus  indé- 
pendants de  lui.  Puisque  l'entendement  n'est  pour  rien 
dans  la  genèse  des  unes  ou  des  autres^,  comment  donc 
leur  imposerait-il  ses  exigences  ?  H  y  a  tout  à  craindre 
que  les  unes  et  les  autres  ne  fassent  la  sourde  oreille  et  ne 
secouent  le  joug.  Bref,  c'est  la  propre  difficulté  que  Kant 
fait  valoir  contre    le  dogmatisme,   et  qui   consisterait    à 


1.  Cf.  E.  Radier,  Psychologie,  p.  384  s r/.  —  A,  Fouillée,  Lp,  mouve- 
ment idêalisle,  etc.,  p.  67  sq. 

2.  Cf.  V.  g.  Critique  de  la  Raison  pure,  Introduction  (§  I)  ;  début  de 
i'Eslhélique;  et  Introduction  (§  I)  à  la  Logique  transcenda ntale. —  Logik, 
Einleit.,  V. 


ENTRE    L  ENTENDEMENT    ET    LA    SENSIBILITE  169 

supposer,  sans  rien  qui  la  fonde,  une  harmonie  préétablie 
entre  la  pensée  et  les  clioses,  entre  les  lois  de  la  première 
et  celles  de  la  seconde  ^  C'est  cette  même  difficulté^  qui 
n'est  que  déplacée,  et  non  pas  résolue  :  au  lieu  d'une 
harmonie  préétablie  entre  la  pensée  et  les  choses,  on 
postule  une  harmonie  préétablie  entre  l'entendement  et  la 
sensibilité;  les  deux  postulats  vont  de  pair,  et  l'un  n'est 
pas  plus  justifié  que  l'autre. 

Et  qu'on  ne  vienne  pas  dire  qu'il  faut  bien  que  les  sensa- 
tions et,  par  elle^  leurs  objets^  continuent  invariablement 
de  s'accorder  avec  les  lois  de  la  pensée^  en  particulier  avec 
la  loi  de  causalité,  attendu  que,  sans  cela^  la  pensée^  n'ayant 
plus  d'objet^  cesserait  d'exister^  attendu  que^  sans  cela^  le 
monde  ne  serait  pas  pensé  ^.  Sans  compter  que  le  dogma- 
tisme (leibnitien)  pourrait  raisonner  exactement  de  méme^ 
et  outre  qu'on  serait  bien  embarrassé  d'expliquer  quelle 
nécessité  il  peut  bien  y  avoir  à  ce  que  la  pensée  subsiste 
et  à  ce  que  le  monde  soit  pensé^  outre  qu'il  resterait 
toujours  à  celui-ci  la  ressource  d'être  senti,  pareille 
instance  n'aboutirait  à  rien  moins  qu'à  faire  brusquement 
tourner  le  système  sur  lui-même^  en  y  introduisant  une 
contradiction  fondamentale  ^.  Gar^  après  avoir  dit  que  c'est  • 
l'unité  de  la  conscience  qui  fait  pour  nous  l'unité  des  choses 
(théorie  de  l'aperception  pure  et  des  catégories),  on  en 
arriverait  à  déclarer,  au  moins  équivalemment  (en  donnant 
le  déterminisme  ou  enchaînement  causal  des  phénomènes 
comme  la  condition  de  la  pensée),  que  c'est  l'unité  des 
choses  qui  fait  l'unité  de  la  conscience;  car,  après  avoir 


1.  Cf.  Critique  de  la  Raison  pure,  trad.  Barni,  t.  I,  p.  191  sq.  (III, 
135).  —  Réponse  à  Ebcrhard  (Ueber  eine  Entdcckung,'  nnch  dor  aile 
neue  Krilik  derreinen  Vernuiift  duvoh  eine  altère  entbelirlicli  gemacht 
werden  soll)  [VI,  66  sq.]. 

2.  Cf.  en  particulier  Réponse  à  Eberliard  :  Von  dieser  Harmonie  zwischen 
dem  Verstande  und  der  Sinnliciikeit  hat  die  Krilik  zam  Grunde  ang-egeben, 
dass  ohne  disse  keine  Erfalirung  nr.oglich  ist,  mitliiri  die  Gegenstiinde. . . 
von  uns  gar  niclit  aufgenommen  werden  (VI,  67). 

3.  Cf.  E.  Radier,  op.  cit.,  p.  391,  note  1. 


170  L  Accoiu)   KN'ini:   iXTrirnoNS   i;t  (;a'h.(;()HIi:s 

alïirni(''  (jii(3  la  liaison  n'est  pas  dans  les  clioses^  mais  n'y 
est  inlroduitc  (jue  par  un  acle  syntliétirpie  el  ori;^inal  de  la 
pensée  \  on  alïii'inerait  à  présent  (|ue  cette  liaison  a[)par- 
lient  bien  effectivement  aux  choses  avant  toute  opération 
de  la  pensée,  étant  même  seule  à  rendre  celle-ci  possible. 
Inutile  d'insister  sur  cette  antinomie  de  la  raison  pure  — 
nous  voulons  dire  :  de  la  philosophie  de  la  raison  pure. 
Kant  reprochait  à  Tempirisme   perfectionné  de  lïume^ 
c'est-à-dire  à  l'empirisme  devenu  associationisme^  de  rester 
à  côté  de   la   question_,  lorsqu'il  faut  rendre   compte    du 
caractère  de  nécessité  (el,  conséquemment^  d'universalité) 
inhérent  à  nos  connaissances  rationnelles;  autrement  dit, 
il  lui  reprochait  d'expliquer  autre  chose  que  ce  qui  est  à 
expliquer  :  car  la  nécessité  des  principes  rationnels  est  une 
nécessité  objective,  valable  en  toute  hypothèse  et  pour  toute 
intellig'ence  et  pour  toute  réalité  quelconque,  au  lieu  que 
lui,  l'associationisme^  nous  apporte  à  la  place  une  nécessité 
toute  subjective,  tenant  à  une  simple  habitude  contractée 
au  contact  des   impressions   répétées    de   l'expérience   et 
subordonnée  par  suite  à  tous  les  hasards  de  celle-ci  ^.  On 
voit  que  l'apriorisme  kantien,  jug'é  môme  de  son  propre 
point  de  vue,  s'achoppe,  en  dernière  analyse,  à  une  diffi- 
culté analogue,  sinon  identique,  et  finalement  y  succombe. 
De  ce  que  vous  avez  toujours  vu  les  choses  se  passer  de 
telle  façon,   objectait-il   en   substance   aux  partisans   de 
Hume,  et  de  ce  que  vous  avez  pris  l'habitude  de  vous  les 
représenter   de   la   sorte,    il    ne   s'ensuit   pas    qu'elles   se 
passeront  invariablement  de  cette  sorte.  —  De  ce  que  les 
principes  sont  uniquement  des  formes  constitutives  et  la 
condition  a  priori  de  notre  pensée^  répondraient  sur  le 
même  ton  les  partisans  de  llume_,  vous  n'avez  pas  le  droit 
de  conclure  en  toute  assurance  qu'aucune  exception  n'y 
sera  jamais  faite  en  dehors  de  notre  pensée  elle-même,  à 


1.  Cf.  Critique  de  la  liaison  pure,  trad.   Barni,  t.  I,  p.  163   (III,  117). 

2.  Cf.    Ihid.,  t.  I,  p.  156  sq.  et  surtout  p.  18-9  (III,  113  et  35). 


ET  PARTANT  LA  VALEUR   DU   SAVOIR  RESTENT  DOUTEUX     171 

commencer,  puisque  celle-ci  de  soi  est  uicle,  par  les 
sensations  qui  lui  fournissent  un  contenu  et  dont  l'accord 
avec  elle  demeure  ainsi  problématique.  L'objection  n'est- 
elle  pas  aussi  forte,  aussi  décisive^  d'un  côté  que  de  l'autre? 
Et  en  se  la  retournant  l'un  à  l'autre,  les  deux  adversaires 
ne  nous  invitent-ils  pas  eux-mêmes  à  les  renvoyer  dos  à 

dt)S? 

VI 

Considérons  maintenant  le  réalisme  thomiste.  Or  est-il 
que  dans  celui-ci  tout  ce  qu^il  y  a  d'antérieur  à  l'expérience 
et  tout  ce  que  l'on  peut  en  conséquence  rapporter  au 
sujets  c'est  uniquement  cette  faculté  d'abstraction  qui 
s'exerce  sur  les  principes  essentiels  de  la  réalité  empirique 
et  qui  s'appelle  au  sens  propre  du  mot  l'intelligence  ^ 
Ses  modernes  représentants  pourraient  reprendre  à  leur 
compte,  et  pour  se  l'appliquer  à  la  lettre,  le  célèbre 
correctif  de  Leibniz  :  excipe,  nisi  ipse  intellectus  ;  car 
intellig"ence  ici  veut  dire,  non  pas  même  ce  système 
complexe  de  lois  constitutives  dont  nous  parlent  les  kan- 
tiens, tout  ce  laborieux  attirail  de  fonctions  synthétiques 
superposées  et  sans  portée  objective  démontrable,  mais  tout 
simplement  le  pouvoir  de  démêler  dans  les  faits  concrets 
les  éléments  radicaux  qui  assurent  indépendamment  de  la 
pensée  ^  l'unité  profonde  des  choses  et  qui^  dég*ag-és  sous 
leur  forme  abstraite^  avec  la  notion  expresse  de  leur 
identité  dans  tous  les  cas  du  même  g-enre,  constituent  le 
contenu  de  nos  idées  premières  ou  de  nos  principes 
premiers. 

D'où  il  suit  aussitôt  qu'aux  termes  de  cette  doctrine  ce 
sont  bien  les  conditions  nécessaires  et  universelles  des 
choses  elles-mêmes  que  Fintelligence  saisit  dans  les  choses 

1.  Cf.  supra,  p.  111  sg.  —  p.  160. 

2.  C'est-à-dire   de  notre  pensée,    finie,   relative.     La  pensée   infinie   et 
absolue  est  ici  hors  de  cause.  —  Cf.  supra,  ch.  VI,  iv. 


172  AVANTA<;i':   i)K  i.'i:\im.i(;a'ii(j.\    iiiomisti:  : 

elIes-mAines,  vl  rion  j)his  ses  cori(JiUoris  su[)j(;clives  (ju'elle 
9|)[)Ii(jiie  aux  choses  en  l.anl.  ([u'elles  lui  ri[)[)ar*aissenl  : 
c'est  donc  bien  aussi  (J'une  nécessité  et  (j'nne  universalité 
réelles  el  [)our  toul  de  bon  objectives  ({u'il  est  désormais 
(jueslion.  Par  excin[)le,  ayani  (l(''i»a^»-é  d(;s  causes  parti- 
culières et  des  commencements  d'existence  particuliers  que 
lui  olïVe  l'expérience  les  idées  universelles  de  commen- 
cement d'existence  et  de  cause  en  soi  \  l'intellig-ence 
pénètre  la  relation  nécessaire  qui  unit  la  première  à  la 
seconde,  c'est-à-dire  qu^elle  comprend  (ju'il  est  dans  la 
nature  du  commencement  d'existence  en  g-énéral,  de  tout 
commencement  d'existence,  d'exiger  une  cause  pour 
commencer  efFectivement  d'exister. 

Sans  doute,  les  deux  termes  que  nous  fournit  l'expérience 
sont  conting-ents  l'un  et  l'autre  :  c'est  telle  cause  concrète 
et  tel  commencement  concret  d'existence^  par  exemple  la 
cause  concrète  et  contingente  que  je  suis  et  le  commen- 
cement d'existence  concret  et  contingent  qu'est  ma  modi- 
fication, soit  mon  effort  volontaire.  L'on  ne  voit  pas  trop  dès 
lors^  l'on  ne  voit  même  pas  du  tout  au  premier  aspect, 
comment  de  cette  particularité  et  de  cette  contingence  sur 
toute  la  ligne  on  pourra  bien  tirer  (|uoi  que  ce  soit  d'uni- 
versel et  de  nécessaire.  Et  telle  est  la  propre  raison  pour 
laquelle  Kant,  nous  l'avons  constaté  tout  à  l'heure,  crut 
devoir  supposer  que  c'est  la  pensée  qui  rend  l'objet  possible 
(quant  à  la  forme)^  et  non  l'objet  la  pensée.  iMais  nous 
avons  constaté  aussi  qu^avec  l'idéologie  thomiste  cette 
difficulté  se  résout  sans  trop  de  peine.  Chacun  des  deux 
termes  en  présence  enveloppe  et  réalise^  de  fait^  une  nature 
immuable;  et  il  suffit  que  l'esprit  ait  la  faculté  d'atteindre 
en  chacun  d'eux,  suivant  le  processus  général  que  nous 
avons  décrit,  ces  traits  essentiels  ou  proprement  consti- 
tutifs, caractéristiques  par  définition  de  tous  les  faits  du 
même  ordre^  pour  qu'il  puisse  affirmer  en  toute  certitude 

1.  Cf.  à  CG  sujet  swpra,  p.  150,  note  1. 


r/OBJECTlVITÉ    DU    SAVOIR    SOLIDEMENT    FONDEE  173 

le  rapport  absolu  qui  les  rattache  objectivement  l'un  à 
l'autre  ^. 

((  Objectivement  »  —  il  ne  paraît  pas  possible  en  effet  de 
concevoir  une  connaissance  plus  objective,  clans  le  sens  le 
plus  plein  et  le  plus  littéral  du  mot^  que  celle  qui  atteint 
de  la  sorte  l'objet  tel  qu'il  est  en  lui-même,  dans  sa  cons- 
titution essentielle^,  au  lieu  de  le  modifier  en  agissant  sur 
lui  et  en  lui  imprimant  la  forme  de  son  action,  bien  plus, 
au  lieu  de  ne  le  mettre  elle-même  sur  pied  que  par  cette 
action.  Parlons  avec  plus  d'exactitude  :  tandis  que  dans 
l'autre  hypothèse  on  n'est  jamais  sûr  qu'à  cette  action  de 
la  connaissance  les  phénomènes  se  prêteront  toujours  sans 
regimber  et  qu'on  n'a  ainsi  au(Mane  caution  de  leur  accord 
avec  les  lois  de  l'entendement  ^,  nous  sommes  délivrés 
ici  d'une  telle  incertitude.  Si  la  forme  n'est  plus  imposée 
par  l'esprit  à  l'objet^  mais  qu'elle  ne  soit,  à  vrai  dire^  que 
celle  même  de  l'objet  reçue  abstraitement  dans  l'esprit^  il 
n'y  a  plus  à  craindre,  apparemment,  que  l'objet  lui  fausse 
jamais  compagnie.  Ainsi  l'universalité  et  la  nécessité  de 
notre  savoir  sont-elles  établies  sur  le  fondement  le  plus 
solide.  En  sorte  que  le  réalisme  thomiste  ne  se  présente  pas 
seulement  à  nous  comme  une  théorie  tout  aussi  recevable 
que  l'idéalisme  kantien^  mais  surtout  et  en  dernière  ana- 
lyse comme  une  théorie  plus  satisfaisante^  à  laquelle  il 
semble  bien  que  nous  ayons  déjà,  de  ce  chef,  le  droit  de 
donner  la  priorité. 

B.  ~  Le  réalisme  thomiste  et  ridéalisme  kantien 
dans  leur  rapport  à  Vexpérience, 

I 

Le  réalisme  thomiste  aurait  d'ailleurs^  pour  revendiquer 
cette  primauté^  d'autres  titres  encore.  Comparons-le  de 

1.  Cf.  supra,  p.  156  sq. 

2.  Cf.  supra,  p.  167  sq. 


174      II.  Y  A  DKS  SY.\TIIi:Si:S  DONNKES  DANS  I.KS  CHOSKS  MKMES 

nouveau  avec  Ja  cloclrinc  (Je  l'apercoplion  pure,  ce  vrai 
centre  spéculalif  du  système  de  Kant,  et  pn^nons  les  clioses 
par  un  autre  côté.  D'après  la  Cfilique,  c'est  donc  nous 
qui,  par  l'unité  de  notre  conscience  (pure  ou  transcendan- 
lale  ^)  établissons  entre  les  phénomènes  ces  rapports  néces- 
saires qu'on  appelle  leurs  lois.  ((  La  liaison  n'est  pas  dans 

les  objets _,  elle  est  uniquement  une  opération  de  l'en- 

lendement^,  lequel  est  avant  toutes  choses  une  législation 
pour  la  nature  ;  c'est-à-dire  que,  sans  lui,  il  uy  aurait  nulle 
part  de  nature  ou  d'unité  synthétique  des  éléments  divers 
des  phénomènes  suivant  des  règles^)).  — Mais  comment 
Kanl  peut-il  dire  ou  plutôt  reconnaître,  dans  les  mêmes 
passages^  qu'il  y  a  nombre  de  lois  naturelles  pour  la 
découverte  desquelles  il  faut  invoquer  le  secours  de  l'expé- 
rience ?  ^  C'est  donc  qu'on  ne  peut  les  dériver  jusqu'au 
bout  des  catégories  de  notre  entendement  ^  ;  c'est  donc 
qu'il  y  a  aussi  des  synthèses  qui  ne  procèdent  pas  de  la 
pensée,  mais  qui  sont  données  dans  les  choses  mêmes  ; 
la  liaison  ou  fornie  n'est  donc  pas  tout  entière  l'œuvre  de 
notre  esprit,  mais  elle  tient,  au  moins  pour  une  part,  à  la 
réalité  extramentale!  N'est-ce  pas^  saisie  sur  le  vif^  l'homo- 
généité radicale  des  principes  de  l'être  et  de  ceux  du 
connaître  ?  Et  que  devient  le  formalisme  de  VAnalylique? 
On  nous  répondra  sans  doute  que  nous  triomphons  un 
peu  vite  :  ces  lois  que  nous  n'apprenons  que  par  expérience 
«  ne  sont  que  des  déterminations  particulières  de  lois  plus 
élevées  encore,  dont  les  plus  hautes  (celles  dans  lesquelles 
rentrent  toutes  les  autres)  procèdent  a  priori  de  l'enten- 
dement même  et,  loin  de  dériver  de  l'expérience,  donnent 
au  contraire  aux  phénomènes  leur  caractère  de  conformité 


1.  Dont  les  catégories  ne  sont  que  les  formes  secondaires  et  dérivées. 
Cf.  supra,  p.  165,  note  1. 

2.  Critique  de  la  Raison  pure,  trad.  Barni,  ,  t.  I,  p.  163  et  t.  II,  p.  423 
(111,117  et  583). 

3.  Ibid.,  t.  II,  p.  432  et  t.  I,  p.  189  (III,  583  et  134). 

4.  /6id.,  t.  I,  p.  189  (III,  134). 


ET    PAR    SUITE    INDEPENDANTES    DES    CATEGORIES  175 

à  des  lois  et  rendent  précisément  par  là  l'expérience  pos- 
sible ^)).  Autrement  dit,  ce  n'est  pas  la  liaison  ou  synthèse 
en  tant  que  telle  qui  est  donnée  dans  les  faits,  c'est 
seulement  le  revêtement  extérieur,  pour  ainsi  parler^  qui  la 
différencie  dans  chaque  cas  au  regrard  de  nos  sens,  suivant 
la  diversité  des  intuitions  qu'elle  met  en  rapport  ;  et,  dès 
lors^  dire  que  la  connaissance  d'un  g-rand  nombre  de  lois 
physiques  est  a  posteriori  revient,  au  fond,  à  dire  que  les 
intuitions  le  sont  ;  ce  qui  a  si  peu  de  peine  à  s'accorder  avec 
Fidéalisme  formel  de  Kant^  que  c'en  est  même  une  des 
propositions  fondamentales. 

Mais  ici  encore  la  difficulté  n'est  que  reculée^  elle  n'est 
pas  résolue.  Laissons  de  côté  ce  qui  concerne  les  intuitions 
elles-mêmes  et  leur  rapport  à  un  principe  indépendant  de 
la  pensée  ^  :  que  toutes  les  lois  particulières  se  réduisent 
tant  qu'on  voudra  à  quelques  formes  universelles  ou  caté- 
gories^ il  reste  que  ces  formes  ou  catégories,  il  ne  nous  est 
pas  loisible  de  les  appliquer  où  bon  nous  semble  et  comme 
bon  nous  semble  ;  il  reste  que  les  faits  ne  se  laissent  pas 
lier  suivant  l'une  ou  l'autre  indifféremment,  mais  qu'ils 
exigent,  suivant  les  cas,  tantôt  Tune  tantôt  l'autre.  On  voit 
la  conséquence  :  les  faits  portent  donc  en  eux-mêmes^  ou 
c'est  à  n'y  plus  rien  comprendre,  le  principe  de  cette  diffé- 
renciation ;  il  y  a  par  suite  dans  les  choses  mêmes  quelque 
marque  empiriquement  distinctive  des  catégories  qui  leur 
conviennent^  si  l'on  préfère^  un  point  d'application  objectif 
des  catégories  ^  Et  telle  est  précisément  la  raison  pour 
laquelle  «  il  est  nécessaire  que  l'expérience  intervienne  »_, 
afin  que  nous  sachions  quelle  catégorie  il  faut  effectivement 
appliquer  en  chaque  cas  donné.  Mais  qu'est-ce  à  dire_,  un 
point  d'application  objectif  des  catégories,  sinon  la  réalité 


1.  Critique  de  la  Raison  pure,  trad.  Barni,  t.  II,  p.  432  (III,  584). 

2.  Cf.  supra^  A,  v,  p.  168  sq. 

3.  Cf.  A.  Fouillée,  Le  mouvement  idéaliste^  etc.,  p.  59. 


17(1  EN    DKI'INITIVE    f.KS    CATIOCiOIUfOS    SOiNT    LNIJTILKS 

ohjcclivo.  ello-mémc  de  ccllos-ci?^  sinon  l'ordre  (ou  la 
liaison,  ou  la  synthèse)  inliérenl,  encore  une  fois,  aux 
choses  elies-uiemes  el  |)ar  elles-merncs,  dans  h;squelles 
rintelligence  n'ait  plus  qu'à  le  reconnaître  en  l'achevant, 
ou  en  le  concevant  sous  sa  forme  abstraite  et  [)ro[)rement 
scientifique?  Quoi  qu'on  fasse,  la  difficulté  reste  tout 
entière  :  on  affirme  d'une  part  que  l'ordre  est  uniquement 
l'œuvre  de  l'entendement,  et  l'on  est  obligé  d'accorder 
d'autre  part  que  les  choses  y  sont  déjà  assujetties  avant 
toute  action  de  l'entendement. 

Nous  pourrions  même  soutenir,  sans  exagération  que,, 
loin  d'être  levée,  cette  difficulté  se  trouve  aggravée  encore. 
Sans  une  marque  objective,  présente  dans  les  faits  eux- 
mêmes,  les-  catégories,  observions-nous^  n'auraient  plus 
où  se  prendre  et,  pouvant  tout  lier  indifféremment,  ne 
pourraient  plus  rien  lier;  en  sorte  que  la  liaison^,  redisons- 
le^  ne  dépende  pas  exclusivement  d'elles^  mais  aassi  des 
objets.  —  11  y  21  plus  :  l'existence  de  cette  marque  objective 
les  rend  même  superflues;  car^  si  l'ordre  est  ainsi  donné 
dans  les  phénomènes  mêmes,  elles  arrivent  trop  tard^ 
quand  la  besogne  est  déjà  faite_,  à  savoir  quand  les  phéno- 
mènes sont  déjà  liés;  en  sorte  que  la  liaison^  non  seulement 
ne  dépende  pas  exclusivement  d'elles,  mais,  en  réalité,  n'en 
dépende  môme  pas  du  tout. 

C'est  ainsi  que  le  formalisme  de  V Analytique  se  ferait 
prendre  une  fois  de  plus  en  flagrant  délit  de  désaccord 
avec  les  faits.  C'est  un  fait ^  en  effet,  un  fait  avoué  par  Kant 
lui-même^  «  qu'il  y  a  nombre  de  lois  naturelles  que  nous 
ne  découvrons  que  par  expérience  »,  en  d'autres  termes, 
que  les  catégories  ne  s'appliquent  pas  indistinctement  à 
toute  intuition  ou  phénomène  quelconque  et  qu'il  y  a  par 
suite  dans  les  objets  eux-mêmes  quelque  raison  de  la 
synthèse,  irréductible  à  nos  formes  mentales. 

Ce  qui  revient  à  dire  que  ce  ne  sont  plus  à  la  lettre  des 

1.  Cf.  E.  Radier,  Psychologie,  p.  ^82. 


INTERPRETATION    THOMISTE    DU    FAIT    ALLEGUE  177 

formes  mentales,  s'imposant  du  dedans  aux  choses  telles 
qu'elles  s'expriment  dans  la  pensée,  mais  des  abstraits 
suprêmes  de  la  réalité  expérimentée^  dont  ils  dévoilent 
simplement  les  aspects  les  plus  universels.  Et  par  ce  côté  la 
doctrine  kantienne  serait  dans  Tordre  log"ique  à  peu  près 
ce  qu'est  la  doctrine  platonicienne,  au  dire  d'Aristote,  dans 
l'ordre  ontologique.  S'il  faut  en  croire  son  g*rand  disciple, 
l'immortel  théoricien  des  idées  doublait  les  choses  au  lieu 
de  les  expliquer  et  tout  en  croyant  les  expliquer  ^:  Kant 
ferait  de  même  pour  nos  connaissances;  ses  formes  a  priori 
ne  sont  en  dernière  analyse  que  la  doublure  inutile  de  nos 
intuitions. 


II 


Que  le  réalisme  thomiste,  maintenant^  trouve  son  compte 
à  ce  fait  même  dont  il  vient  d'être  question^  c'est  sur  quoi^ 
après  tout  ce  qui  précède^,  on  ose  à  peine  insister.  Car  enfin, 
si  la  synthèse  et  l'ordre  existent  déjà  dans  les  choses  indé- 
pendamment des  catég^ories^  à  tilre  de  données  proprement 
dites,  antérieures  à  toute  action  de  l'entendement,  si  celui- 
ci  n'a  plus  pour  rôle  que  de  les  y  découvrir  et  qu'il  ne  soit 
même,  dans  son  fond,  que  ce  pouvoir  de  les  y  découvrir^ 
comment  nier  la  réalité  objective  des  rapports  que  nous 
affirmons,  comment  nier  que  nous  ne  les  affirmions  des 
choses  précisément  que  pour  les  y  avoir  découverts? 

Assurément,  et  en  un  sens,  en  tant  que  rapports  pro- 
prement scientifiques  ou  expressément  universels,  ils  n'y 
existent  pas  tout  faits^  et  Tintellig'ence,  en  les  y  découvrant 
de  la  sorte,  les  achève  aussi,  pour  reprendre  notre  formule 
antérieure^,  c'est-à-dire  les  conçoit  actuellement  sous  cette 
forme  abstraite  et  scientifique,  inclioantur  a  natura,  perji- 
ciantur  ab  intellectu.  Mais  nous  avons  montré  ci-dessus  de 

1.  Cf.  Métaphysique,  I,  7.  —  XIII,  4. 

13 


178  \{i:\]ATi':  kv   iniiAun;   I)ï;s  (;o\cf:i»t.s 

(jiiellc  manière^  à  savoir  par  la  disliriclion  capitale  des  deux 
moments  du  processus  généralisaleur^  celle  part  d'idéalité 
(ju'il  faut  reconnaître  à  nos  concepts  se  concilie  très  bien, 
dans  la  doctrine  de  saint  Thomas,  avec  leur  objectivité 
radicale,  que,  loin  de  mettre  en  péril^  elle  présuppose  au 
contraire.  Il  ne  sera  pas  inutile  d'y  revenir  très  brièvement. 
Dans  le  premier  de  ces  deux  moments  en  effet  ou  dans 
l'abstraction,  condition  nécessaire  de  Tuniversalisation 
proprement  dite^  la  pensée  se  trouve  coïncider,  aux  termes 
de  riiypotlièse  thomiste,  avec  l'objet,  dont  elle  atteint  les 
éléments  essentiels  et  constil utils.  Si  l'universalité  sous 
laquelle  elle  les  conçoit  ensuite  n'est  pas  susceptible  de  se 
situer  dans  les  êtres  eux-mêmes^  qui  n'existent  qu'à  l'état 
individuel,  ces  êtres  individuels  n'en  sont  pas  moins 
façonnés  sur  un  type  uniforme,  que  Tintellig^ence  peut 
dég-ag-er  par  l'effort  de  son  analyse^  c'est-à-dire  par  l'abs- 
traction même  '  ;  si  l'universel  réflexe  n'a  d'existence, 
comme  tel,  que  dans  l'esprit,  il  n'en  implique  pas  moins 
Tuniversei  direct,  qui,  lui,  prend  pied  dans  la  réalité  ^.  Car 
l'idée  générale  n'emporte  pas  seulement  la  possibilité  de 
reproduction  illimitée  d'une  nature  ou  essence  donnée^ 
avant  tout  elle  a  pour  contenu  cette  nature  ou  essence 
même;  or  celle-ci  existe,  actuellement  multipliée  dans  les 
êtres  particuliers^  qui  la  réalisent  autant  de  fois  qu'ils  sont, 
et  ce  que  nous  avons  appelé  l'universel  direct  n'est  pas 
autre  chose  que  ce  caractère  constitutif  ou  essentiel  saisi 


1.  Cf.  Contra  Gen^,II,77:  Naturas  rerum  sensibilium  praesenlant  nobis 
phantasmata,  quae  tamen  nondam  pervenerunt  ad  esse  intelligibile,  cum 
sint  similitudines  rerum  secundum  proprietates  individuales  ;  non  igitur 
sunt  intelligibilia  actu.  Sed  in  hoc  homine,  cujiis  simililudinem  reprae- 
senlant  phantasmata,  est  accipere  naturam  universatem.  denudatam  ab 
omnibus  conditionibus  indwiduanlibus  (V,  12s)...  quod  est  {S.  iheol., 
I  p.,  q.  LXXXV,  a.  2  ad  2)  ipsam,  abstrahi  (I,  33S). 

2.  Cf.  encore  In  III  Sent.,  dist.  v,  q.  3,  a.  1  ad  1  :  Genus  est  quaedam 
intentio  quam  intellectus  ponit  circa  forinam  intellectam. . .  Tamen  huic 
intentioni  i}itcllectnc  reiipondet  natura  (luacdain,  quae  est  in  particu- 
laribus,  quamvis  secundum  quod  est  in  particularibas  non  liabeat  rationem 
generis(VII,  12). 


NOUVEL    AVANTAGE    DE    LA    THEORIE    DE    SAINT    THOMAS    179 

par  la  pensée  dans  les  êtres  individuels  à  part  des  éléments 
individuels  eux-mêmes.  Tout  ce  qui  reste  en  lui  de  sub- 
jectif, c'est  d'être  ainsi  mentalement  isolé  des  éléments 
individuels  :  il  serait  superflu  de  répéter  qu'on  ne  voit  plus 
ce  qui  pourrait  de  ce  seul  chef  l'empêcher  de  se  rapporter 
en  lui-même  et  tout  entier  à  l'objet. 


III 


En  résumé,  il  appert  du  témoignage  des  faits  eux- 
mêmes^  que  nos  concepts^,  mêrne  les  plus  universels,  ne 
représentent,  considérés  dans  la  totalité  de  leurs  éléments, 
ni  le  produit  exclusif  de  la  réalité  ni  l'œuvre  totale  de  la 
pensée.  11  ne  sont  ni  absolument  subjectifs  ni  absolument 
objectifs.  On  y  doit  discerner  un  élément  réel^  à  savoir  le 
caractère  (par  exemple,  causalité  ou  subsistance)  ou  la 
condition  (par  exemple,  dépendance  causale  ou  inhérence 
accidentelle)  qu'ils  expriment  et  dont  la  connaissance  est 
manifestement  tributaire  de  l'expérience  —  et  un  élément 
idéal,  à  savoir  l'état  abstrait  dans  lequel  ils  expriment 
cette  condition  ou  ce  caractère,  avec  l'universalité  qui  en 
résulte.  Or  la  théorie  kantienne  de  l'aperception,  qui 
rapporte  toute  liaison  à  la  pensée  seule,  est  bien  embar- 
rassée d'expliquer  le  premier  de  ces  deux  éléments_,  et 
Kant  lui-même  en  laisse  échapper  l'aveu  implicite^  lorsqu'il 
attribue,  à  l'encontre  de  son  principe  fondamental,  une 
part  d'intervention  à  l'expérience  dans  la  synthèse  des 
phénomènes.  La  théorie  de  saint  Thomas  au  contraire, 
avec  sa  distinction  précise  entre  abstraction  et  universa- 
lisation, rend  compte  des  deux  éléments  à  la  fois  de  la 
manière  la  plus  heureuse,  puisque  abstraire  ici  veut  dire 
pénétrer  dans  la  réalité  expérimentée  les  principes  cons- 
titutifs qui  forment  la  matière  du  concept  et  auxquels  il 
suffira  d'ajouter  la  notion  expresse  de  leur  identité  dans 


ISO        i)iKi'i<;iu:\(:i';  avkc   i.  Aiuii  mknta'ho.n   imu;ci;i)i:.\te 

tous  les  cas  [)Oiir  avoir  l'idée  générale  proprement  dite  ^ 
Ainsi  s'elïeetiie  le  dépari  exact  de  ce  rpji  revient  à  l'objet 
et  de  ce;  (pii  revi(mt  à  l'esprit;  et  la  nécessité  de  recourir 
à  Texpériencc  pour  mettre  sur  [)ied  le  système  entier  d(î 
notre  savoir  —  ce  l'ait  capital  dont  nous  étions  partis  — 
n'a  plus  rien  que  de  très  intelligible. 

On  voit  la  diirérence  entre  cette  argumentation  et  celle 
qui  remplit  le  paragraphe  précédent.  Dans  celui-ci,  nous 
prenions  d'emblée  le  problème  tel  que  Kant  le  [)Ose, 
c'est-à-dire  ramené  à  la  nécessité  et  à  l'universalilé  des 
connaissances  rationnelles,  et^  lui  rendant  à  lui-même  son 
propre  jeu,  comme  il  s'exprime -dans  sa  réfutation  de 
l'idéalisme  matériel  '^,  nous  montrions  que  le  réalisme 
thomiste  fournit  de  cette  universalité  et  de  cette  nécessité 
une  interprétation  plus  rigoureuse  que  le  formalisme  de 
l'aperception  pure.  Ici  nous  considérons  plutôt  le  rôle  que 
Texpérience  joue,  sans  conteste  possible^  dans  la  déter- 
mination des  lois  naturelles  ;  et  nous  constatons  que,  sur 
ce  point  encore,  c'est  le  réalisme  thomiste  qui  se  concilie 
le  mieux  avec  les  faits. 

Il  nous  reste  à  établir  qu'il  offre  au  surplus  et,  à  la 
différence  de  l'hypothèse  rivale^  l'avantage  de  demeurer 
d'un  bout  à  l'autre  fidèle  à  sa  conception  maîtresse,  en  un 
mot,  qu'il  ne  l'emporte  pas  seulement  au  point  de  vue  de 
l'accord  avec  les  faits^,  mais  aussi  au  point  de  vue  de 
l'accord  avec  ses  propres  principes  ou  de  la  cohérence 
interne. 


1.  Cf.,  sans  préjudice  de  tous  les  textes  cités  précédemment,  In  I  Sent., 
dist.  XIX,  q.  5,  a.  1  :  Qaaedam  sunt  quae  habent  fundamentum  in  re  extra 
animam,  sed  complementum  rationis  earum  quantum  ad  id  quod  est  for- 
male,  est  per  operationem  animae,  ut  patet  in  universali.  Humanitas  enim 
est  aliquid  in  re,  non  tamen  ibi  habet,  rationem  universalis,  cum  non  sit 
extra  animam  aliqua  humanitas  inultis  communis;  sed  secundum  quod 
accipitur  ab  intellectu,  adjungitur  ei  per  operationem  intellectus  intentio 
secundum  quam  dicitur  species  (VI,  167). 

2.  Cf.  Critique,  etc.,  t.  I,  p.  288  (so  dass  das  Spiel,  welches  der  Idea- 
lismustrieb,  ihm  mitmehrerem  Rechte  umgekehrt  vergolten  wird  [III,  199]). 


CHOSE    EN    SOI    ET    CATEGORIES    CHEZ    KANT  '      181 

C.  —  Le  réalisme  thomiste  et  V idéalisme  kantien 
au  point  de  vue  de  la  cohérence  interne. 

I 

Impuissance  absolue  de  la  raison  spéculative  en  matière 
de  suprasensible  ou  de  transcendant  et  primauté  à  cet 
ég*ard  de  la  raison  pratique  ;  en  termes  plus  précis,  limi- 
tation de  l'usage  légitime  des  catégories  ou  des  lois  de  la 
pensée  au  monde  phénoménal^  à  l'exclusion  du  monde 
nouménal,  inaccessible  à  leurs  prises,  c'est-à-dire  à  la 
science^  et  ouvert  à  la  seule  croyance  (morale)  —  telle  est, 
comme  on  le  sait,  l'idée  mère  de  Kant^  inspiratrice  commune 
des  deux  Criticfues^  dont  elle  fait  la  profonde  unité. 
Commençons  par  le  côté  nég-atif  de  celte  thèse  générale 
(inaccessibilité  du  noumène  à  la  science).  Il  faut  bien  le 
dire  :  on  a  beaucoup  de  peine  à  comprendre  que,  tout  en 
restreignant  ainsi  les  catégories  à  l'ordre  phénoménal,  le 
père  du  criticisme  ne  paraisse  se  faire  aucun  scrupule  d^ 
recourir^  sinon  pour  établir  l'existence  du  noumène  lui- 
même,  tout  au  moins  pour  déterminer  sa  relation  aux 
phénomènes. 

Admettons  en  efïet^  pour  simplifier  la  discussion,  que 
Kant  ne  soit  réellement  pas  tombé  dans  l'illogisme  que 
lui  reproche  si  vivement  Schopenhauer^  c'est-à-dire  qu'il 
ne  se  serve  pas  du  principe  de  causalité  pour  introduire  la 
chose  en  soi  dans  son  système  ^  :  on  ne  peut  contester 
qu'entre  la  chose  en  soi  et  la  chose  telle  qu'elle  nous 
apparaît  ce  soit  bien  en  dernière  analyse  un  rapport  de 
cause  à  effet  qu'il  établisse  —  à  moins  que  ce  ne  soit  un 
rapport  de  substance  à  mode,  ou  plutôt  encore  tous  les 
deux  à  la  fois.  Le' passage  suivant  des  Prolégomènes  est 

1.  Cf.  Krilik  lier  hantischen  Philosophie,  p.  26  de  la  trad.  fr. 


182        ILLOGISMI-:    HADICAF.    \)K    \.A    CONCRPTION    KANTIENNE 

particulièrement  sug'gestif  à  cet  égi^ard  :  a  Si  nous  consi- 
dérons les  objets  des  sens  comnne  de  simples  phénomènes^ 
nous  reconnaissons  par  là  qu'une  chose  en  soi  leur  sert  de 
fondement  (Grand),  quoique  nous  ne  sachions  pas  ce 
qu'elle  est,  mais  que  nous  n'en  connaissions  que  le  phéno- 
mène, c'est-à-dire  la  manière  dont  nos  sens  sont  affectés 
par  ce  quelque  chose  d'inconnu  ^  ». 

Pas  si  inconnu  tout  de  même_,  puisque  nous  savons  non 
seulement  qu'il  existe^  mais  qu'il  nous  afTecte  par  le  phéno- 
mène, et  donc  qu'il  est  doué  d'activité;  puisque  nous  le 
connaissons  dans  son  action  même,  d'où  il  n'y  aurait  peut- 
être  pas  bien  loin  à  le  connaître  aussi  en  quelque  manière 
dans  son  être  ^.  Laissons  toutefois  cette  conséquence  et  ne 
retenons  que  la  proposition  qui  donnerait  lieu  de  la  tirer  : 
le  fondement  transcendant  du  phénomène  exerce  donc  sur 
nous  une  action,  et  c'est  précisément  de  cette  action  que 
résulte  le  phénomène  lui-même.  Mais  qu'on  y  prenne  g'arde^, 
la  différence  est  bien  petite,  qui  sépare  action  de  causation^ 
si  tant  est  même  qu'il  y  ait  ici  entre  l'une  et  l'autre  une 
différence  appréciable  ;  parler  ici  d'action  revient  à  faire 
appel  à  la  catég-orie  de  cause  :  comment  donc  celle-ci  a-t-elle 


1.  Op,  cit.,  p.  101  (IV,  63).  —  Cf.  Ibid.  tout  le  §  58,  et  Réponse  à 
Eberhard  :  «  Nun  ist  ja  das  eben  die  bestàndi^fe  Behauptung  der  Kriîik, 
dass  sie  diesen  Grund  des  Stofïes  sinnlicher  Vorstellungen  in  elwas 
Uebersinnlichen  setzt,  was  jenen  zum  Grunde  liegt.  Sie  sagt  :  die 
Gegenstànde,  als  Dinge  in  sich,  geben  den  Stoff  zu  empirischen  Anschau- 
ungen  (sie  enlhalten  den  Grund,  das  Vorsteliungsvermôgen  zu  bestim- 
men,  u.  s.  w.)  »  (VT,  31). 

2.  Car  enfin,  pourquoi  le  phénomène  ne  nous  donnerait-il  pas  précisément 
une  ouverture  sur  la  chose  inconnue,  ou  plutôt  inaccessible  en  elle-même 
et  directem,enl,  dont  il  procède  ?  Pourquoi  ne  nous  représenterions-nous 
pas  la  cause  à  l'image  de  ses  effets  ?  Si  Ton  nous  objecte  qu'il  faut  pour 
cela,  attendu  que  la  cause  est  ici  d'ordre  nouménal,  admettre  la  portée 
nouménale  aussi  des  principes  rationnels,  nous  répondrons  qu'on  l'admet 
bien  pour  définir  le  rapport  de  ce  nouinène  aux  phénomènes  :  pourquoi 
donc  pas  aussi  pour  déterminer,  dans  la  mesure  du  possible,  ce  qu'est  le 
noumène  lui-môme?  Oa  plutôt  encore,  Tun  n'emporte-t-il  pas  Tautre  ? 
le  noumène  n'est-il  pas  atteint  par  cela  seul  que  son  rapport  aux  phéno- 
mènes est  défini?  et  n'est-ce  point  là  la  mesure  même  dans  laquelle  il  peut 
être  déterminé  ? 


SOLUTION    PROPOSÉE  :    SON    INSUFFISANCE  183 

pu  forcer  la  barrière  qui  lui  interdisait  l'accès  du  noumène? 
Cette  barrière  serait-elle  si  fragile? 


II 


Il  ne  serait  pas  trop  malaisé  de  montrer  qu'avec  la  caté- 
g-orie  de  cause  celles  d'existence  et  même  de  substance  ont 
pris  la  même  liberté.  Et  l'on  ne  voit  pas  qu'il  serve  à  grand'- 
chose  d'alléguer  que  «  la  distinction  des  choses  en  soi  et 
des  choses  telles  qu'elles  nous  apparaissent  étant  vraie 
pour  Kant  avant  les  déterminations  spéciales  dont  la  revêt 
l'idée  criticiste,  la  signification  en  est  logiquement  anté- 
rieure à  la  reconnaissance  du  domaine  que  gouvernent  les 
catégories  »  ;  en  sorte  que  Kant  puisse  <(  se  servir  de 
Targumentation  proprement  criticiste  quand  il  s'agit 
d'établir  que  les  objets  compris  dans  Texpérience  ne  sont 
rigoureusement  que  des  phénomènes^  tandis  qu'il  se  sert 
de  l'argumentation  rationaliste  traditionnelle  pour  conclure 
que  ce  qui  est  phénomène,  étant  apparence,  est  l'apparence 
de  quelque  chose  et  suppose  derrière  soi  une  réalité  ^  ». 

Pour  subtile  qu'elle  soit,  cette  distinction  n'en  laisse  pas 
moins  subsister^  à  notre  avis^  la  difficulté  tout  entière. 
Quand  on  aura  répété  de  toutes  les  manières  que  «  le 
noumène  est  une  présupposilion  indispensable  de  la 
doctrine  kantienne  ^))_,  on  n'aura  pas  préservé  cette  doctrine 
d'aboutir  logiquement  à  soustraire  le  noumène  à  toute 
application  des  catégories  ;  et  par  suite,  puisque  le  nou- 
mène ne  peut  pourtant  être  conçu  que  par  l'application  de 
quelqu'une  ou  de  quelques-unes  d'entre  elles,  on  n'aura 
pas  préservé  cette  doctrine  d'aboutir  également  à  sup- 
primer son  propre  point  de  dé[)art.  Loin  d'être  levée,  la 
contradiction   ne    fait  par  là  que  s'accuser   avec  plus  de 


1.  V.  Delbos,  La  philosophie  pratique  de  Kant,  p.  196-7.  —  Cf.  p-201. 

2.  Ibid.,  p.  197. 


181  DISTINCTION    lONTKI-:    CO.NNAISSANCK     KT    l'KNSIŒ 

lx)rco  (|uo  jamjiis.  Aiil,n3  chose  est.  rex|)li(|uer  et  rendre 
compréliensihle  (jikî  l\aril  n'y  nit  point  pris  garde^  autre 
chose  eni|)e.cher  qu'il  y  soit  tombé  ellectivenient  et  rju'ainsi^ 
suivant  la  juste  remarcjue  d'iJeherwe^»-,  a  le  commencement 
et  la  suite  de  la  C/'itique  se  détruisent  l'un  l'autre  ^  » 

Objeclera-t-on  que  «  l'existence  attribuée  aux  choses  en 
soi  n'est  pas  l'existence  qui  a  pour  caractère  de  ne  pouvoir 
être  saisie  que  dans  une  intuition  sensible  ?''^  »  —  Mais, 
sans  compter  qu'il  ne  s'agit  pas  seulement  ici  d'existence, 
qu'il  s'agit  aussi  de  causalité  et  même  de  substantialité, 
toute  la  question  est  de  savoir  si_,  dans  le  système  de  Kant^ 
les  catégories^  y  compris  celle  d'existence,  conservent 
encore  une  signification  réelle,  une  fois  détachées  de  toute 
intuition.  Or^  s'il  y  a  un  point  sur  lequel  l'auteur  de  ce 
système  insiste  avec  complaisance,  c'est  précisément  c[ue 
les  catégories  n'ont  de  sens  que  par  rapport  aux  intuitions, 
dont  leur  rôle  est  d'efiFectuer  la  synthèse^  et  qu'en  dehors 
de  là  elles  n'ont  plus  de  sens^  du  tout.  Et  il  est  particu- 
lièrement remarquable  à  ce  propos  que  le  chapitre  même 
qui  a  pour  but  d'éclaircir  et  d'approfondir  la  distinction 
entre  les  phénomènes  et  les  noumènes  ne  soit  pas  celui  où 
cette  affirmation  revient  le  moins  souvent*^. 


III 


Il  est  vrai  que_,  dans  une  note  importante  de  la  seconde 
édition,  la  Critique  ne  soumet  de  la  sorte  aux  «  conditions 
de  l'intuition  sensible  »  que  la  seule  ((  connaissance  ou 
détermination  de  l'objet  »  :  la  simple  «  pensée»  de  celui-ci 
leur  échappe,  en  sorte  que,  par  cette  voie  «  un  champ 


1.  Grundriss,  t.   III,  p.  380. 

2.  V.  Delbos,  op.  cit.,  p.  197. 

3.  Cf.  Critique  de  la  Raison  purr,  trad.  Barni,  t.  I,  p.  599,  303-7,  3C8, 
31^,  314,  317,  319,  '622.  —  Cf.  p.  200,  2:6-7,  215-G,  etc.  (III,  205,  210-11,  212, 
215,  216,  219,  220,  222.  —  Cf.  142,  145-6,  151-2,  etc.)„ 


ELLE    NE    SUPPRIME    PAS    LA    CONTRADICTION  185 

illimité  s'ouvre  devant  les  catég-ories*  ».  Ainsi  la  chose  en 
soi  pourrait-elle  relever  de  l'une,  de  la  pensée,  tout  en  se 
dérobant  à  l'autre,  à  la  connaissance  (proprement  dite).  Et 
c'est  aussi  à  quoi  revient,  quant  au  fond,  le  concept 
«  négatif  »  ou  «  limitatif  ))  du  noumène  :  on  entendrait 
simplement  par  là  la  possibilité  d'autres  choses  que  les 
phénomènes  eux-mêmes^  par  opposition  auxquelles  ils 
soient  définis^  que  ces  choses  d'ailleurs  existent  ou  n'existent 
point  réellement_,  ce  qu^il  est  justement  impossible  de 
savoir  ^. 

Mais  il  semble  bien  que  nous  soyons  toujours  loin  de 
compte.  Nous  parlions  tout  à  l'heure  existence,  et  l'on 
nous  répond  à  présent  possibilité.  Si  le  noumène  n'est  que 
l'antithèse  idéale  du  phénomène,,  il  n^'en  peut  plus  être  le 
fondement  réel.  Ce  ne  sont  point  là  deux  thèses  complé- 
mentaires qu'on  devrait  superposer  l'une  à  l'autre,  mais 
deux  thèses  exclusives  entre  lesquelles  il  faut  choisir.  Il 
ne  semble  pas  que  Kant  ait  jamais  pris  parti  d'une  manière 
définitive  entre  les  deux.  Gomme  on  l'ajustement  observé^ 
la  Critique  paraît  osciller  continuellement  «  de  l'affir- 
mation conditionnelle  à  raflirmation  catégorique^  de  la 
chose  en  soi^  »,  du  concept  négatif  au  concept  positif  du 
noumène.  Or,  il  faut  le  redire^  les  deux  affirmations  et  les 
deux  concepts  restent  pourtant  inconciliables.  La  contra- 
diction peut  bien  être  ainsi  transportée  d'un  point  de  la 
théorie  à  un  autre,  mais  elle  demeure  :  la  déplacer  n'est  pas 
la  faire  disparaître. 

On  pourrait  aller  plus  loin  et  soutenir  qu'elle  est  même 
beaucoup  moins  déplacée  que  redoublée.  De  fait,  que  «  les 
catégories  dans  la  pensée  ne  soient  pas  bornées  par  les 
conditions  de  l'intuition  sensible  et  qu'elles  voient  même 


1.  Critique,  etc.,  t.  J,  p.  190  (III,  135). 

2.  Ibid.,  p.  318  sq.  (IIÏ,  219  sr/.) 

3.  Sinon  même  apodictique. 

4.  E.  BoiRAC,  L'idée  du  phénomène,  p.  33. 


18(3  CONTJIAUICTION    RliDOUBLl'jIi:    ET    SOS     l'AS    1J:V|';E 

s'ouvrir  alors  devant  elles  un  cliain|)  illiinilé  ;>,  peu 
importe,  si  cette  extension  n'a  précisément  lieu  (|ue  dans 
la  pensée  même.  Que  les  catég-ories  ne  soient  [)lus  subor- 
données aux  intuitions  dans  la  pensée  même,  il  n'y  a  rien 
là  (jui  doive  étonner  après  toul_,  puisque,  d'une  part,  elles 
expriment  les  lois  suprêmes  de  son  exercice,  et  que^ 
d'autre  part,  comme  pouvoir  de  synthèse  des  intuitions, 
la  pensée  domine  nécessairement  celles-ci.  Seulement,  cela 
ne  préserve  point  les  catégories  de  rester  les  pures  formes 
de  cette  synthèse  immanente  des  phénomènes,  incapables^, 
en  dehors  d'un  tel  usage,  de  toute  signification  déterminée 
ou  d'aucun  rapport  à  un  objet  ^  :  au  contraire  cela  même 
les  condamne  plus  que  jamais  à  n'avoir  que  cette  valeur 
toute  formelle.  Et  plus  que  jamais  aussi  il  devient  impos- 
sible de  les  transporter  à  l'ordre  nouménal.  Il  reste  donc 
vrai  que,  si  on  les  y  transporte  quand  même,  ce  ne  peut 
être  qu'en  infligeant  à  sa  propre  théorie  le  plus  rigoureux 
démenti.  On  n'a  pas  avancé  d'une  ligne;  ou  plutôt  on  n'a 
fait  un  long"  détour  que  pour  en  revenir  juste  au  même 
point.  Tout  ce  qu'on  y  a  gag*né,  c'est  comme  nous  le 
disions  plus  haut,  d'ajouter  une  seconde  contradiction  à 
la  première^  par  la  juxtaposition  incohérente  de  deux 
conceptions  du  noumène  qui  ne  réussissent  à  se  mettre 
d'accord,  ni  l'une  avec  l'autre,  ni  chacune  par  devers  soi 
avec  le  principe  fondamental  du  système. 


IV 


Passons  au  réalisme  thomiste  et  montrons  combien  est 
forte,  à  ce  point  de  vue  de  la  cohérence  interne,  la  position 
qu'il  occupe.  Il  n'a  pas  commencé,  lui^  par  s'interdire 
absolument^  au  nom  de  l'idéalité  des  concepts  intellectuels^ 
tout  emploi  de  ceux-ci  en  matière  de  transcendant  et  de 

1.  Cf.  Critique  de  la  Raison  pure,  trad.  Barni,  t.  I,  p.  308,  etc.  (III,  212). 


COHÉRENCE    DE    LA    DOCTRINE    DE    SAINT    THOMAS  187 

suprasensible  :  qu'on  se  reporte_,  pour  s'en  convaincre^  à 
nos  précédentes  analyses.  Assurément^  il  ne  se  dissimule 
pas  que^  dans  cet  autre  domaine,  des  conditions  spéciales 
se  rencontrent^  qui  exig-ent  des  procédés  distincts^  rela- 
tivement distincts  ;  il  ne  nie  pas  que^  pour  s'appliquer 
lég*itimement  à  ce  nouvel  objet,  les  concepts  en  jeu  ne 
doivent  subir  des  corrections  et  des  épurations  qui  les 
adaptent  à  leur  fonction  nouvelle.  Mais  ce  n'est  là^  il  le  sait 
aussi,  qu'une  affaire  de  mise  au  point  :  ces  épurations  et 
corrections  faites_,  ils  continueront  de  fonctionner  rég-uliè- 
rement,  et  tout  dang-er  d'erreur  aura  disparu. 

Le  lecteur  entend  bien  que  nous  avons  en  vue  la  belle 
et  profonde  doctrine  de  l'Ecole  touchant  le  caractère  ana- 
logique de  notre  connaissance  du  suprasensible  et  parti- 
culièrement du  divin  ^  Cette  doctrine  est  de  nature  à  jeter 
la  plus  vive  lumière  sur  la  présente  question  :  selon  nous, 
elle  en  est  la  véritable  clé,  et  toute  notre  ambition  n'irait 
qu'à  le  faire  bien  comprendre.  Ce  n'est  pas  tout  à  fait  dans 
le  même  sens  que  les  catég-ories  s'appliquent  aux  phéno- 
mènes et  aux  noumènes  :  voilà  ce  qu'on  doit  accorder  au 
criticisme  ;  en  termes  plus  exacts,,  voilà  la  distinction  libé- 
ratrice qu'il  suffit  de  tirer  au  clair  pour  dissiper  l'équivoque 
radicale  dans  laquelle,  autrement,  la  discussion  risquerait 
de  s'embarrasser  à  perpétuité.  Mais  encore  faut-il  pour 
cela  reconnaître  aux  catégories,  à  l'instar  du  dog'matisme 
traditionnel,  une  valeur  indépendante^,  comme  expression 
des  lois  des  choses  mêmes,  et  non  pas  les  limiter,  sur  les 
traces  de  Kant,  à  l'un  des  deux  domaines  exclusivement. 
Autrement  dit,  il  faut  à  cette  fin  attribuer  à  la  raison  un 
contenu  ou  un  objet  propre,  positif,  réel,  et  surtout  ne  pas 
s  être  enlevé  tout  droit  de  le  lai  attribuer.  Peut-être  avons- 
nous  réussi  à  faire  voir  comment  l'idéalisme  criticiste  se 
trouve^  de  par  ses  propres  principes,  empêché  de  réaliser 
cette  condition,  au  lieu  que  le  réalisme  thomiste  n'a  besoin 

1.  Cf.  supra,  ch.  V,  en  particulier  v  sq. 


188  HKSUMi;  i:t  conclusion 

(|ue  de  rester  d'accord  avec  lui-même  f)Our'   y  satislaire 
pleinement. 

En  ce  qui  concerne  celui-ci  louteCois,  nous  n'insisterons 
pas  davantage  ici  même  sur  cette  considération,  (pji  viendra 
plutôt  à  sa  place  dans  le  chapitre  suivant.  Il  n'est  guère 
possible  en  effet  de  la  développer  tout  au  long  sans  toucher 
au  problème  de  la  croyance  et  de  sa  relation  à  la  science, 
problème  auquel  ce  chapitre  est -précisément  consacré. 


Telle  est,  à  notre  avis,  et  en  ne  tenant  compte  ([ue  du 
problème  de  la  science,  la  triple  supériorité  du  système 
thomiste. 

Elle  se  manifeste  en  premier  lieu  lorsqu'il  s'agit  d'ex- 
pliquer la  nécessité  et  l'universalité  propres  à  nos  connais- 
sances rationnelles.  Tandis  que  le  formalisme  subjectiviste 
de  Kant  rapporte  ce  double  caractère  à  une  action  synthé- 
tique de  la  pensée  élaborant  suivant  ses  lois  propres  une 
matière  sensible  hétérogène,  toujours  susceptible  dès  lors 
de  se  dérober  à  leurs  prises  et  par  là  de  faire  chanceler  tout 
rédifîce  de  notre  science,  le  réalisme  conceptualiste  de 
saint  Thomas  nous  montre  dans  ces  lois  de  la  pensée  tout 
simplement  l'expression  abstraite  en  nous  des  lois  réelles 
des  choses  hors  de  nous,  et  par  là  même  garantit  beaucoup 
plus  efficacement  l'objectivité  de  notre  savoir. 

En  second  lieu^  il  y  a  un  fait  qui  apporte  à  cette  première 
conclusion  une  confirmation  remarquable  :  c'est  que  l'ordre 
de  la  nature  et  la  liaison  des  phénomènes  ne  sont  pas  tout 
entiers  l'œuvre  de  la  pensée,  comme  le  prouve  la  nécessité 
de  recourir  à  l'expérience  pour  la  détermination  des  lois 
particulières^  et  que  la  pensée  n'applicjue  pas  ses  catégories 
au  hasard.  Il  en  résulte  qu'on  doit  reconnaître  l'existence 
d'un  motif  ou  d'une  marque  objective  et  empirique  de  cette 
application.   Et  cette  marque  empirique   et   objective    se 


TRIPLE    SUPERIORITE    DU    REALISME    THOMISTE  189 

confond  dans  les  choses  avec  la  catégorie  elle-même.  Ou 
plutôt  ce  qu'on  appelle  calégorie  n^est  que  la  conception 
abstraite  —  c'est  toujours  là  qu'on  en  doit  revenir  — ■  du 
rapport  objectif^  inhérent  à  la  réalité  expérimentée,  et 
donc  dégagé  analytiquement  de  cette  réalité  par  la  pensée 
(réalisme  intellectualiste),  mais  non  pas  imposé  synthéti- 
quement  par  la  pensée  à  cette  réalité  (idéalisme  formel). 

Les  inconséquences  enfin  auxquelles  aboutit  le  criticisme 
idéahste,  lorsqu'après  avoir  limité  l'emploi  légitime  des 
catégories  au  monde  phénoménal  il  ne  laisse  pas  de  s'en 
servir  malgré  cela  pour  définir  le  mode  d'existence  du 
noumène  et  son  rapport  au  phénomène^,  ne  sont  pas  pour 
atténuer  l'effet  des  considérations  précédentes.  Ce  n'est  pas 
en  se  rejetant  sur  le  concept  négatif  et  limitatif  du  noumène 
que  l'on  échapperait  à  cette  troisième  difficulté  :  car^  sans 
compter  que  le  concept  négatif  du  noumène  a  toutes  les 
peines  du  monde  à  se  rejoindre  en  dernière  analyse  avec 
son  concept  positif^  l'usage  des  catégories  devient  alors^ 
c'est-à-dire  si  l'on  essaie  de  les  appliquer  à  la  contre-partie 
absolue  du  phénomène,  moins  que  jamais  recevable.  Et  le 
spectacle  de  ces  inconséquences  devient  d'autant  plus 
instructif,  quand  on  constate,  en  regard,  la  rigoureuse 
cohérence  du  réalisme  thomiste  au  même  point  de  vue. 

Il  s'en  faut  donc  de  beaucoup  que  notre  savoir  théorique 
soit  impuissant  à  dépasser  l'expérience,  comme  le  soutient^ 
à  rencontre  du  réalisme  thomiste^,  l'idéalisme  kantien. 
L^examen  comparatif  des  deux  doctrines  sur  le  terrain  de 
la  raison  spéculative  nous  a  déjà  fait  découvrir  de  quel  côté 
se  trouve  la  vue  la  plus  exacte  sur  la  portée  de  notre  science. 
Il  nous  reste  à  rechercher  si  leur  parallèle  sur  le  terrain  de 
la  raison  pratique  et  de  la  croyance  nous  réserve  la  même 
conclusion. 


CHAPITRE    VIII 


LE  REALISME  THOMISTE  ET  LIDEALISME  KANTIEN. 
—  2.    LE   PROBLÈME   DE   LA   CROYANCE. 


SOMMAIRE 

I.   La  théorie  kantienne  de  la  croyance.  —  II.  Méthode  à  suivre  dans  la  discussion. 

—  III.  Premier  trait  commun  entre  la  science  et  la  croyance  :  identité  de 
forme  logique. —  IV.  Deuxième  trait  commun:  universalité  et  communicabilité. 

—  V.  Croyance  et  catégories.  —  VI.  Première  instance  (intervention  de  la  loi 
morale)  et  réponse.  —  VII.  Deuxième  instance  (symbolisme)  et  réponse.  — 
Caractère  spécial  de  l'emploi  des  catégories  en  pareil  cas.  —  Retour  sur  la 
doctrine  thomiste  de  l'analogie  dans  la  connaissance  du  divin  :  comment  elle 
éclaire  toute  la  question.  —  VIII.  Suite  :  critique  de  lidée  de  symbolisme  à  ce 
point  de  vue.  —  Alternative,  pour  la  croyance,  ou  de  n'être  rien  ou  de  se 
ramener  en  dernière  analyse  à  la  science.  —  IX.  Résumé  et  conclusion  : 
Solidarité  indissoluble  de  la  raison  spéculative  et  de  la  raison  pratique  ;  d"où 
impossibilité  d'attribuer  à  Tune  la  valeur  absolue  que  l'on  refuse  à  l'autre. 


Tout  le  monde  sait  aujourd'hui  à  quoi  s'en  tenir  sur  le 
véritable  rapport  des  deux  grands  ouvrages  de  Kant  et  sur 
l'unité  profonde  de  dessein  qui  préside  à  son  œuvre  tout 
entière.  Le  temps  n'est  plus  où  l'on  présentait  la  Critique 
de  la  Raison  pratique  comme  le  sauvetage  tardif  et  quelque 
peu  désespéré  des  grandes  vérités  morales  et  religieuses,, 


THÉORIE    KANTIENNE    DE    LA    CROYANCE  191 

menacées  par  la  Critique  de  la  Raison  pure  d'une  totale 
submersion.  Vrai  contresens  historique  !  Kant,,  au  contraire, 
sait  très  bien  ce  qu'il  fait^  et  le  meilleur  moyen,  à  ses  yeux, 
de  soustraire  ces  vérités  capitales  à  toute  espèce  de  contes- 
tation et  de  fluctuation,  c'est  précisément  de  commencer 
par  établir  l'absolue  incompétence  de  la  raison  spéculative 
à  leur  endroit.  Si  en  effet  —  et  voilà  le  nœud  de  la 
question  —  elle  est  de  tous  points  incapable  de  les  établir 
(en  toute  certitude),  elle  n'est  pas  moins  incapable  de  les 
ruiner  ;  si  elle  ne  peut  rien  pour  elles^  elle  ne  peut  rien  non 
plus  contre  elles.  Dès  lors,  ainsi  déblayé^  le  champ  reste 
libre  devant  la  raison  pratique^  à  laquelle  seule  il  appar- 
tient, au  nom  des  exigences  de  l'ordre  moral,  de  prononcer 
lég-ilimement  sur  ces  mêmes  vérités  ^ 

Et  ici  encore,  il  faut  bien  comprendre  la  pensée  du 
philosophe  :  en  se  prononçant  sur  elles^  la  raison 
pratique  ne  fait  pas  œuvre  de  science,  mais  de  simple 
croyance  (subjective  et,  strictement,  incommunicable).  Ces 
vérités  restent  en  elles-mêmes^  après  comme  avant  son 
intervention^  «tcanscendantes»  ou  inaccessibles  à  la  raison 
spéculative_,  en  dehors  ou  au-dessus  des  conditions  de  la 


1.  Cf.  Critique  de  la  Raison  pure,  trad.  Barni,  t.  I,  p.  34  sq.  (III,  24  sq.); 
t.  II.  [Méthodologie  transcendent  aie.  Ch.  II,  Canon  de  la  Raison  pure, 
p.  357  sq.  (III,  526  sq  ).  Ch.  III,  Architectonique  de  la  Raison  pure,  p.  403  sq. 
[III,  558  sq.]  ).—  Critique  de  la  Raison  pratique,  1*  p.,  1.  II,  ch.  III,  sect. 
6  et  7.  —  «  La  métaphysique  est  tombée  dans  un  discrédit  général,  parce 
qu'après  lui  avoir  d'abord  demandé  plus  qu'il  n'était  juste  de  le  faire  et 
s'être  longtemps  bercé  des  plus  belles  espérances,  on  s'est  vu  trompé 
dans  son  attente.  On  se  sera  suffisamment  convaincu  dans  tout  le  cours 
de  notre  critique  que,  quoique  la  métaphysique  ne  puisse  jamais  servir 
de  fondement  à  la  religion,  elle  en  restera  toujours  comme  le  rempart,  et 
que  la  raison  humaine,  qui  est  déjà  dialectique  par  la  tendance  de  sa 
nature,  ne  pourra  jamais  se  passer  de  cette  science,  qui  lui  met  un  frein, 
et  qui,  par  une  connaissance  scientifique  et  pleinement  lumineuse  de  soi- 
même,  prévient  les  dévastations  qu'une  raison  spéculative  privée  de  lois 
ne  manquerait  pas  sans  cela  de  produire  dans  la  morale  aussi  bien  que 
dans  la  religion.  »  {Critique,  etc.,  trad.  Barni,  t.  II,  p.  403-4  [III,  558]).  — 
On  remarquera  que  ce  texte  est  extrait  de  la  Méthodologie  transcendan- 
tale,  c'est-à-dire  de  la  première  édition,  et  qu'il  exprime  bien  ainsi  la 
pensée  originelle  de  Kant. 


102  IDKAUSMR    TIIKOUIOUI-:    KT    I)f)f iMATISMK    PHATIOUE 

|)(inscc  s('inr)lifi(jue '.  Lorsfjiie  la  raison  |)ralir|iJO  nous  a 
ainsi  roslitué,  en  matière  d'al)soIn,  celle  réalité  fjni  fuyait 
devant  la  raison  tliéori(|ue  comme  d'une  fuite  éternelle^  rien 
n'est  changé  pour  la  raison  théorique  elle-même,  laquelle 
demeure  à  jamais^  en  soi,  sans  contact  avec  elle_,  avec  la 
réalité.  La  première  peut  bien  poser  l'existence  de  Diei], 
par  exemple^  comme  un  postulat  de  la.  moralité  ;  la  seconde 
n'en  reste  pas  moins  absolument  impuissante  à  décider  par 
ses  propres  forces  quoi  que  ce  soit  sur  ce  point".  La 
croyance^  cet  acte  propre  de  la  raison  pratique,  est  d'une 
autre  nature  que  la  science,  cet  acte  propre  de  la  raison 
spéculative:  non  seulement  la  science  est  limitée  aux 
phénomènes,  qui_,  seuls,  sont  connus  au  pied  de  la  letlre_, 
ainsi  que  leur  enchaînement  selon  les  lois  fonctionnelles  de 
la  pensée;  non  seulement  le  noumène  lui  échappe  et  il  n'y 
a  que  la  croyance  qui  le  puisse  atteindre;  mais  cette  façon 
même  de  l'atteindre  qui  s'appelle  croyance  n'a  rien  de 
commun  avec  la  science  et  n'est  pas  une  connaissance 
proprement  dite;  ce  n'est  qu'une  affirmation  pratique, 
autorisée  exclusivement  par  des  besoins  pratiques^.  Et 
c'est  même,  d'une  certaine  manière,  parce  que  nous  ne 
savons  pas  alors,  parce  que  nous  ne  pouvons  pas  savoir, 
que  rien  ne  nous  empêche  d'affirmer  :  Kant  ne  veut  pas  et 
ne  croit  pas  revenir  dans  son  dogmatisme  j)raliquc  sur  les 
conclusions  de  son  idéalisme  théorique  ;  il  le  veut  et  le 
croit  si  peu  que,  dans  sa  pensée,  Tidéalisme  théorique  est 
même  la  prél^ce  oblig^ée  du  dogmatisme  pratique. 

On  peut  donc  sans  contradiction  dénier  en  métaphysique 
toute  portée  à  la  science  et  considérer  la  science  comme  un 
procédé  légitime.  On  le  peut_,  bien  plus  on  le  doit^,  puisque 


1.  Cf.  Critique  de  la  Raison  pratique,  Irad.  Picavet,  p.  245  (V,  141).  — 
Critique  de  la  Raison  pure,  etc.,  Méthodologie  transcendantale,  ch.  II, 
sect.  1. 

2.  Ibid.,  sect.  6  et  7  (V  p.  1.  II,  ch.  II). 

3.  Cf.  Critique  de  la  Raison  pratique,  loc.  cit.,  et  Critique  de  la 
Raison  pure,  Méthodologie  transcendantale,  ch.  II,  sect.  3. 


METHODE    A    SUIVRE    DANS    LA    DISCUSSION  193 

la  raison  spéculative,  redisons-le,  est  une  arme  à  deux 
tranchants^  qui  se  retourne  aussi  bien  contre  les  g-randes 
vérités  morales  et  religieuses  qu'elle  leur  apporte  une  soi- 
disant  démonstration,  et  que  l'unique  moyen  de  les  mettre 
à  l'abri  de  toute  atteinte,  c'est  de  la  débouter  de  toutes 
prétentions  à  leur  égard  pour  ne  s'en  rapporter  qu'à  la 
seule  raison  pratique.  De  là  le  mot  célèbre:  «  Ich  musstedas 
Wissen  aufheben,  um  zum  Glaiiben  Platz  za  bekommen, 
je  devais  abolir  le  savoir  pour  faire  place  à  la  foi  ^  ». 


II 


A  peine  est-il  besoin  d'observer  que,  dans  ces  conditions, 
le  problème  revient  tout  entier  à  celui-ci:  est-il  bien  exact 
que  la  croyance,  telle  qu'on  l'entend  chez  les  kantiens^, 
soit  de  tous  points  irréductible  à  cette  science  qu'ils  veulent, 
dans  le  domaine  du  transcendant^  abolir  pour  lui  faire 
place?  Il  est  manifeste  que^  dans  l'hypothèse  de  la  nég-ative, 
ou  bien  on  continuera  d'attribuer  à  la  raison  pratique  une 
portée  objective,  et  alors  aussi  à  la  raison  théorique,  n'y 
ayant  plus  lieu  de  séparer  la  cause  de  l'une  de  celle  de 
l'autre  ;  —  ou  bien  on  persistera  à  frapper  d'interdit  la 
raison  théorique,  et  alors  aussi  et  pour  le  même  motif  la 
raison  pratique  :  une  solidarité  étroite  de  destinées  répondra, 
dans  les  deux  cas^,  à  l'identité  foncière  de  nature. 


1.  Crilique  de  la  Raison  pure,  trad.  Barni,  t.  I,  p.  34  (III,  24). 

2.  Il  ne  s'agit  pas  de  rechercher  ici  si  la  véritable  nature  de  la  croyance 
(ou  foi)  n'est  pas,  en  dernière  analyse,  celle  que  comporte  l'acception 
traditionnelle  du  mot,  qui  est  d'admettre  une  chose  pour  vraie  sur  le 
témoignage  d'autrui.  En  un  sens  ce  serait,  ici  même,  une  question  de  mots 
encore.  S'il  plaît  à  Kant  et  à  ses  disciples  d'appeler  foi  ou  croyance  un 
jugement  oa  l'ensemble  des  jugements  fondés  sur  les  exigences  de  Tordre 
pratique,  libre  à  eux  :  il  suffit  de  s'entendre.  La  vraie  question,  pour  nous, 
n'est  pas  précisément  là;  la  vraie  question,  si  nous  y  voyons  bien,  est  de 
savoir  si  de  telles  adhésions,  fondées  sur  les  exigences  de  l'ordre  moral, 
sont  substantiellement  d'une  autre  nature,  considérées  dans  leur  forme 
interne  et  logique,  que  les  connaissances  scientifiques  ou  proprement  dites. 

13 


194  sciENCio   i:t   (JUOYANCE 

Va  le  lecteur  n'enlrcvoit  [)as  moins  aisément^  pour  nous 
placer  à  cet  antre  j)oinr  do  vue,  cornrnenl  se  révélera  dès 
lors  sons  un  au  Ire  aspect^  c'est-à-dire  dans  ce  ra[)port 
même  de  la  raison  prati([ue  à  la  raison  spéculative,  la 
contradiction  radicale  qu'enveloppe  Tidéalisme  criticiste. 
Si  en  effet  nous  parvenons  à  établir  que  la  croyance 
kantienne  est  encore  et  malg-ré  tout  de  la  science  ou  qu'elle 
n'est  rien^  il  apparaîtra  clair  comme  le  jour  que  refuser  à 
la  raison  théorique,  principe  de  la  science,  la  valeur  absolue 
que  l'on  reconnaît  à  la  raison  pratique,  principe  de  la 
croyance,  c'est  se  rendre  coupable  contre  soi-même  de  la 
plus  flagrante  des  infidélités. 

Force  nous  est  donc  d^y  regarder  d'un  peu  plus  près, 
d'examiner  ce  que  peut  bien  valoir  cette  distinction  fameuse 
entre  croire  et  savoir ^  et,  comme  dirait  Platon,  de  a  scruter 
cette  essence  mobile  et  fuyante  »  qui  a  nom  la  croyance 
kantienne,  ((  la  frappant  comme  on  frappe  un  vase  pour 
s^'assurer  s'il  rend  un  son  bon  ou  mauvais^  ».  Nous 
choisirons  pour  centre  de  perspective  celle  des  trois  idées 
de  la  raison  qui^  par  son  importance  hors  de  pair^  commu- 
nique au  débat  un  intérêt  plus  vif^  l'idée  de  Dieu. 


IJI 


((  La  théologie  morale,  lit-on  dans  la  dernière  partie  de 
la  Critique  ^^  a  cet  avantage  particulier_,  sur  la  théologie 
spéculative,  qu'elle  conduit  inïaiWihlemeni  (unausbleiblich) 


1.  Théétèle,  179  B. 

2.  Méthodologie  ti^anscendantale,  deuxième  section  du  chapitre  II  : 
De  l'Idéal  du  Souverain  Bien.  —  On  sait  que  Kant  appelle  théologie 
morale  celle  qui,  non  seulement,  «  s'élève  de  ce  monde  à  une  intelligence 
suprême  comme  principe  de  tout  ordre  et  de  toute  perfection  dans  le 
règne  moral  »  {Cridque,  etc.,  t.  II,  p.  220  [III,  429])  —  et  non  plus  dans 
le  règne  de  la  nature  —  mais  aussi,  on  pourrait  même  dire  surtout,  qui 
ne  s'y  élève  à  ce  titre  que  par  voie  de  croyance,  justement,  et  non  plus  de 
science  proprement  dite  (Ibid.,  p.  384,  386-7,  etc.  [III,  544,  546-7]). 


^  LA    THÉOLOGIE    MORALE    CHEZ    KANT  195 

au  concept  d'un  premier  élre  unique^  le  plus  parfait  de 
tous  et  raisonnable,  concept  que  la  théolog-ie  spéculative 
ne  rious  indique  rneme  pas  par  ses  principes  objectifs  et 
de  la  vérité  duquel,  à  plus  forte  raison,  elle  ne  saurait  nous 
convaincre.  Nous  ne  trouvons  en  effet_,  ni  dans  la  tliéolog-ie 
transcendantale,  ni  dans  la  théolog-ie  naturelle,  si  loin  que 
la  raison  puisse  nous  conduire,  aucun  motif  suffisant  de 
n'admettre  qu'un  Etre  unique  qui  domine  tontes  les  causes 
naturelles  et  dont  elles  dépendent  sous  tous  les  rapports. 
Lorsqu'au  contraire  nous  recherchons^  du  point  de  vue  de 
l'unité  morale_,  comme  loi  nécessaire  du  monde^,  la  seule 
cause  qui  puisse  faire  produire  à  cette  loi  tout  son  effet  et 
par  conséquent  lui  donner  aussi  une  force  obligatoire  pour 
nous^  nous  voyons  que  ce  doit  être  une  volonté  unique  et 
suprême,  renfermant  toutes  ces  lois.  Car  comment  trouver 
en  diverses  volontés  une  parfaite  unité  de  fins?  Cette 
volonté  doit  être  toute-puissante  (allgewaltig)^  afin  que 
toute  la  nature  et  son  rapport  à  la  moralité  dans  le  monde 
lui  soient  soumis;  omnisciente  (allwissend)^  afin  de  con- 
naître le  fond  des  intentions  et  leur  valeur  morale;  présente 
partout  (allgegenwdrtig)^  afin  de  pouvoir  prêter  immé- 
diatement l'assistance  que  réclame  le  souverain  bien  du 
monde;  éternelle  (ewig),  afin  qne  cette  harmonie  de  la 
nature  et  de  la  liberté  ne  fasse  défaut  en  aucun  temps,  etc.^  ». 
Au  vrai,  a-t-on  le  droit  de  dire  qu'un  être  dont  on  peut 
détailler  de  la  sorte  les  caractères  ne  soit  point  connu? 
A-t-on  le  droit  de  dire  que  nous  pouvons  seulement 
l'affirmer,  mais  non  pas  le  connaître^  y  croire  sans  en  rien 
savoir?  N'est-ce  donc  rien  que  d'en  apprendre  que  c'est 
un  Etre  unique^  souverainement  parfait  et  raisonnable^ 
principe  de  tout  Tordre  moral^  raison  subsistant  par  elle- 
même  (comme  parle  Kant  un  peu  plus  haut  ^),  ayant  un 


1.  Critique,  etc.,  t.  II,  p.  374  sq.  (III,  537-8).  —  Cf.  Critique  de  la  Raison 
pratique,  trad.  Picavet,  p.  254  (V,  146). 

2.  Critique  de  la  Raison  pure,  t.  II,  p.  374  (III,  537)  (selbststàndige 
Vernunft). 


]()()  T\\i:()lA)(.]l]    MOUALK  > 

caraclore  de  cause  première;,  créant^  enlrelenanl,  réalisant, 
suivant  la  finalité  la  plus  parfaite,  l'ordre  universel  des 
choses,  volonté  absolument  droite,  toute-[)uissante,  omnis- 
ciente, partout  présente,  élernelle,  etc.?  Comment  soutenir 
qu'apprendre  cela,  ce  n'est  rien  apprendre  de  nouveau  ?  * 
(Ju'est-ce  que  la  ((  théologie  spéculative  »  pourrait  bien 
envier  à  cette  a  théologie  morale  »  et  même,  au  fond  — 
nous  entendons,  il  va  de  soi,  la  théologie  spéculative 
naturelle  — ,  que  nous  dit-elle  autre  chose  ?  Qu'on  relise 
avec  attention  le  texte  qui  vient  d'être  cité,  on  y  retrouvera 
presque  toutes  les  thèses  fondamentales  de  la  théodicée- 
classique,  les  attributs  métaphysiques,  au  moins  quelques- 
uns,  avec  les  attributs  moraux. 

Que  tout  ici  se  passe  dans  l'ordre  pratique,  dans  l'ordre 
moral,  cela  ne  fait  rien  à  l'affaire.  Toute  la  question  est 
de  savoir  si  la  ((  raison  pratique  »  emploie  dans  l'espèce, 
oui  ou  non,  les  mêmes  procédés  essentiels  que  la  raison 
spéculative.  Or  à  cette  question,  la  réponse  ne  peut  rester 
douteuse.  C'est  un  raisonnement  en  bonne  et  due  forme, 
par  lequel  la  théologie  morale  de  Kant  s'élevait  tout  à 
l'heure  à  Dieu  :  il  parait  difficile  de  s'inscrire  en  faux  là- 
contre,  de  prouver  en  tout  cas  que  Ton  soit  fondé  à  s'ins- 
crire en  faux  là-contre.  Sans  doute,  la  mineure  de  ce 
raisonnement  est  empruntée  aux  faits  de  l'ordre  pratique 
ou  moral,  au  lieu  que,  dans  les  arguments  ordinaires  de 
la  raison  spéculative,  on  part  plutôt  des  faits  de  l'ordre 
physique,  tels  que  l'harmonie  du  monde  matériel,  le  mou- 
vement dans  l'univers,  etc.  Mais,  encore  une  fois,  cela  n'y 
fait  rien,  absolument  rien.  Tout  d'abord,  que  la  mineure 
soit  de  telle  ou  telle  nature,  peu  importe,  dès  là  précisément 
que  c'est  une  mineure,  c'est-à-dire  l'une  des  deux  pré- 
misses d'un  raisonnement,  dès  là,  en  conséquence,  que 
Ton  a  affaire  à  un  raisonnement.  En  second  lieu  et  surtout, 
il  y  a  la  majeure,  qui  se  retrouve  justement  identique  de 

1.  Critique,  etc.,  t.   11,  p.  277(111,  540). 


ET    THÉOLOGIE    SPECULATIVE  197 

part  et  d'autre  :  c'est  toujours  au  principe  de  raison 
suffisante  que  s'arc-boute  l'effort  de  la  pensée,  c'est  en  lui 
qu'elle  prend  son  point  d'appui  pour  dépasser  les  faits  et 
atteindre  leurs  conditions  intelligibles.  Car  enfin^  dire  que 
la  seule  cause  capable  d'assurer  l'unité  morale  des  fins  ne 
peut  être  qu'une  volonté,  et  une  volonté  unique,  parce  que, 
autrement,  cette  parfaite  unité  de  fins  serait  compromise, 
et  une  volonté  toute-puissante,  parce  que,  autrement,  la 
subordination  du  jeu  des  forces  naturelles  au  triomphe 
définitif  de  la  moralité  resterait  problématique,  et  une 
volonté  omnisciente,  parce  que^  autrement,  le  fond  des 
cœurs  lui  échapperait  avec  la  valeur  morale  de  leurs 
secrètes  dispositions,  et  une  volonté  partout  présente^ 
parce  que_,  autrement,  son  action  ordonnatrice  pourrait 
être  mise  en  échec  sur  un  point  ou  sur  un  autre,  et  une 
volonté  éternelle,  parce  que,  autrement^  il  pourrait  arriver 
un  jour  ou  l'autre  que  Téquilibre  qu'elle  fait  régner  entre 
la  nature  et  la  liberté  fut  subitement  rompu,  etc._,  —  dire 
toutes  ces  choses,  toutes  ces  excellentes  choses^  qu'est-ce 
donc^  en  dernière  analyse,  sinon  appliquer  sur  toute  la 
ligne  ce  principe,  qu'à  tout  effet  donné  il  faut  une  cause 
proportionnée  ?  Si  ce  n'est  pas  là  faire  acte  de  science^  si  ce 
n'est  pas  là  connaître^  démontrer,  savoir,  et  non  plus  sim- 
plement affirmer,  en  vérité  on  se  demande  où  il  faudra 
chercher  démonstration,  science  et  connaissance  ^ 

((  Ces  idées  morales^  dit  Kant  un  peu  plus  loin,  pro- 
duisirent un  concept  de  la  natu(^e  divine  que  nous  tenons 
maintenant  pour  le  vrai,  non  parce  que  la  raison  spécu- 


1.  Cf.  encore  ce  passage  remarquable  [IbuL,  p.  371).  «  La  proportion 
du  bonheur  avec  la  moralité  n'est  possible  que  dans  un  monde  intelligible 
g-ouverné  par  un  sag'e  Créateur.  La  rai'^on  se  voit  donc  forcée  d'admetti'e 
un  tel  être  ou  de  regarder  les  lois  morales  comme  de  vaines  chimères 
(leere  Hirngespinnste),  puisque  la  conséquence  nécessaire  (Tharmonie 
finale  de  la  vertu  et  du  bonbeur),  qu'elle-même  rattache  à  ces  lois, 
s'évanouirait  sans  cette  supposition  »  (III,  536).  On  se  demande  toujours 
en  quoi  cette  façon  de  procéder  p:ut  bien  différer  essentiellement  des 
raisonnements  ordinaires  de  la  «  théologie  spéculative  ». 


198  IDENTITI*:    ])K     FOHMf<:    LO<;iOUE 

laliv(^  nous  en  convainc,  mais  par-ce,  qu'il  s'accorde  par- 
failement  avec  les  [)rinci[)es  rnoraiix  de  la  raison.  Ei  ainsi 
en  définitive  c'est  toujours  à  la  raison  piire^  mais  à  la 
raison  pure  dans  son  usa^e  pralicjue,  qu'a[)parlient  le 
mérite  de  lier  à  notre  intérêt  suprême  une  connaissance 
que  la  simple  spéculation  ne  peut  qu'imag-iner^  mais  cju'elle 
ne  peut  faire  valoir,  et  d'en  faire  ainsi,  non  pas  sans  doute 
un  dog-me  démontré,  mais  une  supposition  absolument 
nécessaire  pour  ses  fins  essentielles.^»  Et  le  parag-raphe  91 
de  la  Critique  du  Jugement  nous  apprend  qu'  a  admettre 
comme  vrai  ce  qu'il  est  nécessaire  de  supposer  comme 
condition  de  la  possibilité  de  la  fin  morale  suprême^  à  cause 
de  l'obligation  où  nous  sommes  de  la  poursuivre^  et 
quoique  nous  ne  puissions  apercevoir  ou  connaître  théo- 
riquement ni  la  possibilité  ni  l'impossibilité  de  cette  fin 
suprême  ))^  voilà  ce  que  c'est  que  la  croyance  ^. 

Nous  n'avons  pas,  ou  plutôt  nous  n'avons  plus,  puisque 
c'est  chose  désormais  faite,  à  rechercher  en  cet  endroit  s'il 
est  bien  exact  qu'on  ne  puisse  apercevoir  ou  connaître 
théoriquement  ni  la  possibilité  ni  l'impossibilité  de  ce  but 
final  avec  ses  conditions  nécessaires  ;  si,  en  particulier, 
quand  il  s'ag-it  du  concept  de  Dieu,  la  raison  spéculative 
est  totalement  impuissante  à  nous  convaincre  de  sa  valeur. 
En  d'autres  termes^  nous  n'avons  pas,  nous  n'avons  plus 
à  examiner  s'il  nous  est  impossible  d'atteindre  les  réalités 
suprasensibles  et  en  particulier  Dieu  par  le  raisonnement 
métaphysique  ordinaire^  et  si,  au  pied  de  la  lettre,  il  ne 
nous  reste  pour  aller  à  lui  (jue  la  voie  de  l'ordre  moral  : 
nous  voulons  seulement   montrer  que^  même  à  supposer 


1.  Critique,  etc.,  t.  II,  p.  377  sq.  (III,  539). 

2.  «  Das,  was  zur  Moglichkeit  des  hôchsten  moralischen  Endzwecks  als 
Bedingung  vorauszusetzen  nothwendig  ist,  wegen  der  Verbindiichkeit  zu 
demselben  aïs  wahr  anzunehmen,  obzwar  die  Môglichkeit  desselben,  je- 
doch  ebensowohl  auch  die  Unmoglichkeit,  von  uns  rAcht  eingesehen 
werden  kann.  »  Et  un  peu  plus  haut:  «  Glaube  ist  die  moralische 
Denkungsart  der  Vernunft  im  Fiirwahrhalten  desjenigen,  was  fiir  das 
theoreiische  Erkenntniss  unzugiinglich  ist.  »  {Loc.  cit.   [V,  486]). 


ENTRE    SCIENCE    ET    CROYANCE  199 

qu'il  en  fût  ainsi,  on  n'aurait  pas  affaire  à  je  ne  sais  quelle 
manière  inédite^  insoupçonnée,  originale^  irréductible, 
d'entrer  en  commerce  avec  les  objets  ;  que  le  procédé 
préconisé  par  Kant  comme  le  seul  valable  en  l'espèce  est 
encore  tributaire  des  conditions  de  la  pensée  scientifique, 
en  un  mot  et  comme  nous  disions  tout  à  l'heure,  que  ce 
que  Kant  appelle  croyance  est  encore  et  toujours  science 
ou  connaissance  proprement  dite.  De  dire  que  la  preuve 
n'est  valable  que  pratiquement^  ce  n'est  pas  l'empêcher 
d'être  une  preuve,  ce  n'est  pas  empocher  qu'elle  apporte 
une  vraie  connaissance  de  la  réalité  qui  tombe  sous  ses 
prises,  qu'elle  nous  fasse  savoir  non  seulement  que  cette 
réalité  est,  mais  même^  dans  une  certaine  mesure,  ce 
^tt'elle  est  (puisque^  par  exemple^  si  je  suis  assuré  que  Dieu 
existe^  parce  que^  sans  lui,  sans  son  action  souveraine^ 
toute  bonne  et  toute  sag-e^,  l'ordre  ne  rég^nerait  pas  en  défi- 
nitive dans  le  monde  moral,  j'apprends  du  même  coup 
qu'il  est  au  moins  cela,  c'est-à-dire  une  intelligence  souve- 
raine^ précisément^,  et  une  volonté  parfaitement  droite).  De 
dire  que  la  preuve  ne  vaut  que  pratiquement,  cela  va  donc 
tout  simplement  à  constater  qu'au  lieu  de  partir  de  faits 
qui  rentrent  dans  le  domaine  des  sciences  théoriques  elle 
part  des  données  et  des  exig-ences  lég-itimes  de  la  pratique, 
—  ce  qui^  nous  ne  nous  lasserons  pas  de  le  répéter^  ne 
chang-e  rien  à  l'affaire. 

IV 

On  nous  opposera  que  la  connaissance  obtenue  de  la 
sorte  n'est  pas  une  connaissance  valable  pour  tous  les 
esprits  indistinctement  et  fondant  ainsi  la  possibilité  d'une 
démonstration  \  —  Nous  voulons  bien  qu'aux  yeux  de 


1.  C'est  un  caractère  que  Kant  attribue  expressément  à  la  science. 
Cf.  Critique^  etc.,  t.  II,  p.  386  :  a  Tout  savoir,  quand  il  s'agit  d'un  objet  de  la 
raison  pure,  peut  se  communiquer  par  instruclion  [durch  Belehrung)  » 
(III,  546). 


200     DKUXIKiME  TUAIT  COMMUN  ENTHK  SGIKNCE  ET  CROYANCE  : 

K'aril  la  conviclion  (jue  nous  arrivons  à  nous  l'aire  f)ar  coLle 
voie  soil  purement  subjective,  à  tel  point  (jue  cliacun  de 
nous  ne  peut  même  pas  dire  :  //  est  moralement  certain 
(ju'il  y  a  un  Dieu,  mais:  je  suis  moralement  certain  % 
...etc.  »  Mais  il  échappe  aussi  à  l'auteur  de  la  Crilujae  de 
faire  à  la  pag-e  précédente  cette  autre  déclaration  :  «Je  suis 
très  sûr  aussi  {ich  weiss  auch  (janz  gewiss)  que  personne 
ne  connaît  d'autres  conditions  conduisant  à  la  même  unité 
des  fins  sous  la  loi  morale  ^.  »  Autrement  dit,  ce  raison- 
nement —  nous  avons  désormais  le  droit  de  nous  servir 
de  ce  terme  précis  —  par  lequel  je  remonte  du  conditionné 
(ordre  moral)  au  conditionnant  (Dieu^  raison  souveraine  et 
volonté  infaillible),  tous  les  hommes  le  font  comme  moi,  et 
ils  ne  peuvent  pas  ne  pas  le  faire  comme  moi.  Or,  au  début 
de  la  même  section  3°^^  du  11™^  chapitre  de  la  Méthodologie, 
il  nous  est  dit  que  «  la  pierre  de  touche  servant  à  recon- 
naître si  le  fait  de  reconnaître  quelque  chose  pour  vrai  {das 
Fûrwahrhalten)  est  une  conviction  ou  une  simple  persua- 
sion consiste  dans  la  possibilité  de  le  communiquer  et  de  le 
trouver  valable  par  la  raison  de  chaque  homme,  car  alors 
il  est  au  moins  présumable  que  la  cause  qui  produit  l'accord 
de  tous  les  jug-ements,  malgré  la  diversité  des  sujets  entre 
eux^  reposera  sur  un  principe  commun^  je  veux  dire  sur 
l'objet,  et  que,  tous  (tous  ces  sujets)  s'accordant  ainsi  avec 
l'objet^  la  vérité  sera  prouvée  par  là-même...  Car  la  vérité 
repose  sur  l'accord  avec  l'objet^,  et  par  conséquent^,  par 
rapport  à  cet  objet,  les  jugements  de  tous  les  entendements 


1.  Critique,  etc.,  t.  II,  p.  386  (III,  546).  —  Non  pas  d'ailleurs  que  cette 
assertion  soit  dépourvue  de  tout  fondement.  Quiconque  a  un  peu  médité  sur 
les  conditions  réelles  («  vécues  »)  de  nos  certitudes  concrètes  a  pu  se  rendre 
compte  qu'il  y  a  en  celles-ci  (en  matière  morale  surtout),  sans  préjudice 
de  leur  valeur  universelle  et  absolue  (de  leur  rapport  à  la  vérité  univer- 
selle et  absolue),  un  élément  personnel,  parfois  le  plus  décisif  prati- 
quement, qui,  comme  tout  ce  qui  est  personnel,  est  aussi  incommu- 
nicable, parce  que  «  inefîable  »  {omne  individuum  ineff'abile).  Il  y  a  une 
impression  subjective  de  la  vérité  objective.  C'es^  par  parenthèse,  tout  ce 
que  nous  accorderions  au  dogmatisme  moral. 

2.  Critique,  etc.,  t.  II,  p.  386  (III,  545). 


COMMUNIGABILITÉ    ET    VALEUR    UNIVERSELLE  201 

doivent  être  d'accord  (consentientia  uni  tertio  consentiant 
inter  se  ^).  » 

Un  intellecliialiste  impénitent  ne  parlerait  pas  d'autre 
sorte,  et  l'on  ne  voit.g-uère  ce  qu'il  pourrait  dire  de  plus 
fort  et  de  mieux  pour  établir  que  la  «  croyance  »  satisfait 
aux  deux  conditions  exig-ées  il  y  a  un  instant  de  la  connais- 
sance proprement  dite  ou  scientifique^  communicabilité  et 
valeur  universelle.  Qu'on  veuille  bien  remarquer,  à  ce 
propos^  le  ton  d'un  des  morceaux  cités  tout  à  l'heure:  «  La 
raison  se  voit  donc  forcée..,  etc.  ^  »  Kant  parle  ici  de  la 
raison  dans  un  lang-ag-e  tout  impersonnel:  pourquoi?  sinon 
parce  que  cette  nécessité  qu'éprouve  la  raison,  ce  n'est  pas 
seulement  en  moi  qu^elle  l'éprouve,  mais  dans  tous  les 
autres  hommes^  mais  dans  tous  les  autres  esprits  avec  moi; 
sinon  parce  que  cette  conviction  est  si  communicable 
qu'elle  est,  à  vrai  dire,  commune^  si  universellement 
valable  qu'elle  se  produit,  en  effet,  universellement. 

On  ne  voit  pas^  au  reste^  et  nous  aurions  pu  nous  en 
tenir  à  cette  seule  considération,  qu'il  en  pût  être  autre- 
ment. Car  enfin,  s'il  y  a  un  point  en  particulier  sur  lequel 
Kant  a  insisté,  c'est  l'universalité^  la  nécessité^  la  valeur 
absolue  du  devoir  ou  impératif  catég-orique  :  c'est  même  le 
seul  absolu  qui  trouve  g-râce  devant  sa  critique  impitoyable^ 
et  l'on  a  pu  soutenir  que  cela  n^allait  point  de  sa  part  sans 
quelque  inconséquence  ^.  Or,  le  devoir,  Tidée  du  devoir 
est,  encore  une  fois,  le  pivot  de  son  dog-matisme  moral; 
c'est  par  lui,  par  ce  fait  primitif  de  la  raison  pratique,  que 
nous  entrons  seulement  en  possession,  à  titre  de  postulats^ 
des  grandes  vérités  morales  et  relig-ieuses.  Mais  comment 
ce  qui  est  postulé  par  la  loi  morale,  ce  qui  est  une  suppo- 


1.  Critique,  etc.,  t.  II.  p.  379-380(111,  541). 

2.  Cf.   supra,  p.  197,  note  1. 

3.  Cf.  Revue  philosophique,  janvier  1905,  article  de  M.  Fouillée  :  La 
raison  pure  pratique  doit-elle  être  critiquée  ?  (troisième  chapitre, 
livre  I,  de  Touvrage  du  même  auteur:  Le  moralisme  de  Kant  et  l'amo- 
ralisme  contemporain). 


202  fJ-:    POINT    DVAACAT     DK    LA    QUICSTION   : 

sillon  nécessaire  cxi^j^ée  absoluinenl  pourses  fins  essenlielles 
et  qui  lui  est  tellement  lié  (jue  sans  lui  elle  s'évanouirait 
comme  une  chimère  \  comment  donc  cela  ne  serait-il  pas 
connu  et  démontré  avec  la  même  valeur  absolue^  la  même 
nécessité,  la  même  universalité,  que  la  loi  morale  elle- 
même  ?  Et  comment  Kant  peut-il^  dans  ces  conditions_, 
persister  à  tenir  pour  illégitime  la  prétention  de  faire  valoir 
hors  de  soi  la  foi  morale,  surtout  lorsqu'il  vient  déclarer 
dans  la  Critique  du  Jugement  ^  qu'il  est  raisonnable 
d'imposer  aux  autres  hommes  ses  jugements  de  g"OÛt, 
lesquels,  cependant,  pour  susceptibles  qu'ils  soient  d'une 
règle  fixe,  comportent  aussi  un  élément  de  variabilité  et 
de  relativité  bien  autrement  considérable  qu'en  matière  de 
morale  ?  ^ 


Mais  peut-être  n'avons-nous  encore  qu'effleuré  la 
question.  Kant  et  ses  disciples  nous  feraient  sans  doute 
observer  ici  que,  valable  universellement  tant  qu'il  nous 


1.  Critique,  etc.,  II,  p.  371  (III,  536). 

2.  I  8  et  9  (V,  218  sq.). 

3.  Cf.  enfin  ce  passage  de  la  Critique  de  la  Raison  pratique  (trad. 
PiCAVET,  p.  261,  note),  qui  est  plus  net  que  tous  les  commentaires  : 
«  Dans  le  Deutscken  Muséum  de  février  1787,  il  y  a  une  dissertation 
d'un  esprit  très  fin  et  très  lucide,  de  feu  Winzenmann,  dont  la  mort 
prématurée  est  regrettable,  dans  laquelle  il  conteste  le  droit  de  conclure 
d'un  besoin  à  la  réalité  objective  de  l'objet  de  ce  besoin,  et  explique  sa 
pensée  par  l'exemple  d'un  amoureux  qui,  se  complaisant  follement  dans 
l'idée  d'une  beauté  qui  est  simplement  une  chimère  de  son  propre  cerveau, 
voudrait  conclure  qu'un  tel  objet  existe  réellement  en  quelque  endroit. 
Je  lui  donne  complètement  raison  dans  tous  les  cas  où  le  besoin  est 
fondé  sur  le  pencliant  ;  car  le  penchant  ne  peut  jamais  postuler  néces- 
sainement  pour  celui  qui  en  est  affecté  l'existence  de  son  objet,  encore 
moius  est-il  de  nature  à  s'imposer  à  chacun,  et  c'est  pourquoi  il  est 
un  principe  simplement  subjectif  du  désir.  Mais  il  s'agit  ici  d'un  besoin 
rationnel  dérivant  d'un  principe  objectif  de  détermination  de  la  volonté, 
c'est-à-dire  de  la  loi  morale,  qui  oblige  nécessairement  tout  être  raison- 
nable, par  conséquent  l'autorise  à  supposer  a  priori  dans  la  nature  des 
conditions  qui  y  sont  appropriées  et  qui  rend  ces  conditions  inséparables 


CROYANCE    ET    CATEGORIES  203 

plaira,  celte  connaissance  à.  laquelle  nous  nous  sommes 
efforcés  de  ramener  la  croyance^  celte  connaissance^  si  l'on 
préfère,  que  le  procédé  moral  nous  donne  des  réalités 
métaphysiques,  n'en  est  pas  plus  pour  cela  une  connais- 
sance déterminée  et  applicable  à  l'expérience  —  et  que  telle 
est  précisément  la  caractéristique  essentielle  du  savoir 
proprement  dit.  A  ces  réalités  métaphysiques,  en  effet,  il 
n'y  a  plus  moyen  d'appliquer  les  catégories  ordinaires  de 
l'entendement^  lesquelles  ne  valent  que  pour  les  objets 
d'expérience;  et  partant,  puisqu'une  telle  application  est 
requise  pour  qu'il  puisse  y  avoir  connaissance  théorique 
ou  scientifique,  la  connaissance  obtenue  par  voie  pratique 
ne  satisfait  pas  aux  conditions  de  la  science  et  n'est  plus 
en  toute  rig-ueur  de  la  science  ^  Il  faut  reconnaître  que  c'est 
là  un  problème  beaucoup  plus  délicat.  Reg-ardons-y  d'un 
peu  plus  près. 

Tout  d'abord  nous  demanderons  ce  que  peuvent  bien 
sig-nifier  en  ce  cas,  dans  l'exposé  de  la  preuve  morale  de 
l'existence  de  Dieu  ^,  des  lig-nes  comme  celles-ci  :  «  Il  est 
nécessaire  que  toute  notre  manière  de  vivre  soit  subor- 
donnée à  des  loi^  morales,  mais  il  est  en  même  temps 
impossible  que  cela  ait  lieu,  si  la  raison  ne  joint  pas  à  la 
loi  morale,  qui  n'est  qu'une  idée,  une  cause  efficiente  qui 
détermine^  d'après  notre  conduite  par  rapport  à  cette  loi, 
un  dénouement  correspondant  exactement,  soit  dans  cette 
vie  soit  dans  une  autre^,  à  nos  fins  les  plus  hautes.  Sans  un 
Dieu  et  sanç  un  monde  qui  n'est  pas  maintenant  visible 


de  l'usage  pratique  complet  de  la  raison.  C'est  un  devoir  de  réaliser  le 
plus  que  nous  pouvons  le  Souverain  Bien,  par  conséquent  le  Souverain 
Bien  doit  être  possible,  partant  il  est  inévitable  aussi  pour  tout  être 
raisonnable,  de  supposer  ce  qui  est  nécessaire  à  la  possibilité  objective 
du  Souverain  Bien.  Cette  supposition  est  aussi  nécessaire  que  la  loi 
morale.  »  (V,  149). 

1.  Cf.  v.  g.,  et  sans  parler  de  i'Anali^tique  transcendanlale,  Critique 
de  la  Raison  pratique,  1.  II,  ch.  II,  |  7  (trad.  Picavet,  p.  243  sq.  — 
praesert.,  p.  247  [V,  140  sq.-U2]). 

2.  En  même  temps  que  de  la  vie  future. 


201  LA    (JROYANCJK    TRIIJIJTAIKK    IJKS    CATKrif^HIKS 

pour  nous,  les  mn^niliques  idées  de  Ih  moralité  peuvent 
hien  élr(^  des  objets  (ra[)pr-ol)ation  et  d'admiration,  mais  ce 
ne  sont  pas  des  mobiles  d'intention  et  d'exécution,...  etc.^  » 
Une  cause  elïiciente,  eine  wirkendc  Ursache,  voilà  bien 
une  catég-orie,  ce  semble^  ou  il  n'y  en  a  point.  C'est  même 
la  plus  considérable  de  toutes^  au  fond,  celle  sur  laquelle 
ou  phUot  contre  laquelle  VA  naifjti)/ ne  iranscendaniale  a 
particulièrement  concentré  l'efFort  de  son  arg-umentation. 
11  ne  parait  pas  que  la  théologie  de  la  croyance  lui  soit  si 
totalement  fermée. 

Et  c'est  ce  qui  ressortait  déjà,  de  la  manière  la  plus  écla- 
tante^ des  textes  cités  au  début  de  ce  chapitre.  Il  n'y  est 
question  d'un  bout  à  l'autre  que  des  conditions  nécessaires 
de  la  loi  morale^  de  la  cause,  encore  une  fois,  capable  d'en 
expliquer  le  caractère  obligatoire  et  d'en  assurer  la  supré- 
matie définitive.  D'où  peuvent  bien  venir  ces  notions,  si 
ce  n'est  de  l'entendement,  et  que  manque-t-il  à  la  connais- 
sance qui  en  résulte  pour  être  «  déterminée  »  ? 


VI 


Dira-t-on  que  nous  n'avons  pas  bien  pénétré  la  pensée 
de  notre  auteur  ?  que,  s'il  fait  intervenir  en  pareil  cas  le 
rapport  d'effet  à  cause  ou  de  conditionné  à  conditionnant, 
ce  n'est  là  qu'une  manière  de  [)arler  à  laquelle  il"  ne  faut 
pas  se  laisser  prendre,  ou  plutôt  dont  il  ne  faudrait  pas 
triompher  trop  vite^  et  qu'il  ne  faut  que  le  bien  entendre  : 
en  partant  de  la  loi  morale,  nous  ne  savons  pas  que  Dieu 
est,  mais  nous  devons  croire  qu'il  est^  parce  que  son  exis- 
tence est  une  condition  de  la  possibilité  du  devoir  qui,  lui, 
est  certain  —  plus  exactement,  une  condition  «  de  la 
possibilité  du  but  final  suprême  que  ce  devoir  nous  com- 


1.   Critique  de  In  Raison  pure,  trad.  Barni,  t.  II,  p.  372  (III,  536).  — 
Cl .  Critique  de  la  Raiso7i  pratique,  trad.  Picavet,  p.  226  sq.  (V,  130  sq.). 


LE    RECOURS    A    LA    LOI    MORALE    n'y    FAIT    RIEN  205 

mande  de  poursuivre  »  ?  Voilà  donc  tout  ce  que  Ton  veut 
dire^  voilà  pourquoi  il  n'est  justement  plus  question  de 
science^  mais  simplement  de  croyance. 

Mais,  en  premier  lieu,  il  s'en  faut  de  beaucoup  que 
Kant  l'entende  tout  à  fait  de  cette  sorte.  Au  contraire,  il 
nous  déclare  en  propres  termes  que  la  croyance  en  elle- 
même  n'est  pas  et  ne  peut  pas  être  la  matière  ou  l'objet  de 
Tobligation.  Une  croyance  commandée  serait  même  un 
non-sens  ^  Ce  n'est  pas  de  croire  en  Dieu^  par  exemple^ 
qui  nous  est  imposé  par  la  loi  morale^  c'est  de  travailler 
de  toutes  nos  forces  à  la  réalisation  du  Souverain  Bien  : 
seulement^  celle-ci  ayant  pour  condition  indispensable 
l'existence  de  Dieu,  il  est  inévitable,  notre  activité  une 
fois  orientée  en  ce  sens,  que  nous  croyions  que  Dieu  est^. 
Mais  alors,  les  choses  changent  singulièrement  de  face  : 
cette  nécessité  d'admettre  l'existence  de  Dieu,  n'étant  pas 
morale  en  elle-même^  ne  peut  plus  être  que  logique  ;  c'est 
la  même  qui  fait^  dans  toute  démonstration  quelconque^ 
le  lien  des  prémisses  à  la  conclusion  qui  en  dérive.  Moins 
que  jamais,  on  voit  qu'il  s'agisse  en  réalité  d'autre  chose 
que  de  science  et  que  d'un  usage  scientifique  des  caté- 
gories. 

Admettons  au  reste  que  Kant  le  prît  vraiment  comme 
on  disait  tout  à  Theure  :  on  va  se  rendre  compte  que  l'on 
n'en  sera  guère  plus  avancé.  «  Nous  ne  savons  pas,  mais 
nous  devons  croire  »  —  soit:  toujours  est-il  que^  si  nous 
devons  croire  que  Dieu  est,  c'est  pour  cette  raison  même 
qu'on  a  rappelée,  parce  que  si  Dieu  n'existait  pas,  l'har- 
monie finale  de  la  vertu  et  du  bonheur  (le  Souverain  Bien) 
ne  serait  plus  possible,  n'y  ayant  plus  de  cause  capable  de 
la  ménager.  Or^  on  a  beau  dire  et  beau  faire  intervenir  le 
devoir,   c'est   là    une   démonstration   semblable    de    tous 


1.  Cf.   Critique  de  La.  Raison  pratique,   trad.  Picavet,  p.  261.  —  Cf. 
p.  229  et  264  (V,  150  —  131  et  152). 

2.  Ibid.,  p.  228  sq.,  235,  261  (V,  131-135-149). 


200      KQinyo(2VK  au  sujkt  dk  i/intkuvkjNtion  du  devoir 

points,  dans  sa  forme  Io;;^ifjue^  n\ix  dénionslralions  scien- 
liri(|iies  ordinaires,  entre  autres  aux  déinonslralions  de  la 
ihéodicée  elassicjue  :  en  parliculier^  on  y  postule  sans 
hésitation  (|u'il  iaut  une  cause  à  cette  harmonie  finale,  et 
donc  que  tout  fait  en  a  une^  et  cela  non  seulement  pour 
nous^  mais  en  soi  et  absolument,  f^e  raisonnement  n'en- 
chaîne à  première  vue  et  directement  que  des  ohlig-ations, 
en  seconde  ligne  seulement  et  d'une  manière  indirecte,  des 
existences  :  cela  empeche-t-il  que  ce  soient  des  existences 
et  que  le  raisonnement  les  enchaîne,  elles  aussi^,  et  les 
atteigne  ?  Cela  empêche-t-il  que  ce  soit  même  uniquement, 
en  dernière  analyse,  parce  qu'il  atteint  et  enchaîne  des 
existences,  qu'il  enchaîne  pareillement  et  parallèlement 
des  obligations  ? 

En  d'autres  termes^  il  paraît  bien  qu'on  ait  affaire  ici 
à  une  sorte  d'équivoque.  Si  j'admets  le  devoir,  je  dois 
admettre  l'existence  de  Dieu  ;  or  je  dois  admettre  le  devoir  ; 
donc  je  dois  admettre  l'existence  de  Dieu  :  —  Je  dois  ne 
chang-erait-il  pas  de  sens  du  second  membre  de  la  majeure 
conditionnelle  (si  j'admets  le  devoir,  je  dois  admettre  l'exis- 
tence de  Dieu)  à  la  conclusion  (donc  je  dois  admettre 
l'existence  de  Dieu)  ?  ou_,  en  tous  cas,  ne  prendrait-il  pas 
dans  celle-ci,  en  plus  du  sens  qu'il  avait  dans  celle-là,  un 
nouveau  sens  qu'il  n'avait  pas  dans  celle-là?  Dans  le 
second  membre  de  la  majeure  conditionnelle^  je  dois  a  bien 
l'air  en  effet  de  marquer  une  nécessité  rationnelle  tout  à 
fait  de  même  nature  que  celle  que  mettent  au  jour  les 
preuves  physiques  ou  métaphysiques  courantes  ;  dans  la 
conclusion,  il  exprime  (il  exprime  en  plus)  une  obligation 
morale.  Mais,  à  dire  vrai,  Targument  est  ici  tout  entier 
dans  la  majeure  conditionnelle,  précisément  (le  devoir  ne 
s'entend^  en  dernière  analyse^  que  s'il  y  a  un  Dieu  ^)  :  la 
conclusion  (donc  je  dois  admettre  que  Dieu  est)  va  tout 


1.  Qui  en   soit  le  principe  ou  le  simple  garant,  ce  n'est  pas   de  quoi  il 
est  ici  question.  Kants'est-il  jamais  vraiment  prononcé  entre  l'un  et  l'autre? 


LE  SYMBOLISME  DE  LA  CROYANCE  207 

juste  à  relever  un  fait  d'ailleurs  inconleslable  el  sur  lequel 
ce  serait  un  des  mérites  de  Kant  d'avoir  alliré  raltention_, 
à  savoir  que  la  certitude  de  l'existence  de  Dieu^  étant  liée 
à  l'ordre  moral_,  offre  un  caractère  moral  elle-même;  que, 
sans  préjudice  de  sa  valeur  absolue_,  elle  soutient  de  ce  chef 
avec  les  dispositions  morales  d'un  chacun  un  rapport  très 
étroit,,  qui  peut  même  aller  très  vite  jusqu'à  lui  faire 
partag*er  le  sort  de  celles-ci^  chancelant  avec  elles^  se 
fortifiant  avec  elles  ^.  Or,  si  l'argument  est  ici  tout  entier 
dans  la  majeure  conditionnelle  et  qu'il  s'y  appuie,  comme 
nous  venons  de  voir^  sur  le  principe  de  causalité^,  n'en 
revenons-nous  pas  toujours  au  même  point  :  la  croyance 
procédant  par  les  mêmes  voies  que  la  science^  en  particulier 
ne  se  faisant  aucun  scrupule  de  recourir  comme  elle  aux 
catégories  et  de  se  déterminer  par  les  catégories? 


VII 


Pure  ressemblance  verbale,  nous  objectera-t-on  enfin^ 
et  pour  trancher  le  mot,  pur  symbolisme!  Ce  qui  importe 
uniquement,  c'est  le  triomphe  de  la  moralité.  Nous  ne 
pouvons^  il  est  vrai,  nous  le  représenter  que  comme  l'effet 
d'une  cause  intelligente,  tenant  sous  sa  dépendance  l'ordre 
universel  et  le  faisant  concourir  par  son  action  souveraine 
à  ce  grand  but  fînaP.  Mais  plus  que  jamais,  ce  n'est  là 


1.  On  trouverait  au  reste  chez  tous  les  maîtres  de  la  spiritualité  chré- 
tienne, à  commencer  par  saint  Thomas,  d'innombrables  allusions  à  la 
même  idée,  ou  même  des  développements  ex  professa  d'une  grande 
pénétration  psychologique  (Cf.  v.  g.  M.  B.  Schwalm,  Le  dogmatisme  du 
cœur  et  celui  de  iesprit,  dans  la  Revue  thomiste,  novembre  1898,  praes. 
p,  610  sq.  [viii,  L'inspiration  morale  du  dogmatisme  de  saint  Thomas]). 
Le  mérite  de  Kant  est  surtout  de  Tavoir  introduite  dans  Tordre  de  la  spé- 
culation abstraite  et  proprement  philosophique. 

2.  Cf.  V,  g.  Critique  de  la  Raison  pratique,  trad.  Picavet,  p.  263-4  : 
0  Notre  raison  trouve  impossible  pour  elle  de  concevoir  une  connexion 
si  exactement  proportionnée  (entre  la  vertu  et  le  bonheur)...  si  ce  n'est 
en  supposant  un  sage  auteur  du  monde...  Ici  se  présente  une  condition 


208     cOMMKNT  LES  CATii;r;oiup:s  conviennent  a   i/aijsolu 

qu'une  ïa(um  do  parler,  (aw  il  l'aul  hien  parler,  et  parler  le 
lang-age  doul  nous  disposons  :  or  ce  lauji^'-ag-c  est  Fait  à  la 
mesure  de  rex[)érience_,  j).ar  rap[)orl  à  lacjueile  seule  les 
mots  dont  il  se  compose  olïrent  réellement  un  sens_, 
n'ayant  plus  de  sens  véritable  en  dehors  d'elle.  L'emploi 
des  concepts  de  l'entendement  dans  le  cas  donné  ne  tire 
pas  autrement  à  conséquence  :  qui  l'a  compris  une  bonne 
lois  se  rend  compte  qu'il  ne  prouve  rien. 

Il  est  permis  de  trouver  l'explication  insuffisante.  Com- 
mençons par  tirer  au  clair  et  par  mettre  hors  de  conteste 
un  point  qui  nous  paraît  capital  —  et  c'est  par  où  nous 
allons  retrouver  cette  grande  conception  de  l'Ecole  que 
nous  n'avons  pas  craint  d'appeler  la  clé  de  la  question 
pendante  entre  réalistes  et  idéalistes.  Il  ne  s'agit  donc  pas 
de  méconnaître  que  les  catég-ories  ne  s'appliquent  plus  au 
transcendant,  à  l'absolu,  à  Dieu,  tout  à  fait  de  la  môme 
façon  qu'aux  choses  qui  ressortissent  à  l'expérience  ou 
qui  s'en  déduisent  univoquement  :  il  y  a  des  corrections 
à  faire  ;  au  vrai,  c'est  même  presque  le  sens  des  mots  qu'on 
est  alors  obligé  de  changer.  Nous  voulons  dire  qu'il  ne 
suffît  pas  de  dégag-er  de  tout  mélang-e  et  d'élever  à  l'infini 
les  perfections  dont  on  puise  l'idée  dans  les  réalités  expé- 
rimentales pour  les  attribuer,  ainsi  épurées,  à  l'objet  divin 
et  essayer  de  se  faire  de  celui-ci  un  concept  qui,  sans 
l'exprimer  adéquatement  —  chose  à  jamais  impossible  à 
une  intelligence  finie^  si  supérieure  qu'on  l'imagine  —  ne 
lui  soit  pourtant  pas  trop  infidèle.  Ou  pour  parler  avec 
plus  d'exactitude,  le  défaut  et  la  limite  nous  apparaissent, 
dans  ces  réalités  expérimentales,  comme  quelque  chose  de 
si  essentiel  que  notre  unique   ressource   pour   concevoir 


subjective  de  la  raison,  la  seule  manière  théoriquement  possible  pour 
elle  de  se  représenter  l'harmonie  exacte  du  royaume  de  la  nature  et  du 
royaume  des  mœurs  comme  condition  de  la  possibilité  du  Souverain 
Bien  »  (V,  151).  —  Remarquer  ces  paroles  :  «  la  seule  manière  théori- 
quement possible,  etc.  »  :  n'est-ce  pas  un  aveu  implicite  que  la  croyance 
pratique  emprunte  tout  son  sens  et  tout  son  contenu  à  la  connaissance 
spéculative  ? 


THÉOLOGIE    AFFIRMATIVE    ET    THEOLOGIE    NEGATIVE  209 

l'absolu  à  l'aide  des  perfections  dont  nous  leur  empruntons 
l'idée^  que  notre  seule  façon  de  les  élever  à  l'infini^ 
justement,  c'est  de  nier  qu'elles  conviennent  à  l'absolu^ 
ou  moins  dans  le  sens  où  nous  les  entendons  des  choses 
relatives  :  le  procédé  de  négation  {via  negationis)  doit 
s'ajouter  au  procédé  de  transcendance  {via  eminentiae),  ou 
plutôt  encore,  le  procédé  de  transcendance  se  trouve  opérer 
la  plupart  du  temps,  en  tous  cas  n'obtient  son  plein  et 
entier  effet  précisément  que  par  le  procédé  de  négation. 

C'était  le  sens  profond  avec  l'idée  très  juste  et  très  solide 
de  la  célèbre  doctrine  des  Alexandrins  et  des  Pères  grecs, 
suivant  lesquels  il  faut  distinguer  une  double  théologie, 
une  théologie  positive  ou  affirmative  (za,Ta.9a.T'./C7)),  qui 
attribue  à  Dieu  toute  espèce  de  perfections  et  le  représente 
comme  la  sagesse  infaillible^  la  beauté  sans  ombre,  la  bonté 
sans  limites^,  etc._,  et  une  théologie  négative  (àTwocpaTr/.r^),  qui 
ensuite  lui  retire,  pour  ainsi  parler,  tous  ces  attributs  et 
s'efforce  par  là-même  de  le  concevoir  dans  son  absolue 
transcendance,  infiniment  supérieure  à  toute  perfection  ^ 
Et  ils  donnaient  à  cette  seconde  théologie  l'avantage  sur 
la  première^  précisément  pour  cette  raison,  parce  que^  de 
la  sorte,  nous  approchons  plus  près  de  l'ineffable,  parce 
que,  de  la  sorte.  Dieu  nous  apparaît  mieux  comme  ce  qu'il 
est  réellement^  comme  absolument  hors  de  pair^  comme 
absolument  au-dessus  de  tout  ce  qui  n'est  pas  lui  et^  si  l'on 
peut  ainsi  s'exprimer,  comme  absolument  incommensu- 
rable avec  tout  ce  qui  est  au-dessous  de  lui.  Nous  ne  disons 
pas  que  ces  vues  ne  soient  point,  par  certains  côtés^  un  peu 
vertigineuses,  et  qu'il  ne  faille  pas,  dans  cet  ordre  d'idées, 
surveiller  son  langage  avec  une  extrême  vigilance.  Peu 


1.  Cf.  en  particulier  le  Pseudo-Aréopagite.  Theologia  myslica,  praes. 
c.  5.  —  On  trouvera  tous  les  textes  patristiques  relatifs  à  cette  question 
dans  les  llieologica  ciogmala  de  Pétau  (De  Deo,  1.  I,  c.  5  et  6).  — 
Thomassin,  De  Deo,  1.  lY,  c.  7-11.—  Kleutgen,  Instituliones  theologicae, 
1.  I,  q.  Il,  c.  6,  a.  4.  —  Pour  les  Alexandrins,  cf.  E.  Zeller,  Die  Philo- 
sophie der  Griechen,  IIP  Th.,  IP  Abth. 

14 


210  UETOUU    SUR    I.A     DOCTIUNK    DK    \.\\S\lJ)(ilE 

importe  pour  le  moment  :  nous  n'en  retenons  (jue  ce  qui 
est  à  retenir,  et  (jni  vsl  d'ailleurs  considérable;  c'est  ce 
(pii  a  passé  dans  la  tradition  de  l'Kcole^,  dans  celte  belle  et 
g-rande  et  profonde  doctrine  de  Tanalogie,  d'où  toutdang-er 
d'exagération  a  désormais  disparu  et  (jui  est  bien,  au  point 
de  vue  logique  comme  au  point  de  vue  métaphysicpie,  la 
solution  la  {)lus  satisfaisante  qu'on  ait  jamais  proposée  du 
redoutable  problème  des  rapports  du  fini  et  de  l'infini.  Il  ne 
sera  pas  inutile  d'y  revenir  en  quelques  mots. 

Nous  avons  vu  précédemment  qu'en  matière  d'atlributs 
divins  autre  chose  est,  aux  yeux  de  saint  Thomas,  la  per- 
fection que  chacun  d'eux  exprime,  autre  chose  la  manière 
dont  il  Texprime  :  au  premier  point  de  vue  les  noms  qui 
les  désignent  conviennent  plutôt  à  Dieu  qu'aux  créatures^ 
au  second  point  de  vue  plutôt  aux  créatures  (d'où  la  notion 
en  est  prise  d'abord)  qu'à  Dieu;  d'où  il  résulte^  tout  compte 
fait,  qu'elles  ne  s'énoncent  qu'analogiquement  de  l'un  et 
des  autres^,  de  Deo  et  créât uris  analogice  dicuntur  ^. 
Appliquons  cette  vue  générale  aux  catégories  et  à  leur 
double  usage,  phénoménal  et  nouménal  ^.  En  un  premier 
sens,  en  tant  que  la  première  idée  nous  en  est  fournie  par 
l'expérience  et  aussi  longtemps  que  l'on  s'en  tient  à  la 
manière  précise  dont  elles  s'y  réalisent,  on  devra  dire 
qu'elles  ne  valent  rigoureusement  que  pour  elle.  Mais  en 
un  second  sens,  en  tant  qu'elles  la  dépassent,  dans  leur  pure 
notion  idéale,  dégagée  des  limitations  empiriques,  on  devra 


1.  Cf.  Conl.  Gent.,  I,  34  (V,  27).  —  Cf.  supra,  chap.  V,  v,  p.  126  sq. 

2.  Saint  Thomas  lui-même  n'a  pa?,  bien  entendu,  fait  directement  cette 
application;  on  pourrait  même  dire,  en  un  sens,  qu'il  ne  pouvait  pas  la 
faire  (cf.  supra,  chap.  prélim.,  p.  16  f^q.).  Mais  rien  ne  nous  interdit 
de  la  faire  de  notre  côté,  en  nous  inspirant  des  principes  de  sa  doctrine 
(Ibid.).  —  Nous  disons  qu'il  ne  l'a  pas  faite,  qu'il  ne  pouvait  même  pas 
la  faire  directement  et  au  point  de  vue  propre  où  nous  nous  plaçons  ici 
même.  Ce  n'est  pas  qu'il  ne  l'indique  à  l'occasion  d'une  manière  indirecte 
et  à  un  autre  point  de  vue,  par  exemple  In  I  Sent.,  Dist.  VIII,  q.  1, 
a.  2  :  Invenimus  très  modos  causae  agentis.  Scilicet  causam  aequivoce 
agentem...  item  causam  univoce  agentem...  Neutro  istorum  modo  Deus 
agit...  unde  est  tertius  modus  causae  agentis  analogice  {VI,  68). 


APPLICATION   AUX    CATEGORIES  211 

dire  qu'elles  valent  aussi  par  delà  pour  le  suprasensible.  Et 
comme  la  première  sig-nification  qu^elles  offrent  pour  nous, 
leur  signification  obvie  et  directe,  est  précisément  leur 
signification  expérimentale,  comme  leur  signification 
transcendante  ne  vient  qu'ensuite  et  la  plupart  du  temps 
par  négation  de  leur  signification  expérimentale  elle-même^ 
on  conçoit  que,  étendues  à  l'ordre  des  noumènes,  elles  se 
présentent  avec  un  caractère  d'imperfection  et  d'inadé- 
quation qui  pourrait  faire  croire,  de  prime  abord^  à  une 
insuffisance  totale.  Mais  l'on  voit  assez  par  tout  ce  qui 
précède  qu'il  n'en  est  rien:  ce  rapport  à  l'expérience 
qu'elles  retiennent  malgré  tout  dans  le  second  cas  et  qui  se 
traduit  par  leur  caractère  analogique^  n'est  à  vrai  dire 
qu'un  accident^  tenant  à  l'union  en  nous  de  l'entendement 
avec  une  sensibilité  et  à  sa  dépendance  objective  ou  extrin- 
sèque vis-à-vis  de  celle-ci.  Si  nous  étions  esprits  purs  et 
que  notre  pensée  ne  fût  pas  obligée  d'emprunter  aux  sens 
la  matière  de  ses  concepts,  les  catégories  se  purifieraient 
de  cet  alliage:  nous  entendrions  que_,  de  soi,  elles  valent 
avant  tout  pour  le  transcendant  et  que  c'est  leur  application 
immanente  qu'il  faut  considérer  comme  secondaire  et 
dérivée. 

Soit  en  particulier  la  catégorie  de  causalité.  11  est  trop 
clair  que  Dieu  n'est  pas  cause  comme  les  créatures.  La 
cause  créée  est  toujours  plus  ou  moins  engagée  dans  son 
effet,  même  extérieur  et  transitif,  elle  se  modifie  elle-même 
en  le  produisant^  elle  pâtit  en  même  temps  qu'elle  agit  et 
même^  en  un  sens,  parce  queWe  agit.  Nous  disons  en  un 
sens,  car  il  ne  faut  pas  un  très  grand  effort  de  réflexion 
métaphysique  pour  se  rendre  compte  que  ce  n'est  point  là_, 
après  tout,  un  caractère  essentiel  de  la  cause  en  tant  que 
cause,  mais  simplement  une  conséquence  de  ce  fond  de 
potentialité  qu'enveloppe  par  nature  toute  cause  créée  et 
finie  :  la  cause  en  tant  que  cause_,  la  cause  pure  et  absolue^ 
pose  et  ne  peut  que  poser  son  effet  tout  entier  hors  d'elle- 
même^  restant  elle-même  immobile  dans  son  éternelle  et 


212  CAUSALITK    KT    ABSOLU 

souveraine  aclualilé.  On  aboulirail  an  même  résultai, 
en  partant  non  plus  de  la  [)assivité  des  causes  empiriques, 
mais  du  caractère  successil*  de  leur  action  —  j)our  autant 
que  les  deux  considérations  ne  se  continuent  [)oirit  l'une 
l'autre.  Ici  encore,  on  doit  se  garder  d'oublier  que  toute  la 
question  est  de  savoir  si  c'est  précisément  comme  causes 
que  les  causes  empiriques  sont  tributaires  du  changement 
et  du  temps.  Or  tel  est  si  peu  le  cas  qu'elles  ne  font  que 
déchoir  par  là  de  la  perfection  même  de  la  causalité,  et  sic 
dejîciiint  a  perfectione  causalitatis.  L'observation  nous 
révèle  que  plus  elles  sont  vraiment  causes,  moins  elles 
changent  elles-mêmes  du  fait  de  leur  action,  plus  par 
conséquent  leur  être  tend  à  se  concentrer  et  pour  ainsi  dire 
à  se  ramasser  en  une  actualité  plus  une  et  plus  pleine:  et 
le  raisonnement  métaphysique  nous  fait  entrevoir  dès  lors 
comme  le  type  suprême  et  l'idéal  achevé  de  la  causalité  la 
cause  tout  entière  en  acle^  apud  quam  non  est  transmu- 
tatio  nec  vlclssitudinis  obiimbratio  ^,  la  contingence  de 
ses  effets  laissant  intacte  la  parfaite  immutabilité  de  son 
essence^  en  un  mot  la  cause  transcendante,  la  cause 
éternelle.  —  Loin  donc  que  la  notion  de  cause  ne  se  puisse 
appliquer  à  l'absolu^  on  pourrait  dire  que  c'est  plutôt  à 
celui-ci  qu'elle  convient  dans  sa  perfection  dernière.  En 
tous  cas^  elle  ne  cesserait  pas  de  lui  convenir  effectivement, 
et  c'est  tout  ce  que  nous  voulions  établir. 

Voilà,  emprunté  à  la  plus  considérable  peut-être  des 
catégories,,  un  exemple  des  corrections  et  des  épurations 
que  réclame  l'emploi  de  ces  catég-ories  lorsqu'on  raisonne 
sur  le  transcendant.  Et  si  ce  n'était  que  cela  que  les  kantiens 
voulussent  dire,  l'on  serait  sans  doute  moins  éloignés  de 
s'entendre.  Le  véritable  dogmatisme,  le  dogmatisme 
pondéré  et  sage,  et,  pour  couper  court  à  toute  espèce 
d'équivoque^  l'intellectualisme  raisonnable^  n'a  garde  de 
méconnaître  les  limites  trop  évidentes  de  notre  science, 

1.  Ep.  de  saint  Jacques,  I,  17. 


CONNAISSANCE    IMPARFAITE^     MAÏS    OBJECTIVE  213 

surtout  quand  il  s'ag'it  de  ce  transcendant  par  excellence  qui 
s'appelle^  de  son  nom  adorable,  Dieu.  Jamais  nous  n'avons 
émis  cette  prétention,  qui  serait  vraiment  trop  absurde, 
que  Dieu  nous  soit_,  si  Ton  peut  ainsi  s'exprimer^,  trans- 
parent jusque  dans  ses  dernières  profondeurs  —  nous  ne 
le  disons  même  pas  de  la  réalité  contingente  et  finie  !^  Que, 
même  ainsi  rectifiées^  les  catégories  ne  nous  livrent  pas  le 
secret  de  l'aug-uste  mystère;  que^,  même  après  notre  recours 
à  cette  suprême  ressource,  celui-ci  continue  de  nous 
dépasser  infiniment;  que  nous  n'arrivions  par  là  à  nous 
faire  de  la  causalité  divine  en  particulier  qu'un  concept 
inadéquat,  analogique,  plus  négatif  même  que  positif,  c'est 
encore  une  fois,  ce  que  nous  contestons  si  peu,  que  c^est 
précisément  notre  thèse  ^.  Ou  pour  mieux  dire,  ce  n'est 
qu'un  aspect  de  notre  thèse.  Et  qui  le  met  en  lumière 
n'est  pas  condamné  pour  cela  à  laisser  l'autre  dans  l'ombre. 
Car  enfin,  concept  inadéquat,  analogique,  négatif,  impropre 
tant  que  l'on  voudra,  toujours  est-il  que  c'est  un  concept, 
un   concept  par  lequel   nous  pensons  quelque  chose,   et 


1.  Cf.  Contra  Cent.,  I,  3  :  Idem  (scil.  quod  «  quaedam  sint  intelligi- 
bilium  divinorum  quae  omnino  vim  humanae  .rationis  excedunt»)  manifeste 
apparet  ex  defecta  quem  in  rébus  cognoscendis  qiiotidie  experimur. 
Rerum  enim  sensibilium  plurimas  proprietates  ignoramus,  earumque 
proprietatum  quas  sensu  apprehendimus  rationem  perfecte  in  pluribus  ia- 
venire  non  possumus.  Multo  igitur  amplius  illius  excellentissimae 
substantiae  transcendentis  (quae  est  Deus)  omnia  intelligibilia  humana 
ratio  investigare  non  sufïicit  (V,  3). 

2.  Et  la  raison  en  est  toujours  la  même  :  n'ayant  d'idée  adéquate  et 
propre  que  de  ce  qui  rentre  dans  notre  expérience,  et  n'expérimentant 
jamais  que  la  causalilé  créée  et  finie,  il  n'est  pas  étonnant  que  le  comment 
de  la  causalité  incréée  et  infinie  ainsi  que  son  rapport  à  ses  effets  dans 
le  temps  (ou  plutôt  de  ?es  effets  à  elle)  se  dérobe,  dans  son  fond  intime 
et  à  sa  nature  absolue,  aux  regards  de  notre  courte  sagesse.  —  Au  surplus, 
on  pourrait  observer  que,  dans  la  solution  de  la  troisième  antinomie, 
Kant  lui-même  ne  parait  nullement  embarrassé  de  rapporter  à  une  cause 
non  phénoménale  et  intemporelle  (la  liberté  intelligible)  des  effets  (les 
actions  humaines)  qui,  considérés  en  eux-mêmes,  se  rencontrent  dans  le 
phénomène  et  dans  le  temps.  Et  si  Ton  objecte  que  c'est  de  causalité 
intelligible  qu'il  s'agit  alors,  et  non  plus  sensible  ou  empirique,  nous 
répondrons  que  c'est  précisément  cette  distinction  que  vise  la  doctrine  de 
l'analogie,  en  même  temps  qu'elle  l'explique  et  la  justifie. 


214       LA    CROVANCK   lOSI    I)i:   LA  SCIENCK  OU   KLLE  n'eST  PAS 

(juelque  chose  (jui  se  tienl,  (jui  oiïre  un  sens,  qui  donne 
prise  à  rinlellig-ence^  qui  n'est  pas  un  j)ur  vide  el  comme 
un  blanc  dans  l'esprit^  mais  (jui  y  re[)résente  en  fin  de 
compte  du  solide  et  du  réel. 

Autrement^  qu'on  veuille  bien  le  remarfjuer,  c'en  serait 
fait  de  la  croyance  elle-même,  qui  perdrait  tous  ses  avan- 
tages. Nous  revenons^,  et  pour  la  pousser  définitivement_, 
à  l'alternative  indiquée  dès  le  début  de  ce  chapitre  :  ou  bien 
la  croyance  se  résout,  en  dernière  analyse  et  à  quelques 
restrictions  près  tenant  au  caractère  analogique  de  nos 
connaissances  d'ordre  suprasensible^  en  éléments  de  science 
et  reste  somme  toute  de  la  science,  —  ou  bien  elle  n^a 
aucune  réalité  ni  valeur_,  même  subjective  et  pratique.  Il 
suffira,  pour  nous  en  convaincre,  de  serrer  d'un  peu  plus 
près_,  à  la  lumière  des  considérations  précédentes^  cette 
notion  même  de  symbolisme  qu'on  nous  objectait  tout  à 
l'heure  comme  une  instance  décisive  et  à  laquelle  nous 
sommes  aussi  et  ainsi  ramenés. 


VIII 


C'est  peut-être  vite  dit,  en  efFet_,  symbolisme  ;  il  faudrait 
voir  si  l'on  échappe  vraiment  par  là  à  la  difficulté.  De  fait_, 
qu'entend-on  ici  par  symbolisme?  Oui  ou  non,  y  a-t-il  ici 
entre  le  symbole,  entre  la  synthèse  discursive  de  concepts 
qui  constitue  le  symbole,  et  la  réalité  qu'elle  figure^  un 
rapport  objectif,  tenant  à  la  nature  même  de  cette  réalité? 
y  a-t-il,  oui  ou  non^  une  raison  réelle  et  objective  de 
choisir  tel  symbole  plutôt  que  tel  autre  comme  mieux 
approprié  à  l'expression  ou  à  la  traduction  de  la  réalité? 
Telle  est,  si  nous  ne  nous  trompons  point,  la  question 
ultime,  le  suprême  et  décisif  dilemme  dans  lequel  vient  se 
concentrer  le  débat  tout  entier. 

Or,  s^il  n'y  a  pas  de  rapport  réel  du  symbole  à  la  chose 
absolue  qu'il  est  censé  ex[)rimcr,  ni  conséquemment  de 


CRITIQUE  DE  l'idÉE  DE  SYMBOLISME  A  CE  POINT  DE  VUE       215 

raison  objective  du  choix  de  tel  symbole  plutôt  que  de  tel 
autre_,  pourquoi  donc  choisir  tel  symbole  plutôt  que  tel 
autre?  Mais  alors^  ce  n'est  sur  toute  la  ligne  que  fiction 
pure,  qu'on  le  dise  donc  sans  ambag-es!  Mais  alors^  l'absolu 
vivant  et  personnel  n'est  plus  atteint  :  on  n'a  même  plus  le 
droit  de  Vafjîrmer  comme  réel,  de  nous  parler  d'une 
croyance  qui,  à  la  différence  de  la  science,  impuissante  à 
le  saisir^  aurait  le  privilège  de  l'affirmer  comme  réel.  On 
n'avance  pas  d'une  ligne  :  on  s'obstine,  on  s'entête,  allions- 
nous  dire,  à  affirmer  la  suprématie  de  l'ordre  moral  et  à 
Taffirmer  envers  et  contre  tout,  sans  rime  ni  raison, 
puisque  l'on  constate  d'une  part  que  le  jeu  des  lois  natu- 
relles ne  le  favorise  pas,  bien  plus  lui  serait  plutôt  opposé, 
et  que  d'autre  part_,  on  réduit  à  une  pure  fiction,  encore  un 
coup,  dans  tout  le  plein  sens  du  mol,  le  seul  moyen  qu'on 
entrevoyait  de  subordonner  certainement  l'un  à  l'autre. 
Gontentez-vous  de  déclarer  la  science  insuffisante,  mais  ne 
nous  parlez  plus  d'une  croyance  qui  nous  ferait  prendre 
pied,  en  son  lieu  et  place,  dans  l'absolu  inaccessible  à  ses 
prises. 

Admettra-t-on  une  raison  objective  du  choix,  avec  un 
rapport  réel?  Mais  si,  dans  cette  seconde  hypothèse,  la 
croyance  recouvre  ses  droits,  c'est  en  se  rejoignant  à  la 
science,  dont  on  la  voulait  pourtant  radicalement  distincte. 
Car,  non  seulement  alors  la  croyance,  en  nous  permettant 
d'affirmer  un  absolu  réel,  nous  découvre  un  aspect  authen- 
tique de  sa  vraie  nature,  mais  elle  ne  nous  permet  de 
l'affirmer  et  elle  ne  nous  le  révèle  partiellement  de  la  sorte 
qu'en  recourant  à  ces  mêmes  catégories  dont  l'emploi  est 
précisément  caractéristique  de  la  connaissance  scientifique. 
Le  symbolisme  ne  fait  plus  rien  à  l'affaire,  qu'on  veuille 
bien  y  prendre  garde  ;  on  ne  parle  plus  de  symbolisme  que 
par  comparaison  et  presque  par  métaphore;  il  y  a  symbo- 
lisme, en  ce  sens  que  les  concepts  sont  inadéquats  à  la 
réalité,  mais  sans  cesser  pour  cela  de  se  rapporter  à  elle, 
de  même  que,  dans  le  symbole  proprement  dit,  l'image 


21()  SKNS     I)K    f>YMIU)IJS.MK     li.N     L  KSIMiCK 

représentalive  de  l'idée  reste  au  dessous  de  celle-ci,  mais 
sans  en  être  empêchée  le  moins  du  monde  de  la  représenter 
elTectivement  ;  il  y  h  symbolisme,  (^n  ce -sens  que  les  caté- 
gories ordinaires  ne  peuvent  élre  applicjuées  à  la  détermi- 
nation de  l'absolu  qu'avec  des  restrictions  et  des  précisions 
nécessaires,  mais  sans  qu'il  en  résulte  (ju'on  doive  s'inter- 
dire de  tous  points  de  les  afl'ectcr  à  cet  usage.  Concept 
symbolique  équivaut  tout  simplement,  en  ce  sens  même,  à 
concept  imparfait,  a  défaillant  »  ^y  incxhauslit^  à  concept 
analogique  aussi  :  qu'on  prouve  donc  que  ce  soit  en  même 
temps  et  de  toute  nécessité  concept  infidèle^  erroné^  et  de 
nulle  valeur.  Mais  à  ce  compte,  tous  les  concepts  le  sont, 
symboliques,  ou  peu  s'en  faut,  il  y  a  longtemps  que 
Leibniz  en  a  fait  la  remarque^  et  ce  n'est  peut-être  des 
uns  aux  autres  qu'une  question  de  plus  ou  de  moins.  Pour 
être  symboliques  de  cette  manière^  les  notions  rationnelles 
ainsi  employées  ne  laissent  donc  pas  de  conserver  une 
portée  objective-,  et  l'on  ne  voit  plus  trop  ce  qui  nous 
sépare.  On  ne  voit  guère  qu'une  chose,  c'est  qu'une  fois 
de  plus  le  système  tourne  sur  lui-même^  puisque,  après 
avoir  posé  entre  science  et  croyance  une  hétérogénéité 
radicale^  il  est  log-iquement  contraint  de  rétablir  leur 
radicale  homogénéité. 

IX 

En  résumé^  la  prétention  d'attribuer  à  la  raison  pratique 
une  valeur  absolue  qui  ferait  défaut  à  la  raison  spéculative 
est  une  prétention  injustifiable.  Il  ne  sert  à  rien  de  mettre 
en  avant  le  devoir  et  la  loi  morale  :  comme  de  toute  manière 
on  est  obligé  d'en  revenir  aux  catég'ories,  ou  bien  les  caté- 
g^ories  ont  en  cette  circonstance  une  signification  réelle  et 
objective,  et  alors  on  ne  voit  plus  pourquoi  elles  n'auraient 
pas  la  même  sig-nification  quand  c'est  la  raison  spéculative 

1.  I.  e.  «  deficiens  ab  eminentia  objecti  ». 


RÉSUMÉ    ET    CONCLUSION  217 

qui  les  emploie^  et  alors  celle-ci  recouwe  par i passa  son 
objectivité  en  même  temps  que  la  raison  pratique;  —  ou 
bien  la  raison  spéculative  et  les  catégories  restent  frappées 
d'interdit,  et  alors  la  raison  pratique  est  atteinte  du  même 
coup.  Ou  bien  l'absolu  peut  vraiment  être  affirmé^  par 
exemple  lorsqu'on  se  représente  la  finalité  morale  sous  la 
forme  de  l'action  d'une  volonté  suprême^  toute  sag-e,  toute 
bonne  et  toute-puissante,  —  auquel  cas  il  peut  aussi^  tout 
compte  fait^  être  su  ou  connu  ;  ou  bien  il  ne  peut  être  connu 
ou  su  au  pied  de  la  lettre,  —  auquel  cas  //  ne  peut  pas 
davantage  être  affirmé.  En  d'autres  termes,  c'est  pure 
illusion  que  de  s'imaginer  qu'on  a  le  droit  de  conserver  la 
croyance  en  rejetant  la  science  :  étant  donné  qu'il  y  a 
toujours  de  la  science  dans  la  croyance^  la  proscription 
de  la  première  fînit^  en  bonne  logique^  par  englober  la 
seconde.  Ou  il  faut  les  condamner  toutes  deux_,  ou  il  faut 
les  maintenir  toutes  deux. 

Ce  n'est  donc  pas  de  cette  manière  que  l'on  doit  entendre 
la  différence  qui  sépare^  sans  conteste  possible^  l'usag^e 
transcendant  des  notions  rationnelles  de  leur  usag^e  empi- 
rique. De  cette  différence,  le  réalisme  thomiste  est  encore 
la  doctrine  qui  apporte^  tout  bien  considéré,  la  meilleure 
interprétation,  puisqu'il  la  ramène  à  un  rapport  d'analogie 
et  que  par  là  non  seulement  il  sauveg"arde  le  caractère 
propre  de  notre  savoir  métaphysique  sans  préjudice  de  son 
objectivité,  mais  qu'il  échappe  aussi  à  l'illogisme  précité. 
Ainsi  les  éléments  divers  de  notre  connaissance  viennent- 
ils  s'ordonner  sur  cette  perspective  harmonieuse^  où  ils 
s'éclairent  les  uns  par  les  autres  et  prennent  par  celte 
détermination  réciproque  tout  leur  sens  à  chacun  et  toute 
leur  valeur. 


CONCLUSION 


SOMMAIRE 


I.  Le  point  vif  du  débat.  —  II.  Triple  supériorité  du  réalisme  thomiste.  —  III.  Intui- 
tions et  concepts  dans  celte  doctrine.  —  IV.  Importance  de  ce  résultat.  — 
Valeur  de  la  notion  d'Absolu.  —  V.  Résumé  final.  —  Possibilité  d'une  méta- 
physique spéculative. 


Reprenons  en  terminant  les  idées  maîtresses  de  ce 
travail,  au  moins  celles  qui  en  inspirent  la  partie  critique^ 
et  essayons  de  dégager  les  conclusions  dernières  auxquelles 
nous  croyons  pouvoir  nous  arrêter.  Invités  à  procéder  de 
la  sorte  par  l'exemple  de  Kant  lui-même,  sinon  par  ses 
propres  paroles  ^^  nous  nous  sommes  efforcés  de  ramener 
d'abord  le  problème  à  quelque  fait  précis,  positif,  incon- 
testable^ et  qui,  également  reconnu  de  part  et  d'autre^, 
nous  servît  de  fil  conducteur  à  travers  la  discussion.  Or  ce 
fait^  c'est  que  noire  savoir  nous  est  donné  comme  impli- 
quant un  double  élément  de  nécessité  et  d'universalité  qui 
représente  le  contenu  proprement  dit  de  nos  connaissances 
rationnelles.  La  doctrine  de  Kant,  maintenant,  d'après 
laquelle  ce  double  élément  est  introduit  dans  l'expérience 


1.  Cf.  Prolégomènes,  Appendice  :  «  Il  aurait  fallu  que  mon  critique 
(l'auteur  d'un  article  paru  dans  les  Nouœlles  savantes  de  Goettingue, 
19  janvier  1782,  et  où  la  Critique  de  la  Raison  pure  était  prise  à  partie) 
montrât,  ou  que  cette  question  n'a  pas  Timportance  que  je  lui  attribue,  ou 
qu'elle  ne  peut  pas  être  résolue  par  ma  conception  des  phénouiènes,  ou 
qu'e//e  peut  l'être  mieux  par  un  autre  moyen.  »  (Trad.  nouvelle,  p.  252 
LIV,  125]). 


220  |J<:     POINT     VIF     DU     OKIJAT 

par  l'unilé  synllM'lirjiK;  j)iiiiiilive  do  la  [)(;nsée  (an  sorle 
(jiic  les  lois  (Je  celle-ei  ne  valent  (jue  pour  efïecluer  la 
synthèse  immanente  des  phénomènes)  est  une  hypothèse; 
la  doctrine  de  saint  Thomas,  d'après  laquelle  l'activité  de 
l'esprit  dég-age  cet  élément  de  la  réalité  expérimentée 
(en  sorte  cpie  les  lois  de  la  pensée  coïncident  avec  celles 
des  choses  mêmes,  qu'elles  ne  font  que  redoubler  idéale- 
ment) est  une  seconde  hypothèse.  De  ces  deux  hypothèses, 
nous  demandions-nous,  quelle  esl^  tout  compte  fait,  la 
plus  satisfaisante  ?  —  I^our  prévenir  toute  espèce  de 
malentendu^,  nous  avions  pris  soin  d'établir  au  préalable 
que,  conduite  suivant  cette  méthode^  notre  discussion  n'a 
plus  à  craindre  aucun  reproche  de  pétition  de  principe  ou 
de  cercle  vicieux,  puisqu'elle  ne  postule  les  principes 
rationnels  qu'à  titre  de  simples  lois  de  la  pensée,  en 
laissant  entière  la  question  de  leur  portée  objective,  que 
son  but  est  précisément  de  résoudre  ^ 


II 


Or  est-il  que  l'hypothèse  idéaliste  de  Kant  présente  en 
premier  lieu  l'inconvénient,  assez  grave^,  semble-t-il^  de 
se  retourner  contre  elle-même^  par  une  contradiction  qui 
l'atteint  dans  son  principe  fondamental.  Tout  en  faisant 
profession  en  eiïet  de  restreindre  à  l'ordre  phénoménal 
Tusag-e  légitime  des  catégories,  elle  n'hésite  pas  à  y  faire 
appel  pour  définir  le  mode  d'existence  du  noumène  et  sa 
relation  au  phénomène  ^.  Et  il  ne  servirait  de  rien  de  se 
réclamer  de  la  croyance^  autorisée  qu'elle  serait  à  se 
départir  pratiquement  de  la  neutralité  que  la  critique 
impose  théoriquement  à  la  science;  car  i^  il  ne  s'agit  pas 
ici   de  pratique^   c'est    l'élaboration  de   la  partie  la  plus 


1.  Cf.  supra,  chapitre  préliminaire,  B.  —  Méthode. 

2.  Cf.  supra,  ch.  VII,  C. 


TRIPLE    SUPÉRIORITÉ    DU    REALISME    THOMISTE  221 

Spéculative  du  système  qui  est  en  jeu  ;  2°  et  fût-ce  affaire 
de  croyance,  cette  croyance  n'en  recourrait  pas  moins  aux 
catég-ories  comme  au  seul  moyen  de  se  déterminer  et  de 
prendre  un  sens,  si  bien  qu'en  tout  état  de  cause  on  est 
ramené  à  cet  usage  nouménal  des  catégories  que  Ton 
s'était  interdit  tout  d'abord  ^.  —  En  transférant  les  notions 
rationnelles  à  l'ordre  transcendant,  le  réalisme  thomiste 
reste  au  contraire  en  parfait  accord  avec  lui-même^  puisque 
sa  thèse  est  précisément  qu'on  peut  les  y  transférer  :  il 
faut  seulement  se  souvenir  qu'elles  revêtent  alors  un 
caractère  d'insuffisance  relative,  qui  s'explique  par  leur 
dépendance  originelle  de  la  sensibilité^  et  qui,  sans  porter 
atteinte  à  leur  objectivité  radicale,  les  condamne  pourtant 
à  n'avoir  en  ce  cas  qu'une  valeur  analogique  ^. 

-En  second  lieu,  l'idéalisme  kantien  a  toutes  les  peines 
du  monde  à  s'accommoder  du  rôle  incontestable  que  joue 
l'expérience  dans  la  détermination  des  lois  naturelles.  Si 
toute  liaison  procède  de  la  pensée  législatrice  des  phéno- 
mènes, d'où  vient  que  l'on  remarque  en  ceux-ci  une  part 
de  synthèse  irréductible  à  son  action  ?  Si  c'est  la  pensée 
qui  confère  leur  ordre  aux  choses^  comment  peut-il  se  faire 
que  les  choses  soient  ordonnées^,  au  moins  implicitement 
et  en  partie,  indépendamment  de  la  pensée  ?  —  Supposons 
au  contraire  que  celle-ci  ait  pour  office,  non  plus  d'imposer 
sa  forme  à  Tobjet,  mais  à  l'inverse  de  dégager  de  l'objet 
sa  forme,  pour  la  concevoir  dans  son  idéal  abstrait  et 
scientifique  :  le  fait  allégué  s'entendra  sans  peine.  Or  telle 
est  justement  la  supposition  fondamentale  du  réalisme 
thomiste,  qui_,  de  ce  chef  encore^  retient  la  primauté  ^. 

Enfin^  et  en  troisième  lieu,  et  pour  en  revenir  aux 
termes  précis  dans  lesquels  la  question  se  posait  d'abord, 
il  est   évident  que  des  deux  hypothèses  en  présence  la 


1.  Cf.  supra,  ch.  VIII,  v  sq. 

2.  Ibid.,  VII  sq. 

3.  Cf.  supra,  ch.  VII,  B. 


222  INTUITIONS    KT    CONCEPTS 

inoilleiire  est  celle  qui  assure  le  mieux  la  nécessité  et 
Tuniversalilé  des  connaissances  rationnelles,  ce  point 
central  auquel  on  a  vu  que  Kant  a  ramené  lui-même  tout 
le  débat.  Et  il  n'est  pas  moins  évident  que  cette  nécessité 
et  cette  universalité  sont  sing-ulièrement  mieux  assurées  là 
où  elles  sont  prises  des  choses  elles-mêmes^  comme  dans 
la  doctrine  thomiste,  que  là  où  elles  ne  dérivent  que  de 
l'action  de  l'entendement^  toujours  précaire  et  incertaine 
dans  ses  résultats_,  toujours  susceptible  d'être  mise  en 
échec  par  une  matière  sensible  qui  ne  procède  pas  d'elIe^, 
—  comme  c'est  le  cas  pour  la  théorie  kantienne  ^ 


III 


Sans  doute  on  est  tenté  à  première  vue  de  taxer  de 
chimère  irréalisable  cette  prétention  de  dégag'er  les  lois 
nécessaires  et  les  éléments  universels  de  la  réalité  du  sein 
de  la  réalité  même.  Etant  donnée  notre  constitution  men- 
tale actuelle^  nous  n'atteig^nons  le  réel  que  par  notre 
expérience^  limitée  et  conting-ente  :  comment  faire  sortir 
de  là  quoi  que  ce  soit  d'universel  et  de  nécessaire  ?  La 
plus  g'rave  difficulté^  une  des  plus  graves  du  moins  qui 
tourmentent  notre  esprit  à  propos  des  connaissances 
rationnelles,  réside  dans  le  caractère  de  g-énéralité 
abstraite  qui  leur  est  propre^  opposé  à  l'individualité 
concrète  des  intuitions  qui  nous  font  saisir  les  existences 
réelles  :  il  semble  bien  en  résulter  du  premier  coup  que 
l'on  doive_,  à  la  suite  de  Kant,  se  rabattre  sur  le  sujet  et 
sur  ses  formes  constitutives^  et  que  les  principes  rationnels 
n'expriment  d'autre  universalité  et  d^autre  nécessité  que 
celles  du  dynamisme  mental  qui  les  met  en  jeu. 

Or  cette  difficulté^,  formidable  d'ailleurs,  ne  viendrait- 
elle  pas  de  ce  qu'on  s'attache  d'emblée  à  la  forme  d'univer- 

1.  Cf.  supra,  ch.  VII,  A. 


DANS    LA    DOCTRINE    THOMISTE  223 

salilé  des  concepts  intellectuels^  mise  en  regard,  d'emblée 
aussi,  du  caractère  concret  des  intuitions  ?  et  le  tort  qu'on 
a,  n'est-ce  pas  de  séparer  tout  de  suite,  en  droite  intuitions 
et  concepts  par  une  sorte  de  cloison  étanche  qui  rend 
impossible  tout  rapport  réel  des  unes  aux  autres^  plus 
exactement  qui  isole  à  tout  jamais  la  connaissance  ration- 
nelle de  la  vraie  réalité  ?  Le  péripatétisme  thomiste,  en 
tout  cas^  ne  l'a  pas  pris  de  celte  sorte  ;  et  c'est  en  ce  point 
qu'il  nous  paraît^  dûment  interprété,  d'une  sing-ulière 
profondeur.  En  détaillant  pas  ses  savantes  analyses  tous 
les  intermédiaires  ou  plutôt  tous  les  éléments  de  l'opération 
complète  et  complexe  que  nous  appelons  aujourd'hui  d'un 
mot  la  généralisation  ;  en  faisant  d'une  main  sûre  le 
départ  entre  ce  qui  revient  vraiment  à  l'esprit  et  ce  qu'il 
faut  rapporter  en  définitive  à  l'objet  ;  en  distinguant  la 
connaissance  de  la  nature  prise  en  elle-même  à  l'état  absolu 
ou  en  compréhension  (universel  direct)  de  la  connaissance 
de  cette  même  nature  ultérieurement  universalisée  et 
considérée  comme  dans  l'exercice  de  sa  fonction  logique 
ou  en  extension  (universel  réflexe)  ;  en  montrant  dans 
l'acte  primitif  de  Tabstraction-perception  où  se  réalise 
cette  connaissance  de  la  nature  ou  essence  en  elle-même^ 
la  rencontre^  pour  ainsi  parler^  et  comme  le  point  de 
coïncidence  entre  l'objet  et  l'esprit  ;  en  reconnaissant  dans 
l'universalisation  proprement  dite  un  procédé  discursif  et 
logique,  qui  ajoute,  il  est  vrai^  à  la  nature  prise  en  elle- 
même  une  relation  extrinsèque  de  multiplicabilité  illimitée, 
mais  qui  ne  change  rien  au  contenu  intime  de  cette 
nature  ^^  ni^  par  suite_,  au  commerce  direct  de  la  pensée 
avec  les  choses  ;  en  limitant  d'autre  part  et  enfin  aux 
principes  les  plus  universels  le  domaine  proprement  dit  de 
l'abstraction  intuitive  elle-même  ^  ;  ^ —  en  faisant  tout  cela, 


1.  Puisque  nous  disons  justement  qu'elle  se  retrouve  foncièrement  iden- 
tique dans  la  multitude  indéfinie  d'objets  qui  la  peuvent  reproduire. 

2.  Cf.  supra,  ch.  III,  ii,  sq.  —  et  ch.  VII,  A,  ii. 


224  IMI'OUTANCK    DU    ÏŒSIJI/VAT 

le  système  i(Jéolo^i(jije  (Jii  ^^rarid  docteur  nous  semble 
résoudre  la  difficulté  avec  une  maîtriser  peu  commune.  Il 
ex[)li(|ue  on  un  peut  mieux  qu(î  nous  ne  soyons  pas  réduits 
en  abstrayant  à  perdre  tout  contact  avec  la  réalité  ;  il 
rend  intelligible  que  la  pensée,  en  concevant  l'abstrait  et, 
par  lui^  l'universel^  en  s'élevant  de  la  région  inférieure 
des  sensations  à  la  sphère  supérieure  des  concepts  et  des 
idées,  ne  s'égare  point  dans  un  monde  de  fantômes  qui 
seraient  seulement  l'œuvre  de  sa  spontanéité  et  qu'elle 
transformerait  par  une  illusion  fondamentale  en  objets 
indépendants  ;  bref  il  aide  à  comprendre  qu'elle  ne  fasse 
pas  nécessairement  comme  «  la  colombe  légère,  qui,  lors- 
qu'elle fend  d'un  vol  rapide  et  libre  Tair  dont  elle  sent  la 
résistance  est  tentée  de  croire  qu'elle  volerait  mieux  encore 
dans  le  vide^»^  mais  qu'au  contraire,  dans  tout  son  travail 
de  systématisation  et  de  synthèse,  si  haut  même  qu'elle  le 
pousse,  elle  puisse  vraiment  prendre  son  point  d'appui 
dans  la  réalité  objective  et  atteindre  la  réalité  objective. 


IV 


L'importance  d'un  tel  résultat  n'échappe  à  personne. 
Serait-ce  tout  à  fait  indiscrétion  que  d'y  insister  encore,  en 
choisissant  pour  point  de  vue  le  concept  même  «  qui 
termine  et  couronne  toute  la  connaissance  humaine  ^  »,  à 
savoir  le  concept  de  l'absolu  ou  de  Dieu?  Et  de  fait^  une 
fois  établi  que  les  principes  de  la  raison  représentent^  non 
pas  de  simples  exig-ences  fonctionnelles  de  la  pensée_,  mais 
bien  l'expression  abstraite  en  nous  des  lois  réelles  des 
choses  hors  de  nous^  la  conséquence  va  de  soi  :  lorsque 
sous  l'impulsion  du  plus  considérable  de  ces  principes 
nous    achevons    la   série    causale    en    posant    une  cause 


1.  Critique  de  ta  Raison  pure,  trad.  Barni,  t.  I,  p.  52-3  (III,  38). 

2.  Ibid.,  t.  II,  p.  227  (111,434). 


VALEUR    DE    LA    NOTION    d'aBSOLU  225 

première  qui  soit  sa  propre  raison  à  elle-même  en  même 
temps  que  la  raison  de  tout  le  reste  hors  de  soi^  ce  n'est 
plus  «  un  pur  jeu  de  représentations  ^  »  auquel  nous  avons 
désormais  affaire,  mais  jusqu'au  bout  un  enchaînement  de 
termes  réels;  c'est  bien  alors  le  rapport  objectif  d'un  être 
proprement  dit  à  d'autres  êtres  que  nous  déterminons,  et  non 
pas  uniquement  le  rapport  subjectif  d'une  simple  idée  à  des 
concepts^;  non  pas  seulement  le  suprême  idéal^  pour 
reprendre  et  retourner  encore  une  autre  formule  de  Kant^, 
mais^  sans  conteste  possible,  la  suprême  réalité. 

En  d^autres  termes,  si  au  lieu  de  ne  désig"ner  qu'une 
condition  a  priori  sous  laquelle  les  choses  nous  appa- 
raissent^ le  principe  de  causalité  exprime  une  condition 
nécessaire  et  universelle  des  choses  telles  qu'elles  sont 
indépendamment  de  notre  pensée  et  découverte  en  elles  par 
l'activité  propre  de  celle-ci  ^,  le  résultat^  c'est  trop  clair^ 
change  du  tout  au  tout  :  la  dépendance  essentielle  par 
rapport  à  une  cause  transcendante  que  l'application  inté- 
grale de  ce  principe  nous  fait  concevoir  dans  les  choses 
représente  un  aspect  réel  de  leur  nature  réelle^  bien  loin  de 
trahir  simplement  notre  impuissance  à  embrasser  une  série 
infinie  de  termes  se  conditionnant  l'un  l'autre  ^;  et  c'est  un 
absolu  réel,  par  conséquent^  que  les  arguments  de  la  théo- 
logie spéculative  nous  font  objectivement  atteindre,  tout 
aussi  réel  que  ces  choses  mêmes  qui  ne  peuvent  s'expliquer 
que  par  lui.  On  peut  bien^  comme  disait  Platon^  «  ne  Taper- 
cevoir  qu'avec  peine  »  ([j^oyi;  opacrGoci)  et  imparfaitement,  ce 
n'est  pas  nous  qui  irons  à  l'encontre  et  nous  allons  encore 

1.  Critique  de  la.  Raison  pure,  trad.  Barni,  t.  I,  p.  215  (III,  151). 

2.  Ibid.,  t.  II,  p.  174(111,  397). 

3.  Ibid.,  Dialectique  transcendantale,  ch.  III,  sect.  3,  sect.  5  et  appen- 
dice (III,  400,411  sq.,  435  sg.)- 

4.  S'il  représente,  comme  dirait  Kant  lui-même,  non  pas  simplement  a  la 
condition  d'une  expérience  possible,  ne  se  rapportant  a  priori  qu'à  des 
phénomènes  »,  mais  «  une  condition  de  la  possibilité  des  choses  en  général, 
se  rapportant  à  des  objets  en  soi  •>  [Critique,  etc.,  t.  I,  p.  200  [III,  142]), 

5.  Cf.  Critique,  etc.,  t.  II,  p.  200  (III,  416). 

15 


220  CONCLUSIO.N    FINAJJ::    :     l'OSSIBILITK 

y  revenir:  on  ne  penl  ponrlanl  l'a|)(;rcevoIr^  même  de  cette 
sorte,,  de  celte  faible,  infirme  et  cadu(|ue  sorte^  a  sans  se 
rendre  compte  qu'il  est  le  principe,  non  seulement  de  toute 
intelligibilité  )},  comme  unité  systématique  définitive  de 
notre  connaissance^  mais  avant  tout  «  de  tout  être  »,  comme 
existence  absolue  et  souverainement  parfaite,  —  et  mieux, 
et  en  dernière  analyse,  que  c'est  précisément  parce  qu'il 
est  principe  de  tout  être  qu'il  est  aussi  principe  de  toute 
intellig-ibilité  ^* 


Plus  que  jamais  nous  pouvons  mesurer  par  cet  exemple 
considérable  l'intérêt  qui  s'attache  aux  conclusions  de  cette 
trop  imparfaite  étude.  En  dernière  analyse,  le  formalisme 
criticiste  n'est-il  pas  avant  tout  jug'é  par  lui-même?  S'étant 
proposé  comme  la  seule  hypothèse  qui  réussit  à  rendre 
compte  d'un  fait  donné  —  nous  n'avons  plus  à  rappeler 
lequel  —  il  acceptait  du  même  coup  qu'on  lui  appliquât 
les  règ-les  ordinaires  de  la  log-ique  de  l'hypothèse.  Si- cette 
application  se  trouvait  lui  avoir  tourné  à  mal^  ce  serait  tant 
pis  pour  lui^  après  tout,  et  non  pour  la  logique.  Et  ce  serait 
tant  mieux  pour  la  métaphysique,  qui  se  trouverait  aussi 
et  ainsi  recouvrer  tous  ses  droits. 

N'ayons  garde,  assurément^  de  les  exag-érer.  N'oublions 
pas  que  c'est  surtout  dans  ce  domaine  que  les  occasions  ne 
nous  manquent  point  de  vérifier  le  mot  de  Bossuet,  à  savoir 
que  «  la  sagesse  humaine  est  toujours  courte  par  quelque 
endroit  ))^  et  même  par  beaucoup  d'endroits.  Nous  avons 
déjà  dit  que  le  dog'matisme  raisonnable  est  non  seulement 
un  dogmatisme  «  critique  ï),  c'est-à-dire  raisonné  ^,  mais 
aussi  et  surtout  un  dogmatisme  modéré  ^.  Et  nous  avons 


1.  Cf.  République,  VI,  509  B  —  VII,  517  B. 

S.  Cf.  supra,  chapitre  préliminaire,  p.  12,  p.  17  sq. 

3.  Cf.  supra,  chapitre  VIII,  Vïi  ^'t  viii. 


D^UNE    MÉTAPHYSIQUE    SPECULATIVE  227 

essayé,  en  particulier,  d'expliquer  comment  le  caractère 
analogique  de  nos  connaissances  d'ordre  suprasensible  nous 
serait  à  lui  seul^  à  cet  égard^  une  leçon  de  réserve.  Mais^ 
d^autre  part^  pour  imparfaites  et  inadéquates  qu'elles 
demeurent,  ce  n'en  sont  pas  moins,  nous  nous  sommes 
également  efforcés  de  l'établir,  de  vraies  et  solides  connais- 
sances, tributaires^  comme  les  notions  proprement  scienti- 
fiques, des  principes  communs  de  la  pensée  et  susceptibles 
comme  ceux-ci  d'un  usage  transcendant  :  ces  restrictions 
nécessaires  n'ôtent  rien,  quant  au  fond_,  à  leur  valeur 
réelle.  On  peut  avec  saint  Thomas  les  limiter  de  cette 
manière  sans  se  croire  engagé  le  moins  du  monde  à  les 
tenir  en  suspicion. 

Idéalisme  kantien  ou  réalisme  thomiste^  il  paraît  donc 
bien  que  le  second  l'emporte  en  définitive.  Et  cela  suffit 
sans  doute  pour  que  notre  raison  spéculative  ne  soit  pas 
condamnée^  en  matière  de  métaphysique^  aux  doutes  forcés 
à  perpétuité. 


l.v 


TABLE     ANALYTIQUE 


AVANT-PROPOS i 

INDEX  BIBLIOGRAPHIQUE ix 


Chapitre  préliminaire.  —  Objet,  méthode  et  division  du  présent 

TRAVAIL. 

A.  Objet.  —  I.  Sens  propre  dans  lequel  on  prend  ici  réalisme.  — 
Saint  Thomas  et  le  problème  critique.  —  II.  La  théorie  de  l'uni- 
versel et  de  l'abstraction  au  point  de  vue  de  ce  problème.  — 
III.  La  doctrine  de  l'analogie  au  même  point  de  vue. 

B.  Méthode.  —  Difficulté  ultime  à  laquelle  se  heurtent  d'habitude 
les    critiques    de   l'idéalisme  kantien.   —    Gomment    on    espère   y 

*  échapper.  —  II.  Autre  expression  de  la  même  idée  en  partant  de 
Tabstraction.  —  III.  Instance  criticiste  et  réponse.  —  IV.  Preuve 
tirée  de  Kant  lui-même.  —  Origine  de  Thypothèse  kantienne: 
conséquence  à  notre  présent  point  de  vue.  —  V.  D'un  reproche  du 
même  genre  souvent  adressé  aux  néo-thomistes.  —  Critique. 

C.  Division  générale.  —  Partie  doctrinale  et  partie  critique.    . 


PREMIÈRE    PARTIE 
EXPOSÉ    DU    RÉALISME    THOMISTE 

Chapitre  I.  —  Vue  d'ensemble  de  la  doctrine  thomiste. 

I.  Principe  général  de  la  théorie.  —  Rapport  à  l'anthropologie  et  à  la 
métaphysique  générale  de  l'auteur.  —  II.  Distinction  de  deux 
moments  dans  l'opération  intellectuelle  :  abstraction  et  univer- 
salisation proprement  dite.  —  III.  Distinction  parallèle  de  deux 
pouvoirs  intellectuels  :  intellect  actif  et  intellect  passif.  —  Que  le 
second  seulement  connaît  au  pied  de  la  lettre,  le  premier  ne  faisant 
que  réaliser  une  condition  de  la  connaissance.  —  IV.  Dévelop- 
pement de  la  même  idée  dans  son  rapport  à  la  théorie  générale  de 
la  connaissance.  —  V.  Origine  des  principes  premiers.  —  L'ha- 
bitas nataralis  principiorum.  —  VI.  Nature  discursive  de  notre 
savoir  humain.  —  VII.  Conséquence  de  tout  ce  qui  précède: 
caractère  analogique  de  notre  connaissance  du  suprasensible , 
surtout  du  suprasensible  divin.  —  VIII.  Division  générale  de  la 
première  partie 25 


230  TAJJLI-:    A.NALYTFOUE 

Chapitre  II.  —  La  nature  dk  l'opération    intellectuelle.  — 

1.  Notion  plus  approfondie  de  l'abstraction.  —  Son  fond  intuitif. 

I.  —  Abstraction  ancienne  cX  abstraction  moderne.  —  F^a  première 
relève  de  la  connaissance  directe  et  consiste  à  déf^aj^er  rintcllif^ible 
du  sensible.  —  II.  Inclusion  matérielle  de  rinfelligible  dans  le 
sensible  et  par  suite  de  l'idée  dans  l'image.  —  III.  En  quoi  l'opé- 
ration intellectuelle  est  abstractive,  en  quoi  perceptive.  —  IV. 
Nécessité  de  distinguer  dans  cette  opération  deux  moments, 
répondant  à  la  compréhension  et  à  l'extension  du  concept.  —  L'abs- 
traction ne  se  rapporte  qu'au  premier  de  ces  deux  moments.  — 
V.  Caractère  spontané  de  cette  opération  :  par  elle  l'intelligence 
conçoit  les  caractères  essentiels  séparément,  et  non  comme  séparés, 

—  Élégante  démonstration  de  saint  Thomas.  —  VI.  Deux  obser- 
vations :  a)  compénétration  habituelle  de  l'image  et  de  l'idée;  — 
primitivement  et  directement  l'intelligence  ne  connaît  pas  l'indivi- 
duel ;  b)  compénétration  habituelle  des  deux  moments  du  processus 
généralisateur,  résultant  de  l'éducation  de  l'intelligence;  —  elle  ne 
doit  pas  nous  faire  oublier  leur  distinction.  —  VII.  Conséquence 
de  tout  ce  qui  précède  :  universel  direct  ou  métaphysique  et 
universel  logique  ou  réflexe.  —  L'abstraction  n'a  trait  qu'au 
premier.  —  VIII.  Qu'il  n'y  a  pas  lieu  dès  lors  de  corriger  ou  de 
compléter  la  théorie  thomiste  et  qu'il  ne  faut  que  la  bien  entendre. 

—  IX.   Raisons    historiques  du    choix  de    ce  terme  d'abstraction: 
c'est    toujours    à   l'immanence  potentielle    de  l'intelligible    dans   le      ^ 
sensible  qu'il  en  faut  revenir.  —  X.  Résumé  et  conclusion  ....         44 

Chapitre  III.  —  La  nature  de  l'opération  intellectuelle.  — 

2.  Limites  de  l'intuition  et  rôle  du  discours. 

I.  Difficulté  que  soulève  la  théorie  telle  qu'elle  a  été  exposée  dans 
le  chapitre  précédent.  —  Intuition  et  discours.  —  II.  Interpré- 
tation plus  satisfaisante  :  l'abstraction  intuitive  ne  nous  fournit 
que  les  concepts  les  plus  universels,  à  l'aide  desquels  la  pensée 
construit  synthétiquement  et  discursivement  tous  les  autres.  — 
III,  Textes  divers  qui  appuient  cette  interprétation.  —  IV.  D'une 
autre  interprétation  récente  de  la  doctrine  thomiste  dans  son  rapport 
au  problème  de  l'induction.  —  Réduction  à  l'unité,  par  cette  voie, 
de  l'induction  et  de  la  généralisation,  considérées  l'une  et  l'autre 
comme  un  procédé  foncièrement  intuitif.  —  V,  Critique  :  difficulté 
de  concilier  pareille  interprétation  avec  les  faits;  en  quoi  l'in- 
duction reste  discursive.  —  VI.  Suite  :  d'ailleurs,  au  point  de 
vue  thomiste,  on  ne  doit  tenir  l'induction  pour  intuitive  que  dans 
le  dégagement  des  lois  les  plus  hautes  (telles  que  la  loi  de  causalité 
universelle),  tout  comme  la  généralisation  n'est  intuitive  (au 
premier  moment,  universel  direct)  que  dans  la  mise  en  lumière  des 
notions  les  plus  génériques.  —  VII.  Résumé  et  conclusion.    ...         72 

Chapitre  IV.  —  Les  principes  de  l'opération   intellectuelle. 
—  Intellect  agent  et  intellect  possible. 

I.  Rapport  au  précédent.  —  II.  La  doctrine  des  deux  intellects  et 
en  particulier   de   l'intellect   agent  chez  Aristote.   —  III.    Fortune 


TABLE    ANALYTIQUE  231 

varice  de  cette  doctrine  dans  le  péripatétisme .  —  La  conception 
individualiste  de  l'intellect  agent  est  fixée  par  le  péripatétisme  de 
l'École.  —  IV.  Exposé  de  la  théorie  chez  saint  Thomas.  —  La 
critique  de  l'averroïsme.  —  V.  Difficulté  qui  demeure  dans  cet 
exposé.  —  Elle  ne  paraît  tenir  qu'à  un  respect  exagéré  des 
formules  aristotéliciennes  et  n'atteint  pas  le  fond  de  la  doctrine 
elle-même.  —  VL  L'intellect  passif.  —  Sens  précis  de  cette 
passivité.  —  VIL  Rapport  des  deux  intellects.  —  Si  saint  Thomas 
les  tient  pour  deux  facultés  distinctes,  il  semble  bien,  ici  encore, 
que  la  terminologie  péripatéticienne  l'influence  plus  que  de  raison. 
—  VIII.  Où  est  le  véritable  intérêt  de  la  question  avec  le  sens 
profond  de  la  doctrine.   —  IX.   Résumé  et  conclusion 92 

Chapitre  V.  —  Les  produits  de  l'opération  intellectuelle. 
—  Caractère  analogique  de  notre  connaissance  du  supra- 
sensible. 

I .  Conséquence  de  tout  ce  qui  précède  relativement  à  la  portée  de  la 
connaissance  intellectuelle.  —  II.  Son  objet  propre  et  immédiat: 
les  «  universaux  »  du  monde  des  corps.  —  Elle  n'atteint  les  réalités 
spirituelles  qu'ensuite  et  ad  modum  rerum  corporearam.  —  Imper- 
fection inévitable  d'un  tel  mode  de  connaissance.  —  III.  Appli- 
cation à  l'idée  de  Dieu.  —  Nous  ne  nous  élevons  à  lui  que  par  la 
voie  des  créatures  et  nous  ne  nous  formons  de  lui  qu'une  notion 
plus  que  jamais  imparfaite.  —  IV.  Nécessité  qui  en  résulte  de 
recourir  aux  négations.  —  V.  En  quel  sens  précis  il  faut  l'en- 
tendre. —  VI.  Les  trois  procédés  de  la  théodicée  et  leur  synthèse 
dans  la  méthode  d'analogie.  —  VII.  Distinction  nécessaire 
entre  la  question  de  l'existence  et  la  question  de  la  nature.  —  Que 
même  pour  celle-ci  on  ne  doit  rien  exagérer.  —  VIII.  Résumé  et 
conclusion 117 


DEUXIÈME    PARTIE 
LE  RÉALISME  THOMISTE  au  POINT  DE  VUE  CRITIQUE 

Chapitre  VI.  —  Le  réalisme  thomiste  et  l'idéalisme  en  général. 

I.  Objet  de  ce  chapitre.  —  D'un  reproche  d'empirisme  adressé 
souvent  à  la  doctrine  thomiste. —  II.  Réponse  :  différence  radicale 
entre  celle-ci  et  l'empirisme. —  L'activité  de  l'esprit  et  le  véritable 
rôle  des  images.  —  III.  Instance:  la  pensée  subordonnée  malgré 
tout  aux  choses.  —  IV.  Réponse  :  sens  exact  de  cette  subor- 
dination. —  Entendement  fini  et  entendement  absolu.  —  Rapport 
inverse  des  choses  à  l'un  et  à  l'autre.  —  Primauté  définitive  de  la 
pensée.  —  V.  Résumé  et  conclusion  :  synthèse  de  l'idéalisme  et 
du  réalisme  dans  une  conception  plus  haute,  qui  retient  le  fond  de 
vérité  de  l'un  et  de  l'autre 135 


232  TAÏJLE    ANALYTFQUK 

Chapitre  VII.  —  Le  réalisme  thomiste  et  l'idéalisme  kantien. 
—  1.  Le  problème  de  la  science. 

Comment  reparaît  l'opposition  entre  le  réalisme  thomiste  et  l'idéalisme. 

—  L'idéalisme  kantien.  —  Division  du  chapitre. 

A.  Le  réalisme  thomiste  et  V idéalisme  kantien  comme  explications 
de  la  nécessité  et  de  l'universalité  des  connaissances  rationnelles . 

—  \.  Equivalence  tout  d'abord  des  deux  hypothèses  à  ce  point  de 
vue.  —  II.  Difficulté  inhérente  au  réalisme:  comment  dégag^er 
Tuniversel  et  le  nécessaire  de  la  réalité  limitée  et  contingente  ?  — 
De  quelle  manière  le  réalisme  ihomiste  résout  cette  difficulté.  — 
Retour  sur  la  distinction  entre  Tuniversel  direct  et  l'universel 
réflexe  ou  entre  l'abstraction  (intuitive)  et  l'universalisation  (discur- 
sive) :  dans  le  premier  cas  la  pensée  coïncide  avec  les  éléments 
essentiels  de  la  réalité,  considérés  en  eux-mêmes  et  à  part,  qui 
forment  la  matière  des  concepts  universels.  —  III.  Rapport  au 
problème  des  jugements  synthétiques  a  priori.  —  Nécessité  de 
pousser  plus  avant  la  discussion,  en  établissant  non  plus  seulement 
l'équivalence  des  deux  hypothèses,  mais  la  supériorité  de  Tune  sur 
l'autre.  —  IV.  Exposé  du  formalisme  kantien.  —  L'aperception 
pure  et  la  déduction  iranscendantale.  —  V.  Critique:  que  l'on  y 
postule  une  harmonie  préétablie  entre  l'entendement  et  la  sensibilité, 
sans  rien  qui  la  garantisse,  si  bien  qu'en  dernière  analyse  l'accord 
des  deux  fonctions  et,  partant,  l'universalité  (ou  resp.  la  nécessité) 
des  lois  rationnelles  demeurent  problématiques.  —  VI.  Critique  du 
réalisme  thomiste  au  même  point  de  vue  :  dans  celui-ci,  ce  sont  les 
conditions  universelles  et  nécessaires  des  choses  elles-mêmes  que  la 
pensée  atteint  dans  les  choses  elles-mêmes,  en  sorte  que  l'objec- 
tivité de  notre  savoir  y  est  aussi  solidement  fondée  que  possible. 

B.  Le  réalisme  thomiste  et  L'idéalisme  kantien  dans  leur  rapport 
direct  à  l'expérience.  —  I.  La  doctrine  de  l'aperception  pure  et  la 
nécessité  de  recourir  à  l'expérience  pour  la  détermination  des  lois 
naturelles.  —  Impossibilité  de  concilier  l'une  avec  l'autre.  — 
II.  Comment  le  réalisme  thomiste  fournit  l'interprétation  toute 
simple  de  ce  fait.  —  III.  Autre  forme  de  la  même  argumentation. 

—  IV.  Différence  entre  celle-ci  et  l'argumentation  précédente.  — 
Passage  au  paragraphe  suivant, 

C.  Le  réalisme  thomiste  et  l'idéalisme  kantien  au  point  de  vue  de 
la  cohérence  interne.  —  I.  Difficulté  que  soulève  Fidéalisme 
kantien  :  les  catégories  appliquées  mal^çré  tout  à  l'ordre  des 
noumènes.  —  II.  Instance  :  la  distinction  du  phénomène  et  du 
noumène  est  présupposée  par  le  système  lui-même.  —  Réponse:  cela 
n'empêche  pas  que  le  système  aboutisse  finalement  à  soustraire  le 
noumène  aux  catégories.  —  III.  Nouvelle  instance  :  distinction 
entre  connaissance  et  pensée  ;  légitimité  de  l'application  des  caté- 
gories aux  noumènes  dans  le  second  cas,  c'est-à-dire  comme 
limite  idéale  des  phénomènes.  —  Réponse  :  on  n'échapperait  à  une 
contradiction  que  pour  retomber  dans  une  autre,  —  Au  surplus,  la 
valeur  purement  immanente  des  catégories  n'est  jamais  mieux  établie 
que  par  là.  —  IV.  Cohérence  rigoureuse  du  réalisme  thomiste 
à  cet  égard. 

Résumé  et  conclusion.  —  Triple  supériorité  du  réalisme  thomiste.   .       147 


TABLE    ANALYTIQUE  233 

Chapitre  VIII.  —  Le  réalisme  thomiste  et  l'idéalisme  kantien. 
—  2.  Le  problème  de  la  croyance. 

I.  La  théorie  kantienne  de  la  croyance.  —  II.  Méthode  à  suivre 
dans  la  discussion.  —  III.  Premier  trait  commun  entre  la  science 
et  la  croyance  :  identité  de  forme  logique.  —  IV.  Deuxième  trait 
commun  :  universalité  et  communicabilité.  —  V.  Croyance  et 
catégories.  —  VI.  Première  instance  (intervention  de  la  loi  morale) 
et  réponse.  —  VII.  Deuxième  instance  (symbolisme)  et  réponse. 
—  Caractère  spécial  de  Temploi  des  catégories  en  pareil  cas.  — 
Retour  sur  la  doctrine  thomiste  de  l'analogie  dans  la  connaissance 
du  divin.  —  Comment  elle  éclaire  toute  la  question.  —  VIII.  Suite  : 
critique  de  l'idée  de  symbolisme  à  ce  point  de  vue.  —  Alternative, 
pour  la  croyance,  ou  de  n'être  rien  ou  de  se  ramener  en  dernière 
analyse  à  la  science.  —  IX.  Résumé  et  conclusion  :  solidarité 
indissoluble  de  la  raison  spéculative  et  de  la  raison  pratique;  d'où 
impossibilité  d'attribuer  à  l'une  la  valeur  absolue  que  l'on  refuse 
à  l'autre 190 


CONCLUSION. 

1.  Le  point  vif  du  débat.  —  II.  Triple  supériorité  du  réalisme 
thomiste.  —  III.  Intuitions  et  concepts  dans  cette  doctrine.  — 
IV.  Importance  de  ce  résultat.  —  Valeur  de  la  notion  d'Absolu. 
—  V.  Résumé  final.  —  Possibilité  d'une  métaphysique  spéculative.       219 


ERRATA , §35 


ERRATA 


Page  27,  note  5,  au  lieu  de  a  quitus  sunt  rébus  creatis  indita^ 
lire  a  qaibus  sunt  rébus  creatis  indiiae. 

P.  29,  II.  2,  au  lieu  de  advenit  ei  igitur  universalitatis ,  infentio... 
dam  intellectus,  \ïve,  advenit  ei  igitur  universalitatis  inienfio,... 
dum  in  tellectus. 

P.  49»  lïg'ne  10,  au  lieu  de  en  restent  dès  lors  empêchés^  lire  en 
restent  dès  lors  empêchées. 

P.  96,  note  I,  ajouter  —  G.  Piat,  Aristote^  p.  2i5  sq. 

P.  loi,  lig-nes  18  et  19,  au  lieu  de  l'assenctiment, lire  l'assentiment, 

P.  191,  lig'ne  10,  au  lieu  de  ponr  elles ,  lire  pour  elles. 

P.  192,  lig'ne  29,  au  lieu  de  considérer  la  science,  lire  considérer 
la  croyance. 

P.  209,  lig'ne  4>  au  lieu  de  ou  moins,  lire  au  moins. 


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MEMOIRES   ET   THAVAIÎX 

DES    FACULTÉS    CATHOLIQUES   DE   LILLE 


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provinces,  métropolitains,  primats  en  Gaule  et 
Germanie  depuis  la  réforme  de  saint  Bonifaoî  jusqu'à 
la  mort  d'Hincmar  (742-882)  xv-35o  p.  —  1905 6 

Fasc.  II.  —  Albert  Delplanoue  :  Saint  François  de 

Sales  humaniste  et  écrivain  latin;  xii-176  p.  —  (907.       3  5( 

Fasc.  III.  ~  H.  Dehove:  Essai  critique  sur  le 
Réalisme  thomiste  comparé  à  l'Idéalisme  kantien, 
xi-235  p.  —  1907 Q 


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